NOTRE-DAME DU CAP
Une dévotion pour notre temps

L'ABBÉ de Nantes nous a fait remarquer le lien qui existait nécessairement entre les prodiges de Notre-Dame au Cap-de-la-Madeleine et le combat des catholiques intégraux mené par Mgr Laflèche, l'évêque du diocèse, avec la collaboration " fanatique ", comme disent les historiens modernes, du grand vicaire Désilets, le curé du lieu ! C'est cette intuition que nous avons étudiée en détail dans les numéros 52 et 53 de la Renaissance Catholique (cf. la rubrique sur Honoré Mercier). Si les historiens modernes ignorent évidemment ces faits, les " anciens " ne leur donnent pas non plus leur ampleur. Cependant, dans nos temps de " révisionnisme " historique, la lecture des ouvrages antéconciliaires reste indispensable pour connaître la vérité sur les prodiges de Notre-Dame du Cap, et pour ainsi prendre la mesure exacte de cette manifestation mariale, unique en Amérique du Nord.
Dans une première partie nous essaierons d'en savoir davantage sur le curé Désilets et les premiers prodiges opérés par l'Immaculée. Sans attendre une étude plus poussée, suivons le Père Breton et Jim Shaw, en complétant leurs récits de quelques documents glanés dans les Annales ou aux archives du Séminaire de Trois-Rivières. Par la suite, nous étudierons quelques uns des miracles opérés par la Sainte Vierge qui ont valu au sanctuaire le surnom de Lourdes du Canada. Puis, nous essaierons de comprendre pourquoi Notre-Dame a voulu que s'instaurent ici le culte du Rosaire et la dévotion à son Immaculée Conception.
I. LE CURÉ DE NOTRE-DAME DU ROSAIRE
La figure du curé Luc Désilets reste relativement méconnue ; sa discrétion sur sa vie intime et sur le rôle qu'il a joué dans les événements extraordinaires que nous allons raconter, a découragé les premiers historiens du Cap-de-la-Madeleine. En attendant une étude systématique des archives du diocèse et du Sanctuaire, on peut affirmer pour le moins qu'il n'était pas un homme ordinaire. Il est né le 23 décembre 1831 à Saint-Grégoire, en face des Trois-Rivières, où ses parents sont des cultivateurs assez aisés puisque presque tous leurs huit enfants ont pu faire des études. À l'âge de quatorze ans, le jeune Luc, qui est l'aîné de la famille, entre au Séminaire de Nicolet où il poursuit brillamment ses études classiques puis ecclésiastiques sous la direction du futur Mgr Laflèche et du chanoine Olivier Caron.
De graves ennuis de santé retarderont son ordination sacerdotale jusqu'en septembre 1859. L'évêque de Trois-Rivières, Mgr Cooke, impressionné par ses talents littéraires, en fait son secrétaire particulier. Les témoignages abondent sur sa vertu, sur ses ardentes prières souvent accompagnées de larmes et de consolations. Il acquiert rapidement une grande influence sur son évêque : on lui devrait en particulier le choix de l'abbé Laflèche, alors supérieur de Nicolet, comme vicaire général du diocèse et bientôt évêque coadjuteur. Cependant, sa mauvaise santé l'éloigne un temps des Trois-Rivières, pour des vicariats plus tranquilles, notamment à Drummondville où le curé ne tarit pas d'éloges sur lui.
En 1864, Mgr Cooke le rappelle pour prendre en charge la cure du Cap-de-la-Madeleine. Cette nomination s'explique par deux raisons : d'une part, la proximité du Cap avec la cité épiscopale permet à l'évêque de le garder comme collaborateur occasionnel, d'autre part, ses vertus et ses " stages " en paroisse le désignent pour ce poste difficile. En effet, Sainte-Madeleine du Cap, privée de prêtre résident de 1729 à 1844, ne compte guère plus d'une dizaine de pratiquants réguliers pour mille habitants. Durant les vingt dernières années, quatre curés s'y sont dévoués sans le moindre résultat, tant l'esprit voltairien et le libéralisme y sont profondément implantés et la chicane répandue.
Le Cap fait irrésistiblement penser à la paroisse de Notre-Dame des Victoires à Paris avant que son curé, l'abbé des Genettes, ne reçoive du Ciel, le 3 décembre 1836, l'ordre de la consacrer au Très Saint et Immaculé Cœur de Marie ; ou encore, comment ne pas faire le lien avec les paroisses de nos temps d'apostasie.
L'HOMME DE DIEU
Dès son arrivée, le nouveau curé mesure toute l'étendue de sa tâche. « Il me racontait souvent, écrit M. Duguay, les difficultés qu'il avait rencontrées au commencement de son ministère. Une dizaine dans la paroisse, l'écoutaient à peine. Les autres avaient été accaparés par les libéraux des Trois-Rivières ; et quelquefois il est arrivé que, après le sermon, certain personnage influent comme le secrétaire de la municipalité, parlait à l'encontre à la porte de l'église. »
Devant cette obstination, M. Désilets annonce à ses paroissiens que, puisqu'ils ne veulent pas l'écouter, il ne parlera plus, mais que Dieu parlera à son tour ! Quelques jours plus tard, des sauterelles envahissent la paroisse et dévorent tout. Les bons paroissiens viennent après la grand'messe du dimanche, demander des prières pour conjurer le fléau. « Non, répond le curé, ce n'est pas ainsi, après la messe du dimanche, qu'on demande des prières dans un cas aussi grave. Ces choses ont besoin d'une annonce spéciale faite au prône. D'ailleurs, ce n'est pas vous qui avez attiré le fléau de Dieu, car, vous, vous m'écoutez ; mais vous irez dire " aux autres ", de venir au moins une dizaine demander des prières publiques, et je ferai l'annonce le dimanche suivant. » Les paroissiens font valoir que d'ici le dimanche suivant tout serait détruit ! Inflexible, l'abbé Désilets répond avec autorité : « Priez bien la Sainte Vierge, dites votre Rosaire, et vous serez protégés. » On obéit. Au prône du dimanche suivant, religieusement écouté cette fois, le curé appelle à la conversion, récite les prières, et le fléau cesse.
LE CURÉ DE LA SAINTE VIERGE
et le presbytère, avant 1891.
Cependant, la paroisse ne fut pas convertie pour autant. Plus tard, le bon curé comprendra que cet endurcissement n'était permis par Dieu que pour mieux manifester la puissance de sa Mère ; mais sur le moment, il s'en désolait de toute son âme ardemment sacerdotale.
La veille de la fête de l'Ascension 1867, il était resté toute la journée à la sacristie, attendant en vain que des paroissiens se présentent pour se confesser comme il les en avait exhortés le dimanche précédent. Avant de s'en retourner au presbytère, il entra à l'église lorsqu'un bruit de bousculade dans les bancs attira son attention. Un gros porc sale et morveux montait à l'autel latéral de la Confrérie du Rosaire dominé par la statue de la Sainte Vierge. Dans son groin, il tenait un rosaire qu'il mâchonnait en le traînant sur le parquet. Le curé chassa l'animal, mais une pensée s'imposa à son esprit : « Le peuple laisse tomber le rosaire et les porcs le ramassent. »
La discrétion de l'abbé Désilets ne nous permet pas de savoir ce qui se passa dans son âme, lorsque, revenu au pied de l'autel, il contempla la belle statue de la Sainte Vierge, offerte par un paroissien en 1854 à l'occasion de la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception, et qui est sur le modèle de Notre-Dame de la Médaille miraculeuse. Toujours est-il qu'il Lui promit de consacrer sa vie à faire connaître la Confrérie du Rosaire et à répandre la récitation du chapelet non seulement dans sa paroisse, mais par tout le diocèse et partout où sa voix serait entendue.
La renaissance catholique au Cap-de-la-Madeleine date de ce jour… Trois ans plus tard, la petite église trop souvent vide auparavant, était devenue trop petite pour contenir la foule qui s'y pressait chaque dimanche. Cinq ans plus tard, la Confrérie du Rosaire comptait 3 000 membres dans le diocèse dont 300 dans la paroisse du Cap.
À partir de cette époque, presque tous les sermons du curé eurent la Sainte Vierge comme sujet ; ils duraient d'ordinaire une heure et demie. Sa parole était facile et correcte ; l'argumentation claire, à la portée de tous, même dans les questions ardues.
Des grâces spirituelles et temporelles obtenues par l'intercession de Notre-Dame du Rosaire, au moyen de roses bénites à l'autel de la Sainte Vierge, ont beaucoup contribué aussi à l'expansion de la Confrérie.
LA LUTTE CONTRE LE LIBÉRALISME
Cependant, le redressement ne s'est pas fait sans mal. Une longue lettre du curé Désilets à Mgr Laflèche au lendemain des élections de 1871 qui virent la victoire du candidat ultramontain, nous donne une idée des luttes incessantes du curé. Citons-en quelques extraits : « À considérer la lutte dans le comté, il était facile de voir qu'un immense intérêt était en jeu et que le Bien et le Mal étaient aux prises. Au dire de tous, jamais on ne vit, au moins en cette paroisse, une pareille excitation, une telle rage. Il y avait d'un côté comme un esprit diabolique qui poussait les gens évidemment ; de l'autre une constance et un courage vraiment surprenants. Ç'a été de même, paraît-il, un peu partout. Mais je crois que l'enfer avait un intérêt particulier à souffler au Cap le feu plus violemment qu'ailleurs. (…) avant que la lutte ne s'ouvrît, j'avais persuadé Anselme [le candidat catholique intégral] d'entrer dans la Confrérie du très Saint Rosaire, très ancienne et célèbre Confrérie qui prie spécialement pour le triomphe de l'Église et qui a déjà opéré ici plusieurs choses prodigieuses. Je l'y avais admis privément. Je suis convaincu que le démon a voulu se venger contre la paroisse où est la Confrérie, de la défaite que la Sainte Vierge lui a infligée dans le Comté. »
Après avoir démontré le rôle déterminant du clergé dans la victoire du parti des catholiques intégraux, le curé Désilets fait une saisissante description des désordres de sa paroisse au lendemain de la campagne électorale. « Mais on ne va pas à la guerre sans qu'il en coûte, et après la victoire, il faut parler des blessures. (...) Comme je vous l'ai déjà dit, depuis plusieurs années, ça allait de mieux en mieux au Cap. Je devais ce changement au Saint Rosaire. L'année précédente avait été la meilleure. J'entendais environ 200 confessions par mois, je communiais environ 160 ou 170. C'était assez beau pour une population présente de 700 communiants. L'union, la concorde la plus entière régnait, les mœurs se réformaient, la piété même florissait. On a mis tout à feu et à sang. La paroisse offre littéralement le tableau d'un champ où poussait une assez belle récolte, et où l'orage a tout renversé, tout rasé ; c'est lamentable. Cela est l'œuvre de quelques hommes. On a fait assemblée sur assemblée, le soir dans plusieurs quartiers de la paroisse, où on a péroré tout à l'aise. Il y a eu de la boisson, de la corruption, des sacres, des cris, des chicanes entre mêmes partisans, des calomnies affreuses et sans fin, des fraudes, des paroles, des discours contre l'influence politique de l'Église, et enfin de la violence. » Avec sagesse, le curé Désilets décide de reporter sine die la construction de la nouvelle église paroissiale jusqu'à ce que les passions soient calmées.
Lors d'une autre élection, une bande armée vint pour empêcher le vote au Cap, désormais toujours acquis au candidat ultramontain. Les hommes de la paroisse, après avoir pris l'avis de leur curé, s'organisèrent : un bon nombre se confessa le matin. Après l'ouverture de la votation, la bande armée s'avança vers le bureau de vote, non loin du presbytère. Les paroissiens sortirent alors des maisons voisines et firent face en bon ordre aux étrangers. Les deux troupes s'approchèrent, silencieuses, à quinze pas l'une de l'autre. Elles demeurèrent face à face quelques instants puis les étrangers, intimidés, retraitèrent.
En 1872, le curé Désilets acheta avec ses trois frères cadets Le Journal des Trois-Rivières. Publiciste prolixe au style vigoureux, il fera de ce journal l'organe officieux et influent des catholiques intégraux. C'est lui aussi qui persuada Mgr Laflèche, évêque de Trois-Rivières, de succéder à Mgr Bourget, comme chef de file des ultramontains.
C'est dans ce contexte qu'eut lieu le miracle du Pont de glace, durant la semaine du 19 mars 1879. On comprend mieux maintenant le respect des paroissiens pour les instructions de leur curé et leur confiance en sa prière.
AGRANDISSEZ !
En 1872, l'église du Cap-de-la-Madeleine, ouverte au culte depuis plus d'un siècle et demi, est devenue trop petite pour une population dépassant le millier d'habitants. Mgr Laflèche ordonne alors la construction d'une église plus vaste. Pour de nombreuses raisons, mais surtout à cause des difficultés de la paroisse et de la pénurie des ressources, l'exécution de cette demande épiscopale est remise d'année en année jusqu'en 1877. Et même à cette date, les discussions du conseil de fabrique sont animées : Quelle solution la plus économique adopter ?
Finalement, le sol du Cap étant sablonneux, on prend le parti d'acheter la pierre nécessaire à Sainte-Angèle, localité située sur l'autre rive du fleuve. Mais, par mesure d'économie, il est décidé d'une part que le transport de la pierre aura lieu l'hiver sur le fleuve glacé et que, d'autre part, l'ancien sanctuaire sera démoli afin d'en récupérer un maximum de matériaux.
UN VŒU DÉTERMINANT
Malheureusement pour ce projet, l'hiver 1878-1879 est des plus doux. Le curé Désilets fait alors prier la paroisse pour obtenir un temps "clément", c'est-à-dire en l'occurrence, un grand froid durable ! À la fin de chaque grand-messe, on récite le chapelet à cette intention. Les semaines, les mois passent, mars 1879 arrive : humainement parlant, il n'y a plus d'espoir.
L'abbé Désilets est certainement de ceux qui répugnent à voir détruire le vieux sanctuaire chargé d'histoire, témoin de tant de misères, lieu de tant de grâces obtenues par la prière à la Vierge Marie. Le vicaire, l'abbé Duguay, rapporte que son curé fait donc un vœu. Il promet que « si la Sainte Vierge obtient à la paroisse, à cette saison avancée, un pont de glace pour charroyer la pierre nécessaire pour élever la construction de la nouvelle église jusqu'aux fenêtres, il conservera la vieille église pour la dédier et la faire servir à perpétuité à rendre un culte d'honneur à l'auguste Reine du Ciel sous le vocable de Notre-Dame du Très Saint Rosaire. »
Et le Ciel répond à son attente : « Le soir du 14 mars, après une semaine de temps doux, un vent violent du nord-est brisa les glaces du lac Saint-Pierre et des bords du fleuve, et les poussa pêle-mêle dans l'anse du Cap où elles s'entassèrent jusqu'à la rive sud. Entre les deux rives distantes d'un mille et demi environ, un chemin fut nivelé, balisé, arrosé d'eau pour en faire une glace solide. Trente à quarante hommes y travaillèrent jusqu'à une heure avancée de la nuit avec très peu de lumière et sans le moindre accident. La foi de ces hommes en la protection de Marie était telle qu'ils travaillaient sans aucune crainte au milieu de tous les périls. Pleins d'assurance, ils disaient en regardant la lumière qui brillait à l'une des fenêtres du presbytère : " Il n'y a pas de danger, Monsieur Désilets dit son chapelet ; ce sont les Ave Maria qui nous portent ". »

AIDE-TOI, LE CIEL T'AIDERA
Après avoir balisé le pont de glace, les paroissiens commencent le transport de la pierre. Ils travaillent dur, mais Monsieur le Curé a su trouver les paroles qui encouragent, qui enthousiasment et font oublier la peine :
« Vous allez donc travailler ensemble comme des enfants dans le champ du père de famille pour l'établissement de la vigne du Seigneur. Oh ! que cela va être beau, et que le Bon Dieu va vous bénir !... Oui, c'est cela, vous allez charrier seulement pour le Bon Dieu, pour la Sainte Vierge, pour sainte Madeleine, toute votre pierre, sous la protection de saint Joseph, et il faut la charrier jusqu'à la fin, sans délai, de jour et de nuit, pour terminer au plus tôt... Persévérez jusqu'à la fin des travaux, et Dieu vous bénira dans vos efforts et vos espérances, comme je vous bénis en son Nom, de tout mon cœur, et vous réussirez ! »
Le transport débute le 19 mars, en la fête de Saint-Joseph. Le curé, malade, ne peut participer lui-même au labeur qui dure toute une semaine. Les témoins des événements soulignent tous le bon ordre dans lequel tout se déroule, sans la moindre chicane. Jusqu'à 175 voitures sont réquisitionnées pour le transport de 160 toises de blocs de pierre de 3 000 livres. Pendant que les hommes sont à la peine, les femmes et les enfants se relayent à l'église pour réciter sans cesse le chapelet. Il est évident pour tous que ce " pont de glace " est la réponse du Ciel au vœu de leur pieux curé. Le dernier bloc transporté, le soleil fait fondre neige et glace, et le " pont " est emporté.
Mgr Laflèche juge bon d'écrire au curé Désilets : « Le Bon Dieu vous a véritablement favorisé pour le transport de votre pierre d'église. C'est une nouvelle preuve que la foi peut tout, même jeter une montagne à la mer et cent cinquante toises de pierre d'un côté à l'autre du Saint-Laurent. Vous avez retardé le printemps d'au moins quinze jours. Après avoir convenablement remercié le Seigneur, il faudra le prier de réparer les inconvénients de ce retard. »
LE FONDATEUR DU PÈLERINAGE
La nouvelle église paroissiale sera solennellement bénite en la fête du Saint-Rosaire, le 3 octobre 1880. C'est au début de l'hiver suivant, en 1881, que le bienheureux Père Frédéric, chassé de Québec à cause d'un sermon anti-libéral, s'installe au presbytère du Cap-de-la-Madeleine. Une réelle amitié spirituelle unit aussitôt les deux hommes : le curé Désilets n'a pas tardé à confier au saint franciscain les pensées et les rêves qu'il avait tus à ses amis les plus intimes. Le pieux religieux mit toute son ardeur à encourager son nouvel ami aussi scrupuleux dans l'exercice de sa charge pastorale que brave dans la lutte contre les Libéraux ! De ces longues conversations, le curé du Cap-de-la-Madeleine ressortit bien décidé à faire du vieux sanctuaire un lieu de dévotion à Notre-Dame du Rosaire, comme il l'avait promis à la Sainte Vierge pour obtenir le pont de glace. D'ailleurs, une guérison extraordinaire n'avait-elle pas déjà été attestée durant l'été 1881 ?
en 1888.
C'est l'année suivante, 1882, après le départ du Père Frédéric, qu'un premier pèlerinage venant de Trois-Rivières fut organisé par le curé de la cathédrale, le chanoine Cloutier, futur évêque du diocèse.
En 1882, on installa les cloches sur la nouvelle église paroissiale ; le général de Charette, en visite au pays, accepta d'en être le parrain. Les sympathies du curé Désilets avec les Légitimistes français ne font aucun doute puisque, apprenant la maladie du comte de Chambord en 1883, il lui fit parvenir à Frohsdorf de ces roses bénites à l'autel de la Confrérie. Un remerciement de la comtesse de Chambord atteste que leur réception coïncida avec une amélioration subite de l'état du malade.
De l'été 1883 à l'été 1885, le curé Désilets fut le représentant à Rome de Mgr Laflèche pour défendre les intérêts du diocèse. Malgré son absence, un flot croissant de pèlerins individuels continuait à venir entre les pèlerinages publics plus ou moins considérables. De bouche à oreille, on se racontait des faveurs remarquables obtenues au Sanctuaire ; les roses bénites étaient souvent l'instrument des bienfaits que Notre Dame déversait au Cap-de-la-Madeleine.
La construction d'un quai à proximité des terrains de la fabrique facilita l'afflux des pèlerins ; le 30 octobre 1887 un premier bateau de pèlerins était accueilli.
Durant l'hiver 1887, on procéda à la réfection du Sanctuaire qui fut repeint tandis que le maître-autel était doré. Pendant ce temps, les rapports de guérisons et de grâces extraordinaires affluaient ; une lettre du Michigan attestant la guérison merveilleuse d'un enfant, prouvait déjà que la renommée du sanctuaire avait traversé les frontières.
II. DES PRODIGES OUBLIÉS
Chacun connaît le récit de la consécration du Sanctuaire et de la translation de la statue au maître-autel. Une grande foule assistait à la cérémonie en ce 22 juin 1888 ; presque tous les paroissiens s'étaient préparés à ce grand jour par la confession et la communion. Le Père Frédéric, revenu providentiellement de Terre Sainte quatorze jours auparavant, assura la prédication. « Dorénavant, s'écria-t-il, ce Sanctuaire sera celui de Marie. Des pèlerins viendront de toutes les familles de la paroisse, de toutes les paroisses du diocèse, et de tous les diocèses du Canada. Oui cette petite maison de Dieu sera trop exiguë pour contenir les foules qui viendront invoquer la puissance et la munificence de la douce Vierge du Très Saint Rosaire. » (…)
LE MIRACLE DES YEUX

Après la messe, se déroule la translation solennelle de la statue de Notre-Dame du Rosaire, de la chapelle latérale au maître-autel. Le curé Désilets, au comble du bonheur, veut être sûr qu'il vient d'accomplir la volonté de la Mère de Dieu et non la sienne propre. Il demande un signe pour lui ôter tout doute. Et la Vierge Marie ne tarde pas à le satisfaire.
Vers 19 heures, les cérémonies étant achevées, un malade de Trois-Rivières, Pierre Lacroix, vient demander sa guérison. Le Curé et le Père Frédéric l'accompagnent au sanctuaire, y pénètrent et s'avancent jusqu'à la balustrade.
Après quelques minutes de prière, le curé remarque que la statue s'anime. Il le signale aussitôt au franciscain, qui fait la même constatation. Et le malade le confirme à son tour. Le Père Frédéric raconte : « La statue de la Vierge qui a les yeux entièrement baissés, avait les yeux grandement ouverts : le regard de la Vierge était fixe ; elle regardait devant elle, droit à sa hauteur. L'illusion était difficile : son visage se trouvait en pleine lumière produite par le soleil qui luisait à travers une fenêtre et éclairait parfaitement tout le sanctuaire. Ses yeux étaient noirs, bien formés et en pleine harmonie avec l'ensemble du visage. Le regard de la Vierge était celui d'une personne vivante ; il avait une expression de sévérité mêlée de tristesse. Ce prodige a duré approximativement de cinq à dix minutes. »
Le curé Désilets peut être heureux, le voilà pleinement exaucé. On rapporte qu'il n'a jamais douté un seul instant de la réalité du miracle. Très impressionné par le regard à la fois triste et sévère de la Vierge Marie, il se répète à lui-même : « Ce regard vers Trois-Rivières, qu'est-ce que cela veut dire ? » (…)
DES PRODIGES DEUX ANS DURANT
Deux mois plus tard, le 30 août, le curé Désilets mourut subitement chez son frère à Trois-Rivières. Sa dépouille mortelle fut ramenée au Sanctuaire pour y être exposée. Ce qu'on a complètement oublié – ou qui a été occulté depuis – c'est que la Statue miraculeuse multiplia alors ses prodiges. Un sermon du curé Duguay, le vicaire puis le successeur du curé Désilets, en témoigne. Il fut prononcé le 12 octobre 1911 à l'occasion du septième anniversaire du Couronnement, et publié ensuite dans le numéro de septembre 1913 des Annales, donc du vivant du Père Frédéric et de Mgr Cloutier, le successeur de Mgr Laflèche, qui ne reconnut officiellement le pèlerinage qu'en 1902 à la suite d'une enquête canonique extrêmement minutieuse. Ces précisions sont nécessaires pour emporter notre adhésion. Citons maintenant le curé Duguay.
« La nouvelle de la mort du curé Désilets jeta la consternation dans les âmes. Tous les habitants laissèrent leurs travaux : on pria le jour et la nuit. Ce furent des jours de prières et de chagrin. Et voici que la Vierge Marie veut s'unir à leur douleur. La Statue de Notre-Dame du Cap nous apparaît avec une figure portant l'empreinte du plus profond chagrin, sa figure, doublée de volume, était celle d'une personne dont le cœur ne peut plus contenir sa douleur. Après la sépulture, les prodiges continuèrent, mais d'une manière variable. Tantôt elle se montrait apparaissant avec une figure amoindrie au-dessous de la normale, tantôt avec une apparence de joie, d'un rayonnement tout céleste. Je gardais pour moi cette connaissance, je cherchais à ne pas croire, je voulais ne pas croire, lorsqu'après un mois et demi, devant un prêtre visiteur à qui le très Révérend Père Frédéric racontait les merveilles du Sanctuaire, je fis part de mes observations de chaque jour. "C'est trop fort, dit le prêtre, je ne crois pas !" Je ne demande pas qu'on me croie, répondis-je, mais, je demande qu'on observe, car, ce jour, c'était un vendredi, sa figure était rétrécie et pâle comme celle d'une personne adonnée à une rigoureuse pénitence.
« Le vingt-neuf septembre, Sa Sainteté Léon XIII, en la fête de saint Michel, ordonna un service solennel pour les défunts ; mêmes expressions de chagrin et de douleur dans la figure de la Statue : de même le jour de la Toussaint, et ces phénomènes se manifestèrent jusqu'au jour de la Toussaint mil huit cent quatre-vingt-dix, deux ans durant. Mes frères, pour vous il vous est loisible, facultatif de ne pas croire [le curé Duguay s'adresse à des pèlerins vingt et un ans après les faits], mais à moi, il ne m'est pas permis de douter, parce que j'ai vu. »
ET DES GUÉRISONS MIRACULEUSES
" Les Annales du Très Saint-Rosaire ",publiées à partir de janvier 1892 à l'instigation du Père Frédéric, ont gardé le souvenir de nombreux faits miraculeux. Deux " faveurs " – le curé Duguay se refuse à employer le terme de miracle pour ne pas contrevenir au décret d'Urbain VIII qui interdit de devancer le jugement de l'Église quant à la nature surnaturelle de toute manifestation – sont enregistrées en 1889, il s'agit de deux guérisons d'enfants. En 1890, un rapport circonstancié fait état de la guérison miraculeuse d'une tumeur cancéreuse incurable. Il faut absolument citer aussi le cas d'une fillette du Cap qui s'est donné un coup de hache sur un doigt qui ne tient plus à la main que par un lambeau de chair ; sans écouter le médecin, on fait un pansement avec des pétales de roses bénites, et le doigt guérit sans laisser de trace de la blessure.
D'année en année, la liste des faveurs atteste le rayonnement toujours plus grand du sanctuaire. Le premier pèlerinage organisé des États-Unis y arrive le 3 août 1893. En 1895, une jeune fille de Beauport, guérie au cours d'un pèlerinage d'une kératite-phycténulaire qui la menaçait de cécité depuis deux ans, est la première à déposer auprès des autorités ecclésiastiques un dossier de preuves sur le modèle de celui demandé aux miraculés de Lourdes. Chaque mois, les Annales font état de la réception, en moyenne, de 200 rapports de grâces, et les béquilles laissées en ex-voto dans le Sanctuaire attestent aux yeux des pèlerins des bontés et de la puissance de Notre-Dame.
Le curé Duguay est débordé. Appuyé par le Père Frédéric, il obtient de Mgr Cloutier, successeur de Mgr Laflèche, que le sanctuaire soit confié aux oblats de Marie-Immaculée, en 1902. L'Église et le Canada ont connu, depuis, bien des difficultés, mais ce sanctuaire n'en est pas moins demeuré le haut lieu de la dévotion mariale pour toute l'Amérique du Nord. C'est par centaines de milliers que, chaque année, les fidèles viennent s'agenouiller au pied de la statue qui ouvrit les yeux.
UN LIEU PRÉDESTINÉ
Or, il faut rappeler qu'il existe dans l'histoire du Cap-de-la-Madeleine, comme pour Lourdes ou pour Fatima, des faits annonciateurs de la grâce mariale. C'est un 7 octobre, jour consacré maintenant par l'Église au Saint Rosaire, que Jacques Cartier prit possession de cette région en plantant la Croix non loin de là, en 1535. C'est au Cap-de-la-Madeleine que fut érigée, en 1694, la première confrérie du Très Saint Rosaire d'Amérique du Nord. Massabielle, le lieu des apparitions de Notre-Dame de Lourdes, avait été au Moyen Âge un fief consacré à la Sainte Vierge. Il en va de même pour le Cap-de-la-Madeleine : le 13 mai 1714, l'évêque de Québec consacrait l'ancienne église actuelle, en remplacement d'une chapelle en bois construite par Pierre Boucher, qui avait dédié ce terrain à la Mère de Dieu.
En 1904, le Pape saint Pie X pouvait donc permettre le couronnement de la statue, les trois principales conditions étant remplies : antiquité du culte rendu à la Vierge qui doit être couronnée, grâces miraculeuses obtenues par son intercession et concours des fidèles à son sanctuaire ; au début du siècle, celui de Notre-Dame du Cap recevait une moyenne annuelle de 40 000 pèlerins.
L'ŒCUMÉNISME DE LA SAINTE VIERGE
Terminons sur un récit retrouvé dans les Annales de décembre 1914. Il rapporte un événement survenu en Ontario à l'époque où les Franco-catholiques dirigés par le Père Charlebois, un Oblat de première valeur, menaient une lutte sans merci pour l'abrogation du Règlement 17 qui les privait de leurs écoles. Dès le début du conflit en 1912, le Père était venu avec quelques délégués à Notre-Dame du Cap pour implorer son secours et consacrer au Cœur Immaculé de Marie les catholiques francophones de l'Ontario. Ces démarches ne furent pas vaines puisque après cinq années de luttes parfois héroïques, les Franco-ontariens eurent gain de cause, même si, plus tard, une intervention de Pie XI devait venir limiter les heureux effets de la victoire. Toutefois, l'intervention de Notre-Dame ne s'est pas limitée à la politique.
« Le 13 juin 1914, un incendie se déclare à la gare d'Hammond, un village d'Ontario. À cause de la violence du vent, les flammes se propagent avec une grande rapidité ; déjà l'école catholique, l'église et le presbytère, situés à peu de distance, ainsi que la rue principale habitée par des Canadiens-français, étaient fortement menacés. L'eau manquait complètement. Alors, M. l'abbé Roy, curé de la paroisse, fit mettre tous les enfants de la première communion en prière dans l'église, et sortit, lui, en procession à la tête de la population du village, avec une statue de Notre-Dame du Très Saint-Rosaire qu'il alla déposer face à l'élément destructeur. Immédiatement le feu changea de direction pour aller s'attaquer, tout à côté de l'église paroissiale et de l'école, au temple protestant, au presbytère du révérend ministre, à la loge orangiste ainsi qu'à plusieurs demeures appartenant à des protestants ou à des orangistes. Seul, un Canadien-français vit sa maison, voisine de la gare, devenir la proie des flammes.
« Maintenant que l'effroi est passé et que l'on peut mesurer l'étendue du désastre qui a failli réduire en cendres le village de Hammond, l'on se demande comment il a pu se faire que le vent, changeant subitement de direction, ait épargné les édifices et les résidences de la population catholique ? Les protestants sincères admettent eux-mêmes qu'il y a dans ce fait quelque chose d'étrange… pour le moins. » (…)
III. LA SIGNIFICATION DES APPARITIONS
Nous avons dit comment le sanctuaire de Notre Dame du Cap n'est plus un simple lieu de dévotion mariale inventé par les hommes, puisque si ceux-ci y viennent encore en foule c'est parce que la Vierge Marie s'y est manifestée. Il convient d'étudier la signification véritable de ces prodiges, de chercher à comprendre la tristesse du regard de notre Bonne Mère du Ciel.
LE CHAPELET : UNE ARME !
Le premier prodige de Notre-Dame, au Cap, " le pont des chapelets ", fixe notre attention sur la dévotion au saint Rosaire. Rien d'étonnant à cela. Notre-Dame, à Lourdes en 1858, comme à Fatima en 1917, présente explicitement cette dévotion comme la condition ordinaire pour obtenir par sa médiation, car tel est le bon plaisir de son divin Fils, les grâces et faveurs que nous sollicitons.
Le sens du prodige du pont de glace ne fait pas de doute : le chapelet rend possible l'impossible. Plus précisément, dans les difficultés et crises à venir, la dévotion du Rosaire est ce qui permettra aux humbles fidèles de résister au courant moderniste levé pour tout emporter. Par la récitation du chapelet, ils préserveront leur âme pour que Dieu y demeure comme dans un temple. La Vierge Marie donne aux Canadiens le rosaire comme une arme puissante pour défendre leur foi, leurs mœurs catholiques.
À la même époque, Mgr Sarto, le futur saint Pie X, n'enseigne rien d'autre à ses diocésains : « La caractéristique de notre temps est l'indocilité de l'esprit qui vise à la destruction des dogmes et la corruption des cœurs qui entraîne la subversion de la morale chrétienne », or « il n'y a pas d'autre moyen pour la défense de la foi et des mœurs que de méditer les mystères proposés par le saint Rosaire. En effet, si le monde a oublié jusqu'aux traces de la vertu, à contempler les exemples admirables que propose le Rosaire, nous combattrons mieux en nous-mêmes les passions désordonnées, nous exciterons dans nos âmes, avec le sincère regret du péché, la foi vive, la consolante espérance, et nous donnerons leur essor à toutes les vertus. »
Le curé Désilets partage entièrement cette doctrine. En 1884, étant à Rome pour défendre les intérêts menacés du diocèse de Trois-Rivières, il écrit à son évêque : « Monseigneur, j'ai une suggestion importante à vous faire... Comme le Rosaire est le salut de l'Église, il sera aussi celui de votre diocèse. Si donc Votre Grandeur s'engageait à favoriser et encourager tout particulièrement le saint Rosaire et l'établissement de ses confréries dans l'étendue du diocèse pour obtenir le triomphe sur les mauvaises doctrines du pays, je crois sincèrement et intimement que vous seriez exaucé d'une manière éclatante et à l'honneur de Dieu et de sa Sainte Mère. »
Plus proche de nous, mais dans le même esprit, sœur Marie-Lucie du Cœur Immaculé, la voyante de Fatima aujourd'hui carmélite au Portugal, réitérera le même appel en 1970 : « Que l'on récite le chapelet tous les jours. Notre-Dame a répété cela dans toutes ses apparitions, comme pour nous prémunir contre ces temps de désorientation diabolique, pour que nous ne nous laissions pas tromper par de fausses doctrines... Le chapelet est la prière la plus propre à conserver la foi dans les âmes. »
UNE MÈRE PRÉVENANTE
Le second prodige, celui des yeux, attire notre attention sur la dévotion à l'Immaculée Conception. En effet, la statue miraculeuse représente la Vierge Marie telle qu'elle est apparue à Paris en 1830, rue du Bac, première manifestation de l'Immaculée en nos temps modernes. C'est là que sainte Catherine Labouré reçoit l'ordre de faire frapper des médailles qui opèrent tant de bien qu'on ne tarde pas à les appeler " médailles miraculeuses ". Mais ce n'est pas le tout des apparitions de la rue du Bac. La Vierge Marie s'y montre « puissante comme une armée rangée en bataille ». Elle est celle qui, écrasant la tête du serpent sous son pied virginal, extermine toutes les hérésies, triomphe de l'impiété et de toutes les forces obscures qui s'acharnent contre l'Église et les sociétés chrétiennes.
Il y a même un aspect politique indéniable dans ces apparitions mariales. Sainte Catherine Labouré raconte en effet comment la Sainte Vierge s'est entretenue avec elle des malheurs qui vont fondre sur la France. Elle annonce avec tristesse les journées révolutionnaires de juillet 1830 et les persécutions contre l'Église qui en découleront. Catherine Labouré, toute jeune religieuse à peine sortie de la campagne, comprend à cela le tragique des événements de l'époque, mieux qu'aucun homme politique, journaliste ou historien contemporain. Le monde moderne naissait, qui est sans Dieu mais riche de guerres, exploitations, misères et destructions de toutes sortes. La Vierge Marie, avant d'en triompher à son heure, veut en protéger ses enfants. Il en va de même au Canada.
CONTRE LE LIBÉRALISME
À plusieurs reprises, les anglo-protestants ont voulu assimiler nos pères, qui n'ont échappé à ce danger que par la soumission à leurs évêques. Si bien que la Couronne britannique, quoique très anticatholique, comme les protestants du Canada, ont dû, sinon abandonner toute inimitié, du moins respecter le catholicisme. La Province de Québec demeure donc jusqu'à cette époque une chrétienté, c'est-à-dire que rien n'y échappe à la loi du Christ et à l'autorité de l'Église. C'est l'état le plus propice à l'épanouissement des vertus, à l'abondance des vocations. La Province envoie des missionnaires dans le monde entier ou presque. Grâce à eux, l'Ouest canadien parle français et est attaché à la foi catholique. Et ce dynamisme d'un petit peuple, dont nous n'avons malheureusement plus l'idée, n'est même en réalité qu'une seule facette de l'expansion du catholicisme sous la houlette d'un très grand pape : Pie IX.
Mais la Vierge Marie sait qu'ici, comme en France, comme partout, une tempête se prépare. En moins d'un siècle, toute cette œuvre va être mise en ruine sous les coups du libéralisme, une doctrine que Grégoire XVI, Pie IX et saint Pie X, ont pourtant infailliblement condamnée à plusieurs reprises. Pour les libéraux, les domaines politique, social et économique doivent être indépendants de l'Église, ce qui revient à retirer au Christ sa royauté. Malgré cela, on voit peu à peu des évêques, puis des cardinaux, adopter ces idées fausses, répandues d'abord dans toute l'Europe, puis passées au Nouveau Monde.
Au Canada, un grand évêque s’est dressé contre le libéralisme pour protéger la foi et, par là, l'avenir des Canadiens français. Il s'agit de l'évêque de Montréal, Mgr Ignace Bourget. Lorsque, trop âgé, il démissionne en 1875, c'est Mgr Laflèche qui reprend le flambeau de la lutte antilibérale. Évidemment, on ne peut taxer la Très Sainte Vierge de distraction ! Ce n'est donc pas un hasard si elle choisit le diocèse de ce dernier pour se manifester. D'autant plus que le curé Désilets n'est autre que le bras droit de son évêque dans ce combat. Et mieux encore, le Père Frédéric, autre témoin du prodige des yeux, est lui aussi un antilibéral avoué et ardent ! Cela lui a valu l'interdiction de prêcher dans le diocèse de Québec, dont l'archevêque sympathise avec les thèses libérales, à la suite d'un sermon où notre franciscain n'a pas craint de dénoncer « cette doctrine perfide qui paralyse les œuvres de la foi et qui fait en Europe, depuis un demi-siècle, d'énormes ravages dans les âmes ».
Or les deux prodiges de Notre-Dame du Cap coïncident avec les deux évènements politiques qui vont permettre aux Libéraux de prendre le pouvoir. En mars 1879, c’est le miracle du pont de glace et en mai 1879, Chapleau, conservateur modéré, passe sur la scène fédérale où ses alliances politiques l’obligent à prendre parti contre les catholiques intégraux, tandis qu’Honoré Mercier accède au cabinet à Québec. Le 22 juin 1888, la Sainte Vierge montre son triste regard, et le 28 juin 1888, par la loi sur les biens des jésuites, Honoré Mercier s’attire les sympathies de l’épiscopat à l’exception de Mgr Laflèche. C’est avec la bénédiction de Léon XIII qu’il mettra en place sa politique libérale.
LA PUISSANCE DE L'IMMACULÉE
Le parti de la Vierge Marie est donc clairement affirmé. Au Cap-de-la-Madeleine comme en France Notre-Dame donne à ses enfants un remède contre le libéralisme avant que celui-ci ne corrompe toute la vie politique du pays, puis en bouleverse la vie économique et sociale. Chez nous, le triomphe libéral date de 1896. Avec la capitulation de la hiérarchie catholique va commencer le lent déclin de l'Église du Canada, longtemps masqué par l'admirable piété populaire. Saint Pie X, qui avait détecté le mal affreux dès avant son élection au Souverain pontificat, écrit dans sa première encyclique : « Nous éprouvions une sorte de terreur à considérer les conditions funestes de l'humanité à l'heure présente. Peut-on ignorer la maladie si profonde et si grave qui travaille en ce moment, bien plus que par le passé, la société humaine, et qui, s'aggravant de jour en jour et la rongeant jusqu'aux moelles, l'entraîne à sa ruine ? Cette maladie, Vénérables Frères, vous la connaissez, c'est à l'égard de Dieu l'abandon et l'apostasie (...), la guerre impie qui a été soulevée et qui va se poursuivant presque partout contre Dieu (...). Vraiment, qui pèse ces choses doit nécessairement et fermement craindre qu'une telle perversion des esprits ne soit le signe annonciateur et le commencement des maux annoncés pour les derniers temps. » (E Supremi apostolatus, 4 octobre 1903)
En 1917, Notre-Dame de Fatima vient confirmer les pressentiments du saint pontife : nous sommes dans " les derniers temps ", et nous vivons la grande apostasie annoncée par la sainte Écriture, notamment au chapitre 13 de l'Apocalypse et au chapitre 2 de la seconde Épître de saint Paul aux Thessaloniciens. Les remèdes fournis par la Vierge à Fatima ne sont pas différents de ceux que ses prodiges suggèrent au Cap-de-la-Madeleine. Nous avons rapporté les paroles de sœur Lucie concernant la dévotion du Rosaire. La petite Jacinthe, sa cousine, est catégorique elle aussi, comme dans sa recommandation datant de quelques semaines avant sa mort : « Dis à tout le monde que Dieu nous accorde ses grâces par le moyen du Cœur Immaculé de Marie ; que c'est à Elle qu'il faut les demander ; que le Cœur de Jésus veut que l'on vénère avec Lui le Cœur Immaculé de Marie, que l'on demande la paix au Cœur Immaculé de Marie, car c'est à Elle que Dieu l'a confiée. » Comme le comprendra parfaitement aussi un saint Maximilien Kolbe, au point d'en faire le ressort de toute son œuvre, la dévotion à l'Immaculée est donc le moyen voulu par Dieu pour combattre les forces obscures du libéralisme, de la franc-maçonnerie et de l'impiété qui ont fomenté l'apostasie moderne.
LA TRISTESSE DE SON REGARD MATERNEL
La véritable et intégrale histoire de Notre-Dame du Cap nous montre ainsi que Dieu est fidèle dans ses promesses. Depuis ses origines, le Canada français bénéficie de marques tangibles, historiquement certaines et solides face à la critique, de la bénédiction divine. Notre peuple est véritablement choyé par le Ciel. Notre-Dame de Fatima a été envoyée à l'Église tout entière pour la prémunir, autant qu'il est possible, contre l'apostasie, du moins pour permettre la renaissance catholique. À la France, fille aînée de l'Église, Notre-Seigneur a envoyé sa Sainte Mère dans un même but, rue du Bac puis à Lourdes. Pour le Canada, il a permis les prodiges du Cap-de-la-Madeleine.
Cet événement heureux ne doit pas nous faire oublier qu'au soir de la consécration du petit sanctuaire au culte de Notre-Dame du Très Saint Rosaire, la Sainte Vierge porta sur Trois-Rivières et, par-delà, sur toute l'Amérique du Nord, un long regard empreint de sévérité et de tristesse qui impressionna tant les témoins. Sa signification ne peut plus nous échapper. La Vierge Marie voyait déjà les ravages produits dans les âmes par le libéralisme et l'impiété. La même tristesse a été remarquée par les trois voyants de Fatima sur le visage de " la belle Dame " qui leur apparut six fois. Et sœur Lucie affirme même que ses deux cousins « se sont sacrifiés parce qu'ils ont toujours vu la Très Sainte Vierge très triste en toutes ses apparitions. Elle n'a jamais souri avec nous et cette tristesse, cette angoisse que nous remarquions chez Elle à cause des offenses à Dieu et des châtiments qui menacent les pécheurs, pénétrait notre âme et nous ne savions qu'inventer en notre petite imagination enfantine comme moyens pour prier et faire des sacrifices. »
PRÉPARER SON TRIOMPHE

Il nous revient de consoler la Mère de Dieu en répondant à ses demandes, en luttant avec Elle, par les moyens qu'Elle a mystérieusement indiqués au Cap-de-la-Madeleine, contre les forces du mal acharnées à détruire l'Église et les sociétés chrétiennes. « Les deux derniers remèdes que Dieu donne au monde, précise sœur Lucie, sont le saint Rosaire et la dévotion au Cœur Immaculé de Marie. »
Dans ce combat, nous sommes assurés de la victoire puisque Notre-Dame a prophétisé le triomphe final de son Cœur Immaculé, un temps de paix pour le monde, et la reprise de la prédication catholique à toutes les nations pour une renaissance universelle de l'Église. Notre-Dame du Cap sera alors pour tout ce continent la source vive du renouveau catholique et missionnaire. Cette heure viendra nécessairement. À nous de la préparer et de hâter sa venue en devenant des instruments dociles entre les mains de l'Immaculée. « Les temps modernes, prophétisait saint Maximilien Kolbe, sont dominés par Satan et ils le seront davantage encore dans l'avenir. L'Immaculée seule a reçu de Dieu la promesse de la victoire sur Satan. Mais, dans la gloire du Ciel, elle a besoin aujourd'hui de notre collaboration. Elle cherche des âmes qui se consacrent entièrement à Elle et deviennent entre ses mains une force pour vaincre Satan, et des instruments pour instaurer le Règne de Dieu »... une " Phalange mariale ", catholique et communautaire, pourrait-on dire.
Extraits de la RC n° 54 et de la RCC n° 27
- L'histoire oubliée de Notre-Dame du Cap, La Renaissance Catholique, n° 54, février 1998, p. 1-4
- Notre-Dame du Cap, une dévotion pour notre temps, La Renaissance Catholique au Canada, n° 27, avril 1988, p. 1-4
Audio/Vidéo :
- S 134 : Circumincessante Charité divine et trinitaire, retraite 1997, 15 h 30
- 3 oraisons sur Notre-Dame du Cap : Le pont des chapelets ; Le prodige des yeux ; La Reine de l'Apocalypse
Références complémentaires :
- Honoré Mercier. Le contexte politique des miracles de Notre-Dame du Cap.
- I. L'esprit des patriotes contre le catholicisme intégral, RC n° 52, décembre 1997, p. 1-4
- II. Une désorientation diabolique (1884-1894), n° 53, janvier 1998, p. 1-4
Références audio :
- PI 1.1 : Notre-Dame et le Canada, 8 décembre 1991, 1 h
L'abbé de Nantes et Notre-Dame du Cap :
- Sous le regard de Notre-Dame du Cap, RC n° 50, octobre 1997, p. 1

La Contre-Réforme Catholique au XXIe siècle