L'innocence de Jésus, fils de Marie

Quelle sentence allons-nous rendre aujourd'hui, au seuil du troisième millénaire, dans ce procès que firent “ les juifs ” à Jésus de Nazareth, il y a dix-neuf siècles, et qui n'a cessé, depuis, d'opposer le monde à l'Église catholique romaine ? Car nous sommes tenus de nous prononcer : pour ou contre le Christ.

L'ULTIME PIÈCE À CONVICTION

Le témoin principal présente, dans une ultime déposition, une pièce à conviction : le Linceul dans lequel fut enseveli le Corps de son Maître, le vendredi soir ; il affirme l'avoir retrouvé dans le tombeau vide, le surlendemain.

On sait quel en fut l'acheteur : « Joseph d'Arimathie, membre notable du Conseil, qui attendait lui aussi le Royaume de Dieu » (Mc 15, 43), et « qui avait été lui aussi instruit par Jésus » (Mt 27, 57), « homme bon et juste » (Lc 23, 50). Il affirme que ce suaire était neuf, sans aucune tache (Mt 27, 59) quand Joseph y enveloppa le corps de Jésus, après l'avoir descendu de la Croix avec l'autorisation de Pilate, afin de procéder à un ensevelissement précipité « à cause de la Parascève des juifs » (Jn 19, 42 ; Lc 23, 54), dans « un tombeau neuf où personne encore n'avait été mis » situé dans un jardin, près de l'endroit où Jésus avait été crucifié (Jn 19, 41). Le sépulcre, creusé dans le roc et fermé par une grosse pierre roulée contre l'entrée (Mc 15, 46 ; Mt 27, 60), était gardé par des soldats et scellé par ordre des grands prêtres (Mt 27, 66).

Le témoin raconte comment des femmes se rendirent au sépulcre, au premier jour ouvrable, pour procéder à la toilette funéraire et à l'ensevelissement définitif. Elles trouvèrent le tombeau ouvert et vide. À cette nouvelle, le témoin y courut en compagnie de Pierre, et ils retrouvèrent le suaire, vide du corps qu'il avait enveloppé.

Saint Jean déclare que ce soudarâ, comme il l'appelle, lui a rendu la foi lorsqu'il l'a découvert soigneusement roulé et placé bien en évidence, tandis que les autres linges funéraires gisaient à terre, abandonnés par Jésus-Christ ressuscité d'entre les morts : « Il vit et il crut. » (20, 8)

Nous ne pourrions, sans forfaire à notre devoir, ignorer ce document, comme le Père de La Potterie qui le passe sous silence dans son ouvrage monumental sur “ La Vérité dans saint Jean ” ! Omission d'autant plus criminelle que ce Linge est parvenu jusqu'à nous, et que nous pouvons constater, analyser, vérifier scientifiquement la présence du sang humain dont il est taché, et la silhouette dont il est empreint.

Puisque le sépulcre était gardé et scellé, les macules de sang, empreintes de corps et poussière des chemins que l'on y observe, n'ont pu être formées, dessinées ou déposées sur ce Drap sans tache que par ce Corps qui y demeura « trois jours »...

Quant à Lui, Jésus de Nazareth, ils le virent de nouveau, vivant mais dans un état différent, et ils reçurent de lui, à de nombreuses reprises et de diverses manières, les preuves convaincantes de sa pleine réalité physique d'homme revenu à la vie, vainqueur de la mort et glorieux, accomplissant ce qu'il leur avait annoncé : Qu'Il ressusciterait le troisième jour.

LE TÉMOIGNAGE DE MARIE, MÈRE DE JÉSUS

Il y a plus. Le témoin principal est accompagné, en cette ultime déposition, de la Mère de Jésus, qu'il présente d'ailleurs comme sa propre Mère, en vertu des dispositions prises par le Condamné avant de mourir (Jn 19, 26-27).

Or, cette Femme dépose Elle-même que Jésus n'a pas été conçu, en son sein virginal, du mélange des sangs, ni de l'instinct charnel, ni d'un vouloir d'homme, mais de Dieu (Jn 1, 13). C'était aux jours d'Hérode, roi de Judée, précise-t-elle (Lc 1, 5). La première Épître de ce même Jean, devenu son fils adoptif, se fait l'écho tout palpitant du témoignage rendu par une Mère qui a tenu son Enfant mort dans ses bras, le même qu'elle avait porté neuf mois dans son sein :

« Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie ; car la Vie s'est manifestée : nous l'avons vue, nous en rendons témoignage et nous vous annonçons cette vie éternelle, qui était tournée vers le Père et qui nous est apparue ; ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous. Quant à notre communion, elle est avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ. Tout ceci, nous vous l'écrivons pour que notre joie soit complète. » (1 Jn 1, 1-4)

Au cours des audiences précédentes, nous avons déjà recueilli les nombreux témoignages de tous ceux qui ont « vu » Jésus parler et agir « au grand jour » (7, 26 ; 10, 24-25 ; 18, 20) : disciples, foules, archontes juifs, tous ont vu les « signes » (11, 47-48) produits par Jésus de Nazareth pendant ses deux ans et demi de vie publique. Or, avant eux tous, il y a sa Mère qui a « vu », tout au long d'une vie cachée et obscure, « la vie éternelle » se manifester en son enfant doux et humble. Et elle « conservait avec soin toutes ces choses, les méditant en son cœur » (Lc 2, 19 et 51). Aujourd'hui, nous recueillons son témoignage.

Avant Jean-Baptiste, elle a éprouvé la puissance du Très-Haut lorsque l'Esprit vint sur elle, à la parole de l'Ange Gabriel (Lc 1, 35). C'est pourquoi, dès l'entrée de Jésus dans sa vie publique, elle vit avant tous les autres sa gloire de Fils unique de Dieu et, devançant l'« Heure », elle le pria de se manifester, sachant bien qu'entre Elle et Lui, il n'y eut jamais l'ombre d'un dissentiment (2, 4).

Dans la bouche de Marie, le témoignage de saint Jean prend une force singulière : « Le Verbe s'est fait chair et nous avons contemplé sa gloire. » (1, 14) Bien avant l'Apôtre, elle se savait en communion « avec le Père » : non pas le Dieu des gnostiques, ni celui des païens, ni même celui des juifs qui s'obstinent à le reléguer dans une solitude sans Fils ni Esprit. Mais « le Père » qui ne fait qu'un seul Dieu « avec son Fils Jésus-Christ ». Dans le Cœur Immaculé de cette Vierge Mère de Dieu, il est une joie (Lc 1, 28), fruit de cette « communion », qui déferle, encore aujourd'hui, jusqu'à nous, portée par ces lignes ardentes du témoin principal devenu son fils par adoption. Elles invitent les destinataires de l'Épître à marcher « dans la lumière » qui est Jésus-Christ, comme Lui-même l'a proclamé pendant sa vie ici-bas (Jn 8, 12).

Cette Vierge Mère atteste que son Jésus naquit à Bethléem, en Judée, la ville de David, peu de temps avant la mort du roi Hérode. Il fut présenté au Temple (Lc 2, 22-24). Averti par un songe de la menace qui pesait sur l'Enfant, du fait de la jalousie d'Hérode, Joseph, son époux, gardien de sa virginité et de sa vie, la prit avec l'Enfant, de nuit, et s'enfuit en Égypte, par la route d'Ascalon, plus rapide et plus sûre que celle du désert. Arrivée sans encombre sur les bords du Nil, la Sainte Famille y trouva refuge au sein de la communauté juive résidant en Égypte.

Un nouveau songe avertit Joseph de la mort d'Hérode. L'empereur Auguste ayant partagé le royaume de ce dernier entre ses trois fils survivants, comme l'avait recommandé le défunt Roi, Archélaüs fut nommé ethnarque (“ chef de la nation ”) de Judée, d'Idumée et de Samarie. Craignant Archélaüs, Joseph décida de retourner en Galilée, à Nazareth, sa ville natale, placée sous le gouvernement plus clément d'Hérode Antipas.

Dans sa déposition, Marie ne s'en tient pas là. Elle raconte encore comment, à l'âge de douze ans, l'Enfant Jésus fit une fugue. Après trois jours de recherche angoissée, ses parents le découvrirent au Temple, au milieu des docteurs. Au récit de la réponse que fit l'Enfant au doux reproche de sa Mère, on reconnaît toute la doctrine que nous avons entendue de la bouche de Jean au cours de ce procès : « Pourquoi donc me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu'il me faut être chez mon Père ? » (Lc 2, 48-50)

Marie affirme qu'Elle et son époux ne comprirent pas tout de suite la signification de cette parole. Non pas qu'ils aient ignoré l'origine divine de cet Enfant du miracle, à eux révélée par les Annonces faites à Marie (Lc 1, 26-38) et à Joseph (Mt 1, 18-25). Mais la réponse de l'Enfant Jésus à sa Mère inaugurait les révélations qu'il leur ferait sur l'inhabitation du Fils dans le sein du Père ; et sa disparition, sa “ fugue ” de trois jours, était la figure prophétique de la douloureuse passion qu'il lui faudrait endurer, de sa mort sur la croix, et de sa résurrection « le troisième jour ».

Vint l'« Heure » d'accomplir cette œuvre que son Père et Lui avaient conçue de toute éternité. Un jour, il quitta Nazareth et s'en fut demander à Jean le Précurseur de le baptiser dans le Jourdain. Mais nous retrouvons ici la déposition du témoin principal, lui-même disciple de ce Baptiste, et qui prit une part active aux événements qui suivirent. Si nous avons reçu le témoignage de l'ami de l'Époux « qui se tient là et qui entend, ravi de joie à la voix de l'époux » (Jn 3, 29), comment récuser le témoignage de l'Épouse elle-même, nouvelle Ève de ce nouvel Adam (Jn 2, 4 ; 19, 26) 1 Cf. CRC n° 347, juin 1998, p. 17-18, supra, p. 37-38.?

Il faut avouer que ce témoignage maternel l'emporte sur tout autre. À lui seul, il forme notre conviction. À notre tour, nous pourrions dire comme le grand prêtre : « Qu'avons-nous encore besoin de témoins ? » (Mt 26, 65) Cette fois pour acquitter, et non pas pour condamner.

Il nous faut donc relire à cette lumière la déposition du témoin principal, l'Évangile de Jean, « dont nul ne peut saisir le sens, affirme Origène, s'il ne s'est renversé sur la poitrine de Jésus et n'a reçu de Jésus Marie pour mère » 2 Cité par Donatien Mollat, s.j., Saint Jean, maître spirituel, Beauchesne 1976, p. 15..

UN FILS UNIQUE

Cela est vrai dès le premier mot de l'Évangile : « Au commencement » (Jn 1, 1). « Il faut entendre, écrit l'abbé de Nantes, au début de cette histoire, plutôt qu'au commencement du monde dont il est question à la première page de la Bible. 3 CRC n° 269, décembre 1990, p. 6 ; in BAH, t. 2, p. 136.» Il s'agit en effet d'histoire vraie, à laquelle le témoin a été mêlé non seulement en spectateur mais en participant, et souvent de premier plan.

« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. » L'abbé de Nantes écrit encore : « Voilà donc le Verbe ! Il est au commencement tourné vers Dieu. Indépendamment de toute la suite de cette histoire, retenons que le Verbe est auprès de Dieu, aux affaires de Dieu. En un mot, tourné vers Dieu. »

Qui mieux que Marie peut attester que dès le « commencement », son Jésus, appelé “ le Verbe ” par saint Jean, était tourné vers Dieu que cet Enfant adorable appelait “ son Père ” ? Ce Fils ne l'avait-il pas lui-même déclaré à sa Mère à l'âge de douze ans (Lc 2, 49) ?

Quant au formidable combat soutenu par ce Dieu qui est lumière contre les ténèbres qui l'enserrent et cherchent à l'étouffer (Jn 1, 5), ce n'est pas de la philosophie, insiste l'abbé de Nantes : « Il s'agit d'histoire, d' “ orthodromie ”, comme nous aimons dire ; et tout d'un coup, c'est un drame, une lutte tragique entre ce Verbe qui est la source de la vie, de la beauté, de la ressemblance divine, de la grâce en ce monde, qui est lumière des esprits, Esprit divin, et les ténèbres. Encore prêchant cette retraite, je tombai dans cet excès de philosophisme d'interpréter ce grand mot de manière abstraite. Jean est allergique aux abstractions. Son témoignage est historique, biblique, donc concret. Ces “ ténèbres ”, ce sont les puissances infernales. Ce sont les démons qui, depuis leur damnation, s'efforcent de contrer l'œuvre de vie et de lumière du Créateur du monde… Elles sont puissantes, elles sont formidables, et cependant elles n'ont pu étouffer (ne pas traduire donc par “ comprendre ”) la lumière qui brille dès le commencement aux yeux de toute chair… 3 CRC n° 269, décembre 1990, p. 6 ; in BAH, t. 2, p. 136.» Et d'abord aux yeux de Marie, qui a reçu l'assurance d'écraser la tête du Serpent, depuis les temps les plus anciens (Gn 3, 15). Jean ne l'a-t-il pas contemplée affrontée à cet énorme Dragon, à ce Diable (Ap 12, 13-17) ?

Saint Jean-Baptiste, il est vrai, fut déjà témoin, avant Elle, de la lumière (1, 6). Avant Elle ? C'est à voir ! Saint Jean-Baptiste est l'aîné, il est venu avant Jésus, c'est vrai, en Précurseur, mais c'est pour témoigner que Jésus est le premier : « Derrière moi vient un homme qui est passé devant moi parce qu'avant moi il était. » (1, 30) Or, il reçut cette révélation dans le sein de sa mère Élisabeth, tressaillant d'allégresse dès que celle-ci eût entendu la salutation de Marie (Lc 1, 41). Marie est donc toujours première.

Dès les jours de sa Visitation à sa cousine Élisabeth, Marie avait compris que l'Enfant conçu dans son sein virginal était la vraie lumière qui brille en ce monde ; elle lui avait donné sa foi (Lc 1, 45) et elle commençait d'apprendre de lui ce que lui-même avait appris dans le sein de son Père. Car « personne n'a jamais vu Dieu. Un Dieu Fils unique étant dans le sein de son Père, celui-là l'a expliqué (ejxhghvsato, en grec ; enarravit, en latin). » (Jn 1, 18)

« Ipse enarravit, commente l'abbé de Nantes, cela veut dire : a révélé tout ce qu'il savait sur Lui. C'est prodigieux ! Premier chapitre d'un pauvre jeune homme qui s'appelait Jean. Et il nous met en présence d'un homme que nous ne connaissons pas, qu'il appelle le Verbe. Il nous dit qu'il est auprès de Dieu, qu'il est Dieu. Finalement, il nous dit que cet homme à révélé les secrets de Dieu et que nous allons les écouter pour croire en Lui. »

Si ce “ pauvre jeune homme ” était à l'école de Marie, tout s'explique ! Il prend soin d'ailleurs de nous le suggérer, à la manière de saint Luc, au moment de nous enseigner que Jésus partage sa vie divine avec ceux qui croient en lui, donnant le « pouvoir de devenir enfants de Dieu à ceux qui croient en son nom, lui qui ne fut engendré ni des sangs, ni d'un vouloir de chair, ni d'un vouloir d'homme, mais de Dieu » (1, 12-13). Comment sait-il si bien dire à la fois la génération éternelle du Verbe, Fils de Dieu, et la naissance virginale de Jésus, Fils de Marie, sinon grâce à la méditation de Marie qui « conservait avec soin toutes ces choses, les méditant en son Cœur » (Lc 2, 19 et 51) et les lui a racontées ?

Dès lors que la Vierge Mère est garante de la révélation du Père apportée par leur commun Fils “ monogène ”, « qui appelait Dieu son propre Père, se faisant égal à Dieu » (Jn 5, 18), allons-nous approuver la sentence des juifs qui l'ont mis à mort pour ce motif ? Car c'est tout l'objet de ce Procès...

Il est vrai que le Père, nul ne l'a jamais vu (1, 18 ; 6, 46), mais des témoins ont entendu sa voix à plusieurs reprises, voix qui précisément attestait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur. » (Mt 3, 17 ; 17, 5) Le témoin principal lui-même a entendu cette voix du Père répondre à son Fils, exprimant son angoisse au moment d'entrer dans sa Passion (Jn 12, 28), et la foule a entendu comme « un coup de tonnerre ». Tandis que les juifs qui ont condamné Jésus, eux, n'ont jamais entendu la voix de Dieu, comme Jésus le leur a sévèrement reproché (Jn 5, 37), malgré leur appartenance au peuple qui, au Sinaï, l'avait bien entendue (Dt 4, 12-15 et 33). « En se dérobant à l'appel de Jésus, en qui se fait entendre l'appel du Père, ils prouvent qu'ils n'ont pas entendu la voix divine. 4 Mollat, op. cit., p. 98.»

Pour nous, ce qui détermine notre jugement en cette cause est l'obéissance de ce Fils à la volonté de bon plaisir de Dieu qu'il appelle son Père. Comme il l'a dit aux juifs qui le persécutaient parce qu'il avait guéri un infirme le jour du sabbat : « En vérité, en vérité, je vous le dis, le Fils ne peut rien faire de lui-même, qu'il ne le voie faire au Père ; ce que fait celui-ci, le Fils le fait pareillement. » (Jn 5, 19).

Prenons garde à la sentence que nous allons prononcer ! Allons-nous nous élever contre Dieu ?

DIDASCALE

En effet, que fit Jésus pendant le court laps de temps de sa vie publique ? Il s'est d'abord fait modestement le “ didascale ” des juifs. S'inscrivant dans la pure tradition de ses prédécesseurs de l'Ancien et du Moyen Testament, à la suite de son cousin Jean-Baptiste qui lui avait ouvert la voie, il les a continués, s'effaçant derrière eux, n'attirant pas l'attention sur lui mais sur le Dieu du Ciel, qu'il appelait “ son ” Père. C'est pourquoi, à ses débuts, en l'écoutant, les âmes de bonne volonté se trouvaient communier à la bonté de son Père, à sa sagesse, à sa puissance. C'est ainsi qu'il a conquis d'un seul regard ses premiers disciples, après que Jean-Baptiste leur eut désigné « l'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jn 1, 29 et 36), « l'Élu de Dieu » (1, 34) : André et Jean, les deux premiers (1, 34-39) ; Simon que Jésus surnomma aussitôt “ Céphas ”, ce qui veut dire Pierre (1, 40-42) ; Philippe qui était de Bethsaïde, la ville d'André et de Pierre ; Nathanaël, de qui Jésus dit, dès qu'il le vit venir vers lui : « Voici vraiment un Israélite sans détour. » (1, 45-50)

À peine se les est-il attachés qu'il se hâte de retourner en Galilée pour se rendre à Cana, d'où Nathanaël était originaire (Jn 21, 2), afin de mettre ces hommes en présence de sa Mère à l'occasion des noces auxquelles il était invité avec Elle.

Lui-même avait beau s'humilier en se disant « Fils de l'homme » (1, 51), tout le monde l'aimait et l'admirait, en ce temps-là, le tenant pour un prophète et même pour le Messie (1, 41), Fils de Dieu, roi d'Israël (1, 49), un homme en qui il n'y avait pas de péché (8, 45). Nul autre avant lui n'avait manifesté tant de sagesse, tant de bonté, une telle puissance de faire des miracles. Il était évident aux yeux de tous qu'il était envoyé pour le salut des juifs, et donc du monde (4, 42), « car le salut vient des juifs » (4, 22).

SAUVEUR

Ensuite, dans une deuxième étape, il s'est en effet montré le Sauveur de son peuple par sa prière, par ses vertus, se manifestant comme le “ juste ” dépeint par le livre de la Sagesse (Sg 1-5), mais d'une justice si parfaite, si supérieure à tout, incontestable, que les bons en étaient ravis, tandis que les méchants, rebelles à Jérusalem (Jn 5), incrédules à Capharnaüm, en Galilée (Jn 6), enrageaient et complotaient contre le saint de Dieu. En homme averti par sa connaissance des Écritures du fond mauvais des dirigeants de son peuple – sadducéens et pharisiens – Jésus savait qu'il allait à l'échec. Il le savait plus encore de science divine, lorsqu'il s'est présenté devant le tribunal de Caïphe et d'Anne, puis devant celui de Pilate, pour témoigner hardiment de la vérité de sa mission de Roi-Messie, en attestant qu'il est Fils de Dieu.

« Plus qu'un simple rabbi (un didaskalos) “ venu de la part de Dieu ”, – ainsi le salue Nicodème (3, 2) –, il est le “ Fils de l'homme ”, eschatologique, “ descendu du ciel ” (3, 13) pour révéler “ les choses du ciel ” (3, 12) ; le témoin venu d'en-haut..., du ciel ”, pour témoigner, en connaissance de cause, de ce qu'il a “ vu et entendu ” (3, 11 et 31-32 ; cf. 18, 37). 5 Ibid., p. 36. »

Ce qu'il demande simplement, c'est qu'on lui fasse confiance : « L'œuvre de Dieu, c'est que vous croyiez en celui qu'il a envoyé. » (6, 28) Eux demandent un miracle, un “ signe ” (6, 30) ; et lui de répondre par une énigme : « Je suis le pain vivant descendu du ciel ; qui mangera ce pain vivra à jamais. Et même, le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde. » (6, 51)

Incrédules, les autres ont murmuré : « Celui-là n'est-il pas Jésus, le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère ? Comment peut-il dire maintenant : Je suis descendu du ciel ? » (6, 42) Précisement, sa Mère elle-même pourrait leur répondre : « Quiconque s'est mis à l'écoute du Père et à son école vient à Lui. Non que personne ait vu le Père, sinon celui qui vient d'auprès de Dieu : celui-là a vu le Père. » (6, 45-46) Car, ce qu'il dit de cette relation vitale de tout son être à Dieu son Père, nous pouvons le dire pareillement de cette mystérieuse symbiose qui unissait la Mère et le Fils, comme une sorte de confirmation du témoignage paternel sans cesse invoqué par ce Fils obéissant ; comme s'il avait dit : « Une autre témoigne de moi et je sais, moi, qu'il est de vraie valeur le témoignage qu'Elle me rend. » (cf. Jn 5, 32)

Ainsi, la relation filiale qui constitue la Personne de Jésus révèle à la fois la paternité de Dieu et la maternité divine de Marie. Et l'empire de Marie sur son Fils est manifeste tout au long de la vie publique. Depuis Cana jusqu'au Calvaire, nous pouvons affirmer que « cet enfant ne faisait rien sans la permission de sa Mère », comme dit l'abbé de Nantes 6 G. de Nantes, Pages Mystiques, t. I, p. 216., dans une présence totale et constante de l'un à l'autre. Un échange de regard a suffi à la Sainte Vierge pour se tourner avec assurance vers les serviteurs de la noce : « Faites tout ce qu'il vous dira. » (2, 5)

« Car le Père aime le Fils, et lui montre tout ce qu'il fait ; et il lui montrera des œuvres plus grandes que celles-ci, à vous en stupéfier. » (Jn 5, 20) À Cana, c'est Elle qui lui a « montré » ce qu'il avait à faire, d'un mot : « Ils n'ont plus de vin. » (2, 5) De telle sorte que le miracle de l'eau changée en vin est véritablement son œuvre à Elle en même temps que celle du Père, l'un et l'autre agissant en leur unique Fils. Et « dès ce moment, écrit l'abbé de Nantes, Jean, le Témoin, nous le laisse voir, le sentiment naquit en lui d'une égale vénération et d'un égal amour pour Elle et pour Lui comme d'un même et unique Cœur » 7 CRC n° 269, p. 9 ; in BAH, t. 2, p. 139..

Au Calvaire non plus, Elle ne l'a pas laissé seul : « Voici venir l'heure – et elle est venue – où vous serez dispersés chacun de votre côté et me laisserez seul. Mais je ne suis pas seul : le Père est avec moi. » (16, 32) Elle aussi est avec lui, et c'est par Jean, et par lui seul, que nous le savons (19, 25).

À la lumière de cette communion de pensée absolue entre la Mère et le Fils, entretenue par un incessant Cœur à Cœur, les témoignages recueillis sur la vie publique de Jésus, depuis sa première manifestation sur les bords du Jourdain, jusqu'à son exaltation sur la Croix, ne sont pas seulement confirmés : ils révèlent le mystère d'amour qui est au centre de cette existence d'homme toute vouée à l'obéissance filiale, selon la confidence faite à ses disciples :

« Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et de mener son œuvre à bonne fin. » (4, 34)

Ce mystère, ce secret de son Cœur doux et humble n'a rien d'ésotérique. Il le proclame aussi bien à la face de ses ennemis, mais avec plus de douceur à l'adresse des foules, témoins de la lutte qu'il soutient, seul comme un athlète dans l'arène, entouré de bêtes féroces :
« En vérité, en vérité, je vous le dis, le Fils ne peut rien faire de lui-même, qu'il ne le voie faire au Père ; ce que fait celui-ci, le Fils le fait pareillement. » (5, 19) « Quand vous aurez élevé le Fils de l'homme, alors vous saurez que Je Suis et que je ne fais rien de moi-même, mais je dis ce que le Père m'a enseigné, et celui qui m'a envoyé est avec moi ; il ne m'a pas laissé seul, parce que je fais toujours ce qui lui plaît. » (8, 28-29)

Le bon peuple est conquis, mais sa foi n'est pas ferme et Jésus le sait (2, 23-25). Les esprits sont partagés (7, 40-52). Manque l'Esprit. Il en annonce le don, comme de fleuves d'eau vive à jaillir de son Sacré-Cœur (7, 37-39) lorsqu'il sera élevé sur sa Croix, afin d'attirer à Lui tous les hommes (12, 32).

« Car ce n'est pas de moi-même que j'ai parlé, mais le Père qui m'a envoyé m'a lui-même commandé ce que j'avais à dire et à faire connaître. » (12, 49)

Une fois « élevé » sur sa Croix pour racheter la faute d'Adam et de tous ses descendants, il a fait la preuve de la vérité de ses dires en ressuscitant d'entre les morts et en remontant au Ciel d'où il venait. Évidemment, nul autre que lui ne pouvait obtenir de Dieu le pardon du péché originel et de tous les péchés du monde par le sacrifice de sa vie. Aussi bien, nul autre que lui ne pouvait ressusciter.

Restait à faire passer ce message, cette “ bonne nouvelle ” à tout son peuple de rachetés, par ses douze apôtres. Douze hommes pour convertir le monde ? Oui, avec la force mystérieuse du Saint-Esprit, dans le paisible rayonnement de Marie (Ac 1, 14).

JUGEMENT

La cause est entendue : Jésus est innocent. Mais c'est trop peu dire : il est l'Innocent, dont toutes les autres victimes des méchants sont les figures, depuis Abel jusqu'à Zacharie fils de Barachie (Mt 23, 35). Établi dans le Cœur de sa Sainte Colombe, l'Esprit-Saint promis aussi aux enfants de Marie se dresse, sinon au prétoire du moins dans leur cœur, en procureur contre les méchants, y réfutant les arguments du monde en matière de péché, de justice et de jugement, selon la promesse de Jésus : « Et lui, une fois venu, il établira la culpabilité du monde en fait de péché, en fait de justice et en fait de jugement. » (16, 8).

« La culpabilité du monde en fait de péché, parce qu'ils ne croient pas en moi. » (16, 9) Si Jésus pouvait dire aux juifs que leur péché était de ne pas croire en Lui, la « lumière du monde » (8, 12), et qu'il n'y avait pas de rémission pour ce péché-là (8, 21.24.46), que dire de notre génération apostate qui, après deux mille ans de christianisme, confond Jésus-Christ avec Bouddha, Mahomet ou le Grand Esprit des Indiens américains ? ! C'est dire que notre sentence d'aujourd'hui n'est pas un jeu, ni une figure de style ! Elle nous engage dramatiquement à rompre avec ce péché : « Petits enfants, je vous écris ceci pour que vous ne péchiez pas. Mais si quelqu'un vient à pécher, nous avons comme avocat auprès du Père Jésus-Christ le Juste. » (1 Jn 2, 1) Quel retournement de situation ! L'accusé devient “ avocat ” en notre cause, à nous les “ jurés ”, convaincus de péché, comme tout un chacun, car ceux qui se croient sans péché s'abusent ; la vérité n'est pas en eux.

Et l'Apôtre de pointer un index vengeur sur les hypocrites, les pharisiens déjà dénoncés par Jésus, et avant lui, par Jean-Baptiste : « Si nous disons : “ Nous n'avons pas de péché ”, nous nous abusons, la vérité n'est pas en nous. Si nous confessons nos péchés, lui, fidèle et juste, pardonnera nos péchés et nous purifiera de toute iniquité. Si nous disons : “ Nous n'avons pas péché ”, nous faisons de lui un menteur, et sa parole n'est pas en nous. » (1, 8-10)

Cette « parole » n'est donc pas de condamnation, mais de salut, non seulement pour les juifs mais pour tous les hommes, si toutefois nous croyons en Jésus :

« C'est lui qui est victime de propitiation pour nos péchés, non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux du monde entier. » (2, 1-2) La vertu du sang du Christ nous purifie et nous donne la grâce d'observer la “ justice ”, c'est-à-dire la charité fraternelle : « À ceci sont reconnaissables les enfants de Dieu et les enfants du diable : quiconque ne pratique pas la justice n'est pas de Dieu, ni celui qui n'aime pas son frère. » (3, 10)

« De justice, parce que je vais vers le Père et que vous ne me verrez plus. » (16, 10) Au péché des impies répond la Justice de l'Innocent rendue manifeste par sa mort douloureuse, sa résurrection glorieuse et son ascension prodigieuse : les Apôtres l'ont vu monter au Ciel, puis une nuée l'a « enlevé loin d'eux » (Ac 1, 9). Mais Marie est encore là, présente au milieu d'eux, en témoin du bon droit de Jésus-Christ. En attendant sa bienheureuse Assomption, faisant à son tour la preuve de ce qu'il avait dit : « Si quelqu'un garde ma parole, il ne goûtera jamais la mort. » (8, 52)

Dans le procès intenté à Jésus par le monde, Marie témoigne de la « justice » (16, 10) de son Fils, c'est-à-dire de sa « victoire » : « J'ai vaincu le monde. » (16, 33) Marie donne aux croyants la certitude que la mort de Jésus, sa résurrection et son ascension ont été le retour au Père de son Fils glorifié.

« De jugement, parce que le Prince de ce monde est jugé. » (16, 11) On peut dire que par Marie la perversité, le mensonge du jugement porté par les juifs sur Jésus se trouvent dénoncés et la défaite du prince de ce monde consommée, selon la divine promesse entendue par nos premiers parents : « Je mettrai une hostilité entre toi et la Femme, entre ton lignage et le sien. Elle t'écrasera la tête et tu l'atteindras au talon. » (Gn 3, 15)

En effet, par Marie, les chrétiens sont vrais fils d'Abraham. Comme l'expliquera saint Paul, étant enfants de la Femme libre, ils sont eux-mêmes « réellement libres » parce qu'affranchis du péché « par le Fils » (Jn 8, 36 ; Ga 4, 31). Marie aussi peut dire, à la suite de Jésus : « Abraham, votre père, exulta à la pensée qu'il verrait mon Jour. Il l'a vu et fut dans la joie. » (Jn 8, 56 ; cf. Lc 1, 55)

LE COMMANDEMENT DE L'AMOUR

« À ceci nous savons que nous le connaissons : si nous gardons ses commandements. Qui dit : “ Je le connais ”, alors qu'il ne garde pas ses commandements, est un menteur, et la vérité n'est pas en lui. » (1 Jn 2, 3-4)

Le principal de ces commandements est celui de la charité envers Dieu : « Mais celui qui garde sa parole, c'est en lui vraiment que l'amour de Dieu est accompli. » (2, 5) L'amour de Dieu ? Ce n'est pas un commandement nouveau ; l'Apôtre le souligne aussitôt : « C'est un commandement ancien, que vous avez reçu dès le début. Ce commandement ancien est la parole que vous avez entendue. » (2, 7) L'allusion à la parole que le Deutéronome prête à Moïse est sans équivoque :

« Écoute, Israël : Yahweh notre Dieu est le seul Yahweh. Tu aimeras Yahweh ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir. » (Dt 6, 4-5)

Déjà, dans sa controverse avec les pharisiens, Jésus avait opposé à leur hypocrite légalisme l'amour de Dieu et du prochain : « Apprenant qu'il avait fermé la bouche aux sadducéens, les pharisiens se réunirent en groupe, et l'un d'eux lui demanda pour l'embarrasser : “ Maître, quel est le plus grand commandement de la Loi ? ” Jésus lui dit : “ Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit : Voilà le plus grand et le premier commandement. Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. À ces deux commandements se rattache toute la Loi, ainsi que les Prophètes ”. » (Mt 22, 34-40)

Finalement, les deux commandements de l'amour de Dieu et du prochain n'en font qu'un pour une bonne raison : mon “ prochain ”, c'est... Dieu lui-même, fait homme en la Personne de Jésus, comme le donne à entendre la parabole du bon Samaritain (Lc 10, 29-37). C'est donc, en définitive, un commandement nouveau : « Et néanmoins, encore une fois, c'est un commandement nouveau que je vous écris. » (2, 8) Nouveau, comme l'Alliance promise par Jérémie. Yahweh avait en effet annoncé par la bouche du prophète :

« Je mettrai ma Loi au fond de leur être et je l'écrirai en leur cœur. Alors je serai leur Dieu et eux seront mon peuple. Ils n'auront plus à instruire chacun son prochain, chacun son frère, en disant : “ Ayez la connaissance de Yahweh ! ” Car tous me connaîtront, des plus petits jusqu'aux plus grands – oracle de Yahweh – parce que je vais pardonner leur crime et ne plus me souvenir de leur péché. » (Jr 31, 33-34)

La Médiatrice de cette « connaissance » nouvelle, qui n'est autre chose que l'amour même, c'est Marie accomplissant le mystérieux oracle du Siracide : « Je suis la mère du pur amour, de la crainte, de la connaissance et de la sainte espérance ; c'est pourquoi je suis donnée à tous mes enfants, de toute éternité, à ceux qu'il a choisis. » (Si 24, 18)

Donnée à saint Jean pour Mère sur le mont Calvaire, Marie fait mieux que la Loi donnée à Moïse sur le mont Sinaï : « Car la Loi fut donnée par Moïse ; la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ » (Jn 1, 17) né du sein virginal de Marie (1, 13). Grâce à Marie, la révélation apportée par le Christ fera « abonder la sagesse, déborder l'intelligence, jaillir l'instruction » (Si 24, 25-27).

L'EXÉGÈTE DU PÈRE

Il a été donné au « disciple que Jésus aimait », devenu fils adoptif de Marie (19, 26), d'être son interprète et de faire passer à son peuple par ses écrits ce que Jésus avait dit déjà en maint discours, à savoir qu'il était Fils de Dieu et Dieu lui-même, ne faisant qu'un avec Dieu le Père et le Saint-Esprit : « Moi et le Père nous sommes un » (10, 30 ; cf. 10, 38 ; 14, 9-10). Et que Dieu voulait « rassembler les enfants de Dieu dispersés » dans le mystère de cette unité (12, 52), afin de former avec eux tous une unité semblable à celle que ces trois Personnes divines ont entre elles : « Afin que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi. » (17, 21)

Cette révélation toute divine fait corps avec le témoignage de Jean, au point qu'il nous est impossible de distinguer ce qui est du Maître et ce qui est du disciple. Mais il est sûrement exclu que saint Jean l'ait forgée sous les influences invoquées par les “ chercheurs ” : l'hermétisme, le judaïsme hellénistique ou rabbinique, la gnose, le mandéisme... et quoi encore ? ! La preuve que cette recherche est vaine, nous la trouvons dans les Synoptiques eux-mêmes, lorsque Jésus laisse échapper son action de grâces en présence des soixante-douze disciples revenus tout joyeux d'une mission où « même les démons leur étaient soumis » au seul nom de Jésus : « À cette heure précisément, rapportent saint Luc et saint Matthieu, il tressaillit de joie dans l'Esprit-Saint et dit : “ Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, pour avoir caché ces choses-là aux sages et aux habiles et les avoir révélées aux tout-petits. Oui, Père, car tel a été ton bon plaisir. » (Lc 10, 21 ; Mt 11, 25-26)

Parole si insolite dans les Synoptiques, qu'on l'a comparée à un “ aérolithe johannique ”. En effet, il en va de cette parole comme d'un bolide qui traverse les espaces et finalement s'écrase sur Terre. Elle paraît extraite d'un discours de Jésus selon saint Jean, et elle appartient pourtant indiscutablement au contexte synoptique. Dans saint Matthieu, c'est particulièrement frappant : au milieu de la foule et du tumulte, Jésus est dans la joie ; il exulte et il en vient à prononcer des paroles qui tiennent à son secret le plus intime, inaccessible, incompréhensible à cette foule. Mais saint Matthieu et saint Luc les ont recueillies fidèlement, le premier pour les avoir entendues de ses oreilles, le second après s'être informé exactement auprès des témoins oculaires (Lc 1, 2).

Bien plus, Jésus ajoute : « Tout m'a été remis par mon Père, et nul ne sait qui est le Fils si ce n'est le Père, ni qui est le Père si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler. » (Lc 10, 22 ; Mt 11, 27) Cette parole résume à elle seule tout le témoignage de saint Jean (comparer avec Jn 1, 18 ; 3, 11 et 35 ; 6, 46 ; 10, 15 et passim).

Comment saint Jean a-t-il pu écouter, retenir, comprendre, prêcher, écrire ce secret, ce mystère « caché aux sages et aux habiles » dans toute son ampleur, dans tous ses développements ? Depuis Celse jusqu'à Voltaire, Renan et Loisy, la réponse des incrédules, des impies, des renégats et des modernistes consiste à considérer les discours johanniques comme des rêveries absolument incroyables, inconcevables de la part d'un Galiléen, en tout cas sans rapport avec le Jésus de Nazareth que nous font connaître les Synoptiques. De là à les attribuer à un platonicien quelconque ou à un gnostique de la fin du Ier siècle, il n'y a qu'un pas : c'en est au point que nos plus honnêtes exégètes en sont perturbés, telle notre Annie Jaubert regardant « vers des modèles grecs (cf. Platon, Plutarque, Lucien de Samosate) » à la suite de C. H. Dodd 8 Cf. Annie Jaubert, Approches de l'Évangile de Jean, Seuil 1976, p. 23..

L'ENFANT DE MARIE

À titre d'hypothèse, proposons une autre solution de l'énigme. Le Père Mollat rappelle comment le même Dodd, au terme d'une minutieuse comparaison de la tradition johannique avec la tradition synoptique, « estime avoir décelé, sous-jacente au quatrième Évangile, l'existence d'une couche de tradition fort ancienne, orale et indépendante, portant les traces d'un contact avec une tradition originelle araméenne, et reflétant l'authentique atmosphère de la chrétienté palestinienne primitive9 Mollat, p. 13.» Le Père Mollat en conclut que « l'opinion selon laquelle l'autorité du quatrième Évangile a pour fondement celle d'un témoin immédiat, l'apôtre Jean, pourrait trouver dans des recherches de ce genre un nouvel éclairage ». Comme si l'attribution du quatrième Évangile à saint Jean, soutenue par une tradition immémoriale, était une “ opinion ” !

À vrai dire, il n'y a rien de nouveau à faire de Jean ou de Marc ou de Matthieu des “ témoins immédiats ” ; la nouveauté est ailleurs, exprimée naguère par le Père Martini, aujourd'hui cardinal archevêque de Milan, à partir d'un certain nombre d'observations faites sur le vocabulaire du quatrième Évangile : « Chez Jean, la chaîne de la tradition se trouve en fait reportée plus haut que dans tout autre écrit du Nouveau Testament ; elle remonte jusqu'à l'objet de cette tradition, elle se simplifie et se ramène essentiellement à l'unité de la Parole révélatrice ; sa nature enfin apparaît comme la communication d'une expérience immédiate : fruit d'un contact, d'une présence, d'un “ voir ” et d'un “ avoir ”. Il est dès lors difficile de penser qu'une telle conception de la transmission et de la prédication du message ait pu prendre corps ailleurs que dans un milieu qui était sûr d'être relié aux faits (concernant Jésus) par l'intermédiaire d'un témoin direct10 Cité par Mollat, p. 13-14.  »

Selon notre hypothèse, ce “ témoin ” est Marie, mère de Jésus. Comme nous l'avons expliqué 11 CRC n° 348, juillet-août 1998, p. 14-15, supra, p. 54-55., c'est la seule manière de comprendre la promesse faite par Jésus à ses Apôtres avant de remonter au Ciel : « J'ai encore beaucoup à vous dire, mais vous ne pouvez pas le porter à présent. Mais quand il viendra, lui, l'Esprit de vérité, il vous introduira dans la vérité tout entière ; car il ne parlera pas de lui-même, mais ce qu'il entendra, il le dira et il vous dévoilera les choses à venir. » (Jn 16, 12-13)

Le Saint-Esprit n'a pas de bouche pour « parler ». Mais s'il parle par la Vierge Marie, nous pouvons lui appliquer la suite : « Elle me glorifiera, car c'est de mon bien qu'Elle recevra et Elle vous le dévoilera. Tout ce qu'a le Père est à moi. Voilà pourquoi j'ai dit que c'est de mon bien qu'Elle reçoit et qu'Elle vous le dévoilera. » (cf. 16, 14-15)

Durant son ministère terrestre, Jésus s'est révélé comme « Fils ». Pourtant, il est resté pour ses intimes un inconnu... sauf pour sa Mère : « Voilà si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ? » (14, 9) C'est donc elle qui les mènera à la vraie connaissance de leur Maître, Fils de Dieu.

Par Marie, grâce à Elle, l'œuvre de l'Esprit n'est pas une simple illumination de l'intelligence : en Elle, il est pour les disciples « un autre Paraclet » (14, 16), prolongeant, renouvelant, actualisant et approfondissant dans leur cœur la présence de Jésus, et, avec la présence du Fils, celle du Père (14, 21 et 23). Ainsi ne sont-ils pas orphelins (14, 18) ; étant « nés d'en-haut » (3, 7), ils sont enfants de Marie.

LE CŒUR EUCHARISTIQUE DE JÉSUS ET DE MARIE

C'est au pied de la Croix qu'Elle en a reçu la charge (Jn 19, 26). En « la prenant chez lui » (19, 27), il est certain que l'apôtre Jean a bénéficié d'une assistance toute particulière du « Paraclet », par le moyen de la Vierge Marie, pour « l'introduire dans la vérité tout entière », pour lui « dévoiler les choses à venir ».

Ainsi s'explique la particularité du quatrième Évangile, si différent des trois autres, et même de l'ensemble du Nouveau Testament. Comme notre Père nous l'a montré dans sa retraite sur saint Marc, tellement poignante 12 L'Évangile selon saint Marc, retraite de communauté d'automne 1986, série S 90 (6 vidéos ou 12 cassettes)., les Synoptiques racontent les humiliations sensibles, humaines du Christ, tandis que saint Jean est le témoin de l'invisible : son intuition atteint directement le “ Verbe de Dieu ” avec lequel il a vécu et qu'il a aimé. Saint Marc raconte la descente de « Jésus-Christ, Fils de Dieu » (Mc 1, 1), du haut du Ciel jusqu'à l'infamie de la Croix. Saint Jean, lui, raconte une Ascension du Fils de Dieu incarné, remontant, de gloire en gloire, vers son Père.

Selon saint Marc, le Christ mis à nu sur la Croix, c'est une brutale exposition de la “ honte ” du Christ. Mais selon saint Jean, c'est le resplendissement de sa gloire. Dépouillé de ses vêtements, nu comme un ver, humilié à l'extrême, « ver et non plus homme » (Ps 22, 7), Jésus trône comme un Juge entre ses assesseurs, le bon et le mauvais larron, à sa droite et à sa gauche. Revêtu de majesté dans l'abjection même de sa nudité, il est le Seigneur de gloire que les Anges adorent. Où saint Jean a-t-il puisé cet enthousiasme, sinon dans ce brasier d'amour que les grandes eaux de la souffrance ne peuvent éteindre, ni les fleuves submerger (Ct 8, 7), dans cette énergie sainte de Dieu même qui habitait le Cœur immaculé de Marie compatissante, debout au pied de la Croix, communiant en corédemptrice et médiatrice universelle à toute la tendresse du Sacré-Cœur envers l'humanité pécheresse pour laquelle il donne son corps et verse son sang en sacrifice, pour sa rançon ?

À notre tour, nous ne serons sauvés que si nous devenons enfants de Marie. Qu'est-ce à dire ? Comment entrer en communion avec ce Cœur ardent ? Jésus est né des chastes entrailles de l'Immaculée Vierge Marie, de son seul sang très pur, de son seul désir spirituel, et enfin de sa seule volonté accordée à celle du Père céleste (Jn 1, 13). Bien plus : non seulement cette douce Vierge a conçu, porté, enfanté Jésus, mais elle l'a allaité, elle l'a élevé. Jésus s'est complu dans son intimité, Il s'est beaucoup appliqué à la satisfaire, la préparant à partager tout son mystère de mort et de résurrection, enfin d'ascension, bien avant de les vivre ensemble : Cor unum in Hostia una. Dès leur retour du tragique pèlerinage au Temple, elle s'est faite disciple, comme déjà elle s'était trouvée son premier témoin.

Et nous ? Qu'en est-il de nous, dans notre enfantement au Salut ? Acquis par Lui, par Elle auprès de lui, dans l'Acte sublime, unique, achevé, de sa mort sur la Croix et de la compassion de sa Mère, il ne nous suffit pas de croire en ce Salut acquis pour nous une fois pour toutes, quitte à en faire l'objet de commémoraisons encourageantes, émouvantes... Il nous faut encore nous en nourrir, en répondant à l'invitation du très unique Cœur eucharistique de Jésus et de Marie :

« Venez, mangez de mon pain, buvez du vin que j'ai préparé ! » (Pr 9, 5) « Car ma Chair est vraiment une nourriture et mon Sang vraiment un breuvage. » (Jn 6, 55)

La vraie sentence, en ce Procès, Jésus l'a prononcée dans le discours eucharistique de Capharnaüm : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour. » (Jn 6, 53-54)

Deux mille ans de civilisation ont établi la vérité de cette parole en l'accomplissant à la lettre. L'Église a vécu de l'Eucharistie, et le fruit de cette communion quotidienne au Corps de son Époux, à son Sang Précieux, sont les trésors de sainteté, d'art et de science, de vertu et de charité que les ravages de l'apostasie présente sont en train de dissiper, mais qu'une dévotion tendre envers le Sacré-Cœur eucharistique de Jésus et de Marie restaurera demain.

Extrait de la CRC n° 348 de 353 de février 1999,
et de Bible, Archéologie, Histoire, tome 3, p. 59-64

Pour en savoir plus >
  • Dans Bible archéologie histoire, tome 2 :
    • Le témoignage de Jean au procès de Jésus-Christ, Fils de Dieu, le plus grand procès du monde (I à IV), (CRC tome 22 et CRC tome 30)
  • Dans Bible archéologie histoire, tome 3 :
    • V. L'innocence de Jésus, fils de Marie, (CRC tome 31, fév 1999)
Références audio/vidéo :
  • S 110 : Saint Jean l'Évangéliste, témoin de Jésus au plus grand procès de l'histoire humaine, retraite d'automne 1990, 18 h
  • S 114 : « Jean contemplait sa gloire », Semaine Sainte 1992, 4 h

Références complémentaires :

Retraite prêchée à l'aide des travaux du Père Boismard :
  • S 39 : L'Évangile selon saint Jean, retraite d'automne 1978, 16 h (aud.)
Méditation eucharistique sur l'amour de saint Jean pour Jésus :
  • La sainte Eucharistie : humaine présence de Dieu, Hostie vivifiante, nourriture de nos âmes, lettres à mes amis, tome 1, n° 35, 1958, p. 1-2
Quelques sermons sur saint Jean :
  • LOGIA 97, n° 73 - LOGIA 2002, n° 39
Voir aussi de nombreux sermons de la série :
  • S 75-84 : L’année liturgique, 1984 - 1985, 48 h (aud./vid.)