105. Le péché originel du capitalisme

Si notre écologie n'a d'autre volonté que " de restaurer la civilisation chrétienne sur ses fondements naturels et divins ", le système économique et social de notre époque, qui se veut une démocratie économique, est issu de la Révolution, de " l'utopie malsaine de la révolte et de l'impiété ". L'économiste américain Schumpeter le reconnaît :

1. « L'évolution capitaliste a anéanti ou a poussé très loin la destruction des aménagements institutionnels du monde féodal le manoir, le village, la guilde artisanale. Le monde des artisans a été broyé... Le monde des seigneurs et des villageois a été détruit, avant tout par des mesures politiques et, dans certains cas, révolutionnaires... Avec la vieille organisation économique ont disparu les privilèges économiques et politiques des classes ou groupes qui avaient accoutumé d'y tenir le rôle dominant, en particulier la noblesse terrienne et le clergé.

«  Économiquement, cette évolution s'est traduite, du point de vue de la bourgeoisie, par le brisement d'autant d'entraves et par l'enlèvement d'autant de barrières. Politiquement, elle s'est traduite par la substitution à un régime dans lequel le bourgeois était un humble sujet, d'un autre régime beaucoup plus sympathique à sa mentalité rationaliste et beaucoup plus propice à ses intérêts immédiats. Néanmoins... l'observateur est fondé à se demander si, en dernière analyse, une émancipation aussi intégrale a été bienfaisante pour les bourgeois et pour la société bourgeoise. En effet, les entraves disparues ne constituaient pas seulement une gêne, mais aussi une protection...

« Le roi, pièce centrale du système, était roi par la grâce de Dieu, et pour considérables que fussent les avantages qu'il retirait des possibilités économiques inhérentes au capitalisme, la racine de son pouvoir restait féodale, non seulement au sens historique, mais encore au sens sociologique du terme. Nous avons donc affaire, au-delà d'un cas de survivance atavique, à la symbiose de deux couches sociales, dont l'une, certes, soutenait l'autre économiquement, mais était, à son tour, soutenue politiquement par la seconde... Cette symbiose était l'essence même de la société monarchique...  »

2. « J'ai qualifié le bourgeois de rationaliste et d'anti-héroïque. Il ne peut user, pour défendre sa position ou pour plier une nation à sa volonté, que de moyens rationalistes et anti-héroïques... Un commandement économique ne se transforme pas aisément, comme le faisait le commandement militaire du seigneur médiéval, en commandement politique. Tout au contraire, le grand-livre et le calcul des prix de revient absorbent et isolent leurs servants.

« La conclusion s'impose d'elle-même : ... La classe bourgeoise est mal équipée pour affronter les problèmes, tant intérieurs qu'internationaux, auxquels doit normalement faire face tout pays de quelque importance. Les bourgeois eux-mêmes sentent bien cette insuffisance, nonobstant toute la phraséologie mise en œuvre pour la dissimuler, et il en va de même des masses. À l'intérieur d'un cadre protecteur non constitué avec des matériaux bourgeois, la bourgeoisie peut cueillir des succès politiques... spécialement dans l'opposition... Mais, à défaut d'être protégée par quelque groupe non bourgeois, la bourgeoisie est politiquement désarmée et incapable, non seulement de diriger la nation, mais même de défendre ses intérêts de classe : ce qui revient à dire qu'elle a besoin d'un maître »

3. « Or, le processus capitaliste, tant par son mécanisme économique que par ses conséquences psycho- sociobiologiques, a éliminé ce maître protecteur ou, comme aux États-Unis, ne lui a jamais donné, non plus qu'à aucune institution remplissant ce même rôle, une chance de s'affirmer.

« L'évolution capitaliste fait disparaître, non seulement le Roi par la Grâce de Dieu, mais encore les remparts politiques qui, s'ils avaient pu être tenus, auraient été constitués par le village et par la guilde artisanale. Bien entendu, aucune de ces deux institutions n'aurait pu être maintenue dans la forme exacte où le capitalisme les a trouvées. Toutefois, les politiques capitalistes ont poussé leur destruction beaucoup plus loin qu'il n'était nécessaire... Elles ont imposé au paysan tous les bienfaits du libéralisme primitif... et toute la corde individualiste qu'il lui fallait pour se pendre.

« En brisant le cadre précapitaliste de la société, le capitalisme a donc rompu, non seulement les barrières qui gênaient ses progrès, mais encore les arcs-boutants qui l'empêchaient de s'effondrer. Ce processus de destruction, impressionnant par son caractère de fatalité inexorable, n'a pas consisté seulement à émonder le bois mort institutionnel, mais aussi à éliminer ces partenaires de la classe capitaliste dont la symbiose avec elle était un élément essentiel de l'équilibre du capitalisme...

« Cette symbiose des classes, je suis porté à la considérer comme la règle, et non comme l'exception... Tout au moins cette règle a-t-elle joué pendant six mille ans, c'est-à-dire à partir du jour où les premiers laboureurs sont devenus les sujets des cavaliers nomades...  »

(Schumpeter, Capitalisme, Socialisme et Démocratie, 12. Les murs s'effritent, 2. La destruction des couches protectrices)

C'est parce que tout son pouvoir est assis sur la Révolution de 1789 et la destruction de la religion, de la monarchie, des élites, de la classe militaire, des communautés de métier et de village, que le capitalisme est incapable de réformes qui changeraient sa nature. Face aux crises qui se succèdent de plus en plus graves, il n'a d'autres capacités que de nourrir le monstre qui le dévorera pour éloigner les échéances fatales.