La “vocation catholique” de la Russie

LA TRÈS DÉSIRABLE THÉOCRATIE

SolovievAyant contemplé la Sagesse divine sous les traits d'une personne féminine d'une indicible beauté, en laquelle « s'insérait l'infini », Vladimir Soloviev avait compris qu'elle personnifiait le projet divin sur toute la création. Cette union du divin et de l'humain, du Ciel et de la terre, s'étant accomplie d'une manière parfaite mais individuelle en Jésus-Christ et en sa Mère Immaculée, elle doit aussi se réaliser socialement et progressivement dans l'Église universelle.

Ce que notre auteur nomme “ théocratie ” est tout simplement la forme achevée du Royaume de Dieu  sur la terre, l'union idéale de Dieu avec les hommes  et des hommes entre eux, réduisant l'antagonisme entre Orient et Occident, Église et État, individu et société : « Dans la sphère religieuse, explique notre Père, la théocratie ne doit pas être l'étouffement du mysticisme oriental par le juridisme romain mais sa protection  et son organisation fécondante ; elle ne doit pas être non plus en politique la contradiction et l'écrasement des souverainetés séculières mais au contraire leur sacre, leur élévation et toute leur force épanouie. Comme enfin cette même théocratie évangélique ne doit pas restreindre ni contester la sage liberté des personnes mais la protéger contre elle-même et contre tout despotisme, la sauver et la sanctifier. Telle est l'admirable beauté du monde chrétien que Dieu se prépare dans le Christ par son Esprit-Saint et l'Église. »

 Selon Soloviev, la Russie a reçu pour mission providentielle d'instaurer cette théocratie. À la fin du dix-neuvième siècle cependant, un mal profond mine l'empire des tsars, et l'Église nationale russe est incapable d'y porter remède. Soloviev comprend alors que son peuple doit s'ouvrir à l'Église universelle, c'est-à-dire catholique, dont le centre est à Rome. Cette “ conversion ” aidera les autres nations chrétiennes à accomplir chacune leur vocation, jusqu'au triomphe final de la Sagesse divine instaurant le saint Royaume de Dieu sur la terre. C'est une œuvre de grâce, précise-t-il, dont le ressort profond est la Croix du Christ et le sacrifice de ses élus.

Cette doctrine de Soloviev nous semble annoncer prophétiquement le message de Fatima : « À la fin, mon Cœur Immaculé triomphera, le Saint-Père me consacrera la Russie qui se convertira et il sera donné au monde un certain temps de paix ». Et nous n'hésitons plus à reconnaître sous les traits de cette divine Sophia contemplée amoureusement, notre Mère  à tous, l'Immaculée Médiatrice et Auxiliatrice, dont la gloire “ cosmique ”, unie à celle de son Fils, resplendira un jour sur tout l'univers.

« LA RUSSIE ET L'ÉGLISE UNIVERSELLE »

L'HÉRÉSIE DE BYZANCE

Ce n'est pas le moindre mérite de Soloviev, dans  sa quête de la sagesse “ théocratique ”, d'avoir montré le lien intime qui unit le dogme de la foi et le salut  de la société chrétienne. « La vérité fondamentale, l'idée spécifique du christianisme, écrit-il, c'est l'union parfaite du divin et de l'humain, accomplie individuellement dans le Christ et s'accomplissant socialement dans l'humanité chrétienne où le divin est représenté par l'Église, concentrée dans le pontificat suprême, et l'humain par l'État... L'hérésie attaquait précisément l'unité parfaite du divin et de l'humain dans Jésus-Christ pour saper par la base le lien organique de l'Église avec l'État et pour attribuer à ce dernier une indépendance absolue. »

Notre philosophe ne trouve pas de mots assez forts pour stigmatiser l'hérésie “ politique ” des Byzantins, que leur séparation d'avec Rome ne fit que renforcer :

« Les Byzantins appliquèrent à leur façon la parole évangélique : “ Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. ”  À Dieu la formule du dogme orthodoxe, la splendeur des liturgies, le vide d'une contemplation abstraite. À César la vie active, tous les rapports humains, la société, l'histoire. Le royaume de Dieu est confiné au temple, à la cellule du cénobite, à la caverne de l'anachorète ; tout le reste, – et l'Église elle-même dès qu'elle sort du couvent –, tombe sous  le pouvoir absolu et illimité du souverain séculier qui n'a personne au-dessus de lui sur la terre. Ainsi la conception exclusivement ascétique du christianisme amène nécessairement au césaro-papisme, à l'affirmation de l'État absolu qui absorbe la fonction sociale de l'Église et ne laisse à l'âme religieuse que la satisfaction personnelle d'une vertu solitaire et inactive. Il se fit dans l'Orient chrétien une séparation tranchée et complète du divin et de l'humain, et cependant leur union intime était l'essence même du christianisme. »

Conséquence de ce principe de mort : « Il était juste que l'empire byzantin pérît et qu'il pérît par l'islam... Réaction franche et complète de l'esprit oriental contre le christianisme », l'islam l'a emporté facilement sur un christianisme abâtardi et décadent. Avis à nos sociétés occidentales !

 « L'essence religieuse de l'islam consiste à voir  dans l'homme une forme finie sans aucune liberté et  en Dieu une liberté infinie sans aucune forme. Dieu et l'homme étant fixés ainsi aux deux pôles opposés  de l'existence, il n'y a plus de filiation entre eux, et la religion se réduit à un rapport purement extérieur entre le Créateur tout-puissant et la créature privée de toute liberté et ne devant à son maître qu'un simple acte de dévouement aveugle. Cet acte de dévouement exprimé dans une courte formule de prière qu'on doit répéter invariablement chaque jour aux heures fixées, voilà tout le fond religieux de l'esprit oriental, qui a dit  son dernier mot par la bouche de Mahomet. À cette simplicité de l'idée religieuse correspond une conception non moins simple du problème social et politique : l'homme et l'humanité n'ont pas de progrès essentiel  à faire, il n'y a pas de régénération morale pour l'individu et à plus forte raison pour la société. La société musulmane ne pouvait pas avoir d'autre but que l'expansion de sa force matérielle et la jouissance des biens de la terre. Propager l'islam par les armes et gouverner les fidèles avec un pouvoir absolu et selon les règles d'une justice élémentaire fixées dans le Coran, voilà toute la tâche de l'État musulman, tâche qu'il lui serait bien difficile de ne pas remplir avec succès. »

Et Soloviev de conclure : « Le byzantinisme, qui a voulu réduire toute la religion à un fait accompli, à  une formule dogmatique et à une cérémonie liturgique, cet antichristianisme caché sous un masque orthodoxe  a dû succomber dans son impuissance morale devant l'antichristianisme franc et logique de l'islam. » D'où il ressort, aujourd'hui comme hier, que seule une Chrétienté unie, vivante et forte, peut s'opposer à la montée de l'islam !

AUX SOURCES DU NATIONALISME RUSSE

 Tout en travaillant sans relâche avec son ami Mgr Strossmayer à la réunion des Églises autour du Siège apostolique romain, Soloviev formait au fil de ses écrits une doctrine sûre et moderne, à la fois réaliste et mystique, de la nation chrétienne.

Dans L'idée russe, long article publié dans l'Univers de Veuillot en mai 1888, il chercha à définir, au-delà de l'enveloppe historique et charnelle de la Russie, son “ âme ”, sa “ raison d'être dans l'histoire universelle ” :

« Pour résoudre cette question, nous ne nous adresserons pas à l'opinion publique d'aujourd'hui, ce qui nous exposerait à être désabusés demain. Car l'idée d'une nation n'est pas ce qu'elle pense d'elle-même dans le temps, mais ce que Dieu pense sur elle dans l'éternité. » Ce n'est pas seulement en elles-mêmes, dans leur passé et dans la civilisation qui les a formées, que les nations trouveront la compréhension de leur vocation divine, mais aussi dans la parole révélée de Dieu, où  il n'est plus question de nationalité privilégiée, dominatrice, ni de peuple élu, mais de rôles divers dévolus à des communautés historiques stables dans une unité supérieure “ catholique ” :

« Le Christ ressuscité, tout en reconnaissant, dans sa première parole aux Apôtres, l'existence et la vocation de toutes les nations (Mt 28, 19), ne s'est pas adressé  et n'a pas adressé ses disciples à aucune nation en particulier : c'est que pour Lui elles n'existaient que dans leur union organique et morale comme membres vivants d'un seul corps spirituel et réel. » Il s'ensuit que « participer à la vie de l'Église universelle, au développement de la grande civilisation chrétienne, y participer selon ses forces et ses capacités particulières, voilà donc le seul but véritable, la seule vraie mission de chaque peuple ». Ainsi de la Russie : « Le peuple russe est un peuple chrétien, explique Soloviev, et par conséquent pour connaître la vraie “ idée russe ” il ne faut pas se demander ce que la Russie fera par soi et pour soi, mais bien ce qu'elle doit faire au nom du principe chrétien qu'elle reconnaît et pour le bien de la chrétienté universelle  à laquelle elle appartient. Elle doit, pour remplir vraiment sa mission, entrer de cœur et d'âme dans la vie commune du monde chrétien et employer toutes ses forces nationales à réaliser, d'accord avec les autres peuples, cette unité parfaite et universelle du genre humain, dont la base immuable nous est donnée dans l'Église du Christ. »

L'EXEMPLE DE SAINT VLADIMIR

Au début de l'histoire de la chrétienté russe, brille la figure de saint Vladimir. « Comme il voulait un Pape humble et serviteur de tous dans son unique puissance souveraine, écrit notre Père, Soloviev décrit pour son État chrétien l'idéal du prince évangélique mû par la pitié plus que par le sentiment de son pouvoir, plus prompt à pardonner qu'à châtier. 

 « Pour Vladimir, la vraie religion n'était pas, comme pour les Byzantins, la négation de la nature et de la société humaine, mais leur régénération. Lui-même était d'ailleurs une preuve vivante de cette force positive  du christianisme qui ne détruit pas la nature terrestre, mais la fait servir à la manifestation plus complète de la grâce divine. » Et notre philosophe, après avoir rappelé les vices et les crimes de ce prince d'ascendance normande, poursuit : « Grand, intrépide dans le mal et dans l'erreur, allant toujours jusqu'au bout, Vladimir garda ce caractère dans sa conversion. Il ne se fit pas chrétien byzantin, c'est-à-dire chrétien à moitié. Il avait bien de quoi faire pénitence ; mais son repentir, si sincère et profond qu'il fût, ne le poussa pas à s'enfermer dans la solitude. Il accepta le christianisme dans sa totalité et fut pénétré dans tout son être par l'esprit moral et social de l'Évangile...

« Ce qu'il nous importe de constater, c'est qu'il voulait appliquer la morale chrétienne à toutes les questions de l'ordre social et politique. Il ne voulait pas être chrétien dans sa vie privée seulement, il voulait l'être aussi comme chef d'État, dans son gouvernement intérieur ainsi que dans les rapports internationaux avec le reste de la Chrétienté. La règle suprême de sa politique n'était ni le maintien de son pouvoir, ni l'intérêt ou l'amour-propre national, mais la justice, la charité et la paix. »

FILS DE L'ÉGLISE CATHOLIQUE

 Soloviev fait alors la théorie de l'État russe idéal. Notre monarchie sacrale française procède de la même inspiration biblique, évangélique et catholique :

« Ceux qui croient vraiment à la parole du Christ  – “ Tout pouvoir m'est donné dans les cieux et sur la terre ” (Mt 28, 18) – ne peuvent pas admettre un État séparé du royaume de Dieu, un pouvoir temporel absolument indépendant et souverain. Il n'y a qu'un pouvoir sur la terre, et ce pouvoir n'appartient pas à César, mais à Jésus-Christ. Si la parole de la monnaie – “ Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ” – a déjà ôté à César sa divinité, cette nouvelle parole lui ôte son autocratie. S'il veut régner sur la terre, il ne le peut plus de son propre chef, il doit se faire délégué de Celui à qui tout pouvoir est donné sur la terre. Mais comment pourrait-il obtenir cette délégation ?

« En révélant à l'humanité le royaume de Dieu, qui n'est pas de ce monde, Jésus-Christ a pourvu à tous  les moyens nécessaires pour réaliser ce royaume dans le monde. Ayant annoncé dans sa Prière après la Cène l'unité parfaite de tous comme la fin de son œuvre, le Seigneur a voulu donner à cette œuvre une base réelle et organique en fondant son Église visible et en lui préposant, pour sauvegarder son unité, un chef unique dans la personne de saint Pierre. S'il y a dans les Évangiles une délégation de pouvoirs, c'est celle-ci. Aucune puissance temporelle n'a reçu de Jésus-Christ une sanction ou une promesse quelconque. Jésus-Christ n'a fondé que l'Église, et Il l'a fondée sur Pierre.

« L'État chrétien doit donc dépendre de l'Église fondée par le Christ, et l'Église elle-même dépend du chef que le Christ lui a donné. C'est en définitive  par Pierre que le César chrétien doit participer à la royauté du Christ. Il ne peut avoir aucun pouvoir sans Celui qui a reçu la plénitude des pouvoirs, il ne peut régner sans Celui qui a les clefs du royaume. Pour être chrétien, l'État doit être soumis à l'Église du Christ ; mais pour que cette soumission ne soit pas fictive, l'Église doit être indépendante de l'État, elle doit avoir un centre d'unité en dehors de l'État et au‑dessus de lui, elle doit être en vérité l'Église universelle. »

L'application à la Russie se fait d'elle-même, sous les rayons du “ beau soleil ” que fut son premier Roi chrétien :

« Saint Vladimir, qui “ se réjouissait dans son âme et dans son corps en voyant son peuple devenu chrétien ”, qui voulait être le père de ses sujets et le frère de  ses égaux, a bien compris l'idée du royaume de Dieu qui est, selon l'Apôtre, “ la justice, la paix et la réjouissance dans l'Esprit-Saint ” (Rm 14, 17). Mais pour réaliser le royaume de Dieu dans la vie sociale et politique, pour créer un État vraiment chrétien, la Russie doit se soumettre à l'ordre établi par le Christ, entrer dans la voie qu'il a ouverte. Cet ordre et cette voie, c'est la monarchie ecclésiastique. Pour être chrétien, un État national doit recevoir sa sanction d'un pouvoir spirituel vraiment universel et existant de droit divin... Le chef de l'État chrétien doit être un fils de l'Église . »

Notre Père écrit que Vladimir Soloviev a rappelé « la Politique et les politiciens à l'idéal évangélique de nos antiques monarchies chrétiennes. Ainsi se dégage du fatras des doctrines inhumaines de ce temps, une sorte de Credo catholique, royaliste, communautaire... qui affirme la vocation de tous les peuples de la terre à vivre dans la justice sous des princes chrétiens et dans la paix universelle sous l'autorité évangélique du Pape de Rome. La communauté des peuples, c'est la sobornost, mais elle ne peut être une vraie fraternité sans la Paternité instituée par Jésus-Christ en son Nom, celle du Pasteur universel. »

AU NOM DE LA TRÈS SAINTE TRINITÉ

 Que pouvait ajouter Soloviev à une doctrine déjà  si complète ? Quelles choses anciennes et nouvelles puiser dans le trésor de la sagesse ancestrale de son peuple pour lui faire retrouver le chemin de sa vocation divine ? Eh bien, ceci : il lui faut redécouvrir « le lien qui rattache son existence terrestre à la vie éternelle de la Trinité divine ». Étonnante intuition, qui va se révéler d'une inépuisable fécondité !

Comment reproduire sur la terre l'image de la Sainte Trinité ? Soloviev s'en est expliqué, toujours dans le même ouvrage, La Russie et l'Église universelle, en appliquant les trois qualités du Messie, Prêtre, Roi et Prophète, à son Corps social, la Chrétienté. C'est aussi la réalisation des trois demandes du Pater : la sanctification du Nom de Dieu, l'avènement de son Règne  et l'accomplissement de sa Volonté adorable sur la terre comme au Ciel.

L'IMAGE DU PÈRE CÉLESTE

« L'humanité, écrit Soloviev, fatiguée de voir les fils se révolter contre leurs pères, attendait avec angoisse comme son vrai sauveur un Fils de Dieu qui ne fût  pas le rival de son Père . Ce vrai Fils qui ne remplace pas, mais qui manifeste et qui glorifie son Père, est venu et a donné une loi de vie immortelle à l'humanité régénérée, à l'Église universelle. »

Pour continuer son œuvre dans le monde, il faut d'abord fixer le passé, assurer une tradition ferme, sous l'égide d'une paternité permanente :

« Le principe du passé ou de la paternité est réalisé dans l'Église par le sacerdoce, les pères spirituels, les anciens par excellence, représentants sur la terre du Père céleste, l'Ancien des jours. Et pour l'Église générale ou catholique, il doit exister un sacerdoce général ou international centralisé et unifié dans la personne d'un Père commun de tous les peuples, le Pontife universel. Il est évident, en effet, qu'un sacerdoce national ne peut pas représenter comme tel la paternité générale qui doit embrasser également toutes les nations. Quant à la réunion de différents clergés nationaux en un seul corps œcuménique, elle ne peut être effectuée qu'au moyen d'un centre international, réel et permanent, pouvant de droit et de fait résister  à toutes les tendances particularistes.

« L'unité réelle d'une famille ne peut subsister d'une manière régulière et durable sans un père commun ou quelqu'un qui le remplace. Pour faire des individus et des peuples une famille, une fraternité réelle, le principe paternel de la religion doit être réalisé ici-bas dans une monarchie ecclésiastique qui puisse effectivement réunir autour d'elle tous les éléments nationaux et individuels, et leur servir toujours d'image vivante et d'instrument libre de la paternité céleste. »

L'IMAGE DU CHRIST, ROI ÉTERNEL

Le deuxième terme de la “ Trinité sociale ”, selon Soloviev, est l'État chrétien. En effet, « si la papauté,  à l'image de la paternité divine, doit engendrer un second pouvoir social, ce n'est pas celui des évêques, qui sont pères eux-mêmes, mais un pouvoir essentiellement filial, dont le représentant n'est nullement père spirituel ; comme dans la Trinité divine, le Fils éternel est absolument Fils et ne possède la paternité en aucun sens. Le second pouvoir messianique est la Royauté chrétienne. Le prince chrétien, roi, empereur ou autre, est par excellence le fils spirituel du pontife suprême. »

L'Église doit prouver la fécondité de sa paternité spirituelle par son action universelle, dans tous les domaines de la vie humaine. Mais Soloviev ajoute : « Pour que ses représentants ne compromettent pas dans la lutte pratique contre le mal leur dignité sacrée, et pour qu'ils n'oublient pas les Cieux en voulant sauver la terre, leur action politique ne doit pas être immédiate. Comme le Père divin agit et se manifeste dans la création par le Fils son Verbe, de même l'Église de Dieu, la paternité spirituelle, la papauté universelle doit agir et se manifester dans le for extérieur au moyen  de l'État chrétien, par la Royauté du Fils. L'État doit être l'organe politique de l'Église, le souverain temporel doit être le Verbe du souverain spirituel.

« De la sorte, la question de la suprématie entre les deux pouvoirs tombe d'elle-même : plus ils sont ce qu'ils doivent être, plus ils sont égaux entre eux et libres tous deux. Quand l'État, tout en se limitant au pouvoir séculier, demande et reçoit sa sanction morale de l'Église, et quand celle-ci, en s'affirmant comme autorité spirituelle suprême, confie son action extérieure  à l'État, il y a un lien intime entre les deux, une dépendance mutuelle, et cependant toute collision et toute oppression sont également exclues. Quand l'Église garde et explique la loi de Dieu, et quand l'État s'applique à exécuter cette loi en transformant l'ordre social selon l'idée chrétienne, en produisant les conditions pratiques et les moyens extérieurs pour réaliser la vie divino-humaine dans la totalité de l'existence terrestre,  il est évident que tout antagonisme de principes et d'intérêts doit disparaître, en laissant la place à la division pacifique du travail dans une œuvre commune. » Saint Pie X enseignera de même que, pour résoudre la difficile question sociale, « l'Église et l'État, heureusement concertés, ont suscité dans ce but des organisations fécondes »

La Russie chrétienne a donc comme mission, « en imitant le Christ lui-même, de soumettre le pouvoir de l'État (la royauté du Fils) à l'autorité de l'Église universelle (le sacerdoce du Père), et donner une part à la liberté sociale (action de l'Esprit). L'empire russe, isolé dans son absolutisme, n'est qu'une menace pour la chrétienté, une menace de luttes et de guerres sans fin. L'empire russe, voulant servir et protéger l'Église universelle et l'organisation sociale, apportera dans la famille des peuples la paix et la bénédiction. » Cette “ paix ” et cette “ bénédiction ” ont été promises par Notre-Dame de Fatima, comme conséquence heureuse de la consécration de la Russie à son Cœur Immaculé.

L'ESPRIT PROPHÉTIQUE

Pour Soloviev, le véritable progrès de la société humaine “ théocratique ” réside dans la concertation  des trois pouvoirs sacerdotal, royal et prophétique. Les deux premiers pouvoirs ne sont pas suffisants  à eux seuls, il leur faut un troisième pouvoir qui les unisse, les harmonise en vue du but à atteindre : « L'Église et l'État, le pontife et le prince, actuellement séparés et hostiles, ne peuvent trouver leur unité véritable et définitive que dans un avenir prophétique dont ils sont eux-mêmes les prémices et les conditions déterminantes. » Bien qu'il n'ait pas eu le temps de définir ce pouvoir prophétique, on voit Soloviev très soucieux de distinguer le vrai prophète du faux :

« Le prophète, s'il ne trahit pas sa grande vocation, s'il met son inspiration individuelle en accord avec la tradition universelle, et sa liberté – la vraie liberté des enfants de Dieu – avec la piété filiale à l'égard de l'autorité sacrée et avec le juste respect des pouvoirs  et des droits légitimes, devient l'organe véritable de l'Esprit-Saint qui a parlé par les prophètes et qui anime le corps universel du Christ en le faisant aspirer à la perfection absolue. »

Ce sont les saints qui, mettant en œuvre les énergies divines de l'Esprit-Saint, suivant à la lettre les conseils évangéliques, convertissent les foules à grand renfort de miracles et de prophéties ou touchent les cœurs par l'humilité de leur vie et leur pauvreté héroïque. Ils rappellent de génération en génération aux pontifes et aux rois la vérité du Christ et les exigences de sa Loi.

Soloviev avait lui-même des accents de prophète, lorsqu' il s'adressait au successeur de Pierre pour qu'il les aide à accomplir leur grande mission théocratique : « Ouvre-leur, porte-clefs du Christ, et que la porte  de l'histoire soit pour eux et pour le monde entier  la porte du Royaume de Dieu . » ou bien quand il appelait la Russie à réaliser enfin sa vocation catholique :

« Le devoir historique de la Russie nous demande de nous reconnaître solidaires de la famille universelle du Christ et d'appliquer toutes nos facultés nationales, toute la puissance de notre empire à la réalisation complète de la Trinité sociale où chacune des trois unités organiques principales, l'Église, l'État et la Société, est absolument libre et souveraine, non pas en se séparant des autres, les absorbant ou les détruisant, mais en affirmant sa solidarité absolue avec elles. Restaurer sur la terre cette image fidèle de la Trinité divine, voilà l'idée russe. Et si cette idée n'a rien d'exclusif et de particulariste, si elle n'est qu'un nouvel aspect de l'idée chrétienne elle-même, si, pour accomplir cette mission nationale, il ne nous  faut pas agir contre les autres nations mais avec elles  et pour elles, c'est là la grande preuve que cette idée  est vraie. Car la Vérité n'est que la forme du Bien, et  le Bien ne connaît pas d'envie. »

Après avoir écrit ces lignes inspirées, il lui restait  à rendre un dernier service à sa bien-aimée Russie, celui de démasquer l'Antéchrist et sa caricature de la sainte théocratie.

Extrait de Résurrection n° 10, octobre 2001, p. 9-20

Pour en savoir plus >
  • Dans le tome 1 de Résurrection :
    • La "vocation catholique" de la Russie selon V. Soloviev, Résurrection n° 10, octobre 2001, p. 9-20
En audio/vidéo :
  • L 111 : Vladimir Soloviev, prophète de la conversion de la Russie, 25 juin 2001, 1 h

Références complémentaires :

  • Dans le tome 10 de La Contre-réforme Catholique au XXe siècle :
    • Une mystique pour notre temps. (II) La gloire cosmique du Christ,
    • CRC n° 131, juillet 1978, p. 3-12
    • CRC n° 132, août 1978, p. 3-14
En audio :
  • M 7 : Une mystique pour notre temps. Éthique (II), Mutualité 1978, 1 h)