MONSEIGNEUR LOUIS-FRANÇOIS LAFLÈCHE

L E centenaire de la mort de Mgr Louis-François Laflèche, décédé dans sa ville épiscopale de Trois-Rivières le 14 juillet 1898, est passé totalement inaperçu. Pourtant, ses funérailles avaient été triomphales : les évêques de la Province avaient rendu un vibrant hommage à celui que, depuis quelques années, ils appelaient avec vénération, “ le vieux prophète ”, et cela malgré l’encyclique Affari vos que Léon XIII avait publiée le 8 décembre précédent pour arrêter la lutte de la hiérarchie catholique canadienne contre le libéralisme. Aujourd’hui, il est facile de constater, à moins d’être aveugle, qui de Léon XIII ou de Mgr Laflèche avait raison : le libéralisme a inexorablement asphyxié le Canada français et la foi catholique s’est perdue… au point qu’il ne s’est pas trouvé un évêque pour honorer la mémoire de celui qui pendant quarante ans domina la vie religieuse et politique de son temps.

LES ANNÉES DE FORMATION

L'abbé Laflèche jeune prêtre
L'abbé Laflèche jeune prêtre

Louis-François Laflèche est né à Sainte-Anne-de-la-Pérade le 3 septembre 1818, dans une famille de cultivateurs aisés. Son père est un homme pondéré, bon paroissien, tandis que son grand-père, chantre de la paroisse, en est aussi la forte tête. Sa mère, femme très discrète et très douce, est une métisse de l’Ouest qui gardera toute sa vie la nostalgie des grandes plaines. De son père, le futur évêque gardera la sagesse et la modération ; de son grand-père, l’ardeur dans la lutte et le goût du beau chant ; mais c’est de sa mère qu’il tiendra le plus bel héritage : le souci des pauvres gens, une intense piété et une admiration sans bornes pour la vie des saints.

En octobre 1831, à treize ans donc, il entre au séminaire de Nicolet qui dispense un enseignement secondaire complet à environ 150 élèves. Fondé par des prêtres français émigrés sous la Révolution, ce collège souffrira perpétuellement d’un manque de ressources et d’une pénurie de professeurs, mais gardera vivante une tradition contre-révolutionnaire qui prédisposera les prêtres qui y auront été formés, à la lutte contre le libéralisme. Les directeurs successifs se sont aussi appliqués à y développer l’enseignement des sciences, surtout ceux de l’astronomie et de la botanique, dont Mgr Laflèche restera toute sa vie un passionné.

Le séminaire de Nicolet inauguré en 1831
Le séminaire de Nicolet inauguré en 1831

Sa vocation ne semble pas avoir fait de difficultés. Dès la fin de ses études collégiales et le début de ses études ecclésiastiques, il enseigne à ses jeunes condisciples et se révèle un excellent pédagogue. C’est paradoxalement ce qui explique sa tardive ordination sacerdotale ; ses supérieurs voulant le garder comme professeur saisissent l’occasion du moindre ennui de santé pour le retarder aux ordres !

MISSIONNAIRE DANS L’OUEST CANADIEN

Mgr Provencher
Mgr Provencher

En décembre 1843, Mgr Provencher, le premier évêque de tout l’Ouest canadien, est de passage à Nicolet. Il entretient les élèves de la pauvre situation de son immense diocèse qui ne compte que dix prêtres. Louis-François, se souvenant de ses origines maternelles, n’hésite pas à se présenter comme volontaire. Ordonné le 4 janvier 1844, il gagne la rivière Rouge où il fait preuve immédiatement des plus grandes qualités missionnaires au point qu’en 1846, son évêque lui confie un jeune oblat à peine ordonné, le père Alexandre Taché, pour l’initier à la vie missionnaire et fonder avec lui la mission de l’Île-à-la-Crosse. C’est le début d’une longue amitié qui ne se démentira jamais.

En 1849, Mgr Provencher, qui se sent vieillir, obtient de Rome la nomination de l’abbé Laflèche comme évêque coadjuteur. Malheureusement, celui-ci souffre depuis peu de terribles crises de rhumatisme aigu qui lui interdisent désormais les longues courses missionnaires qui sont le lot ordinaire d’un coadjuteur. Ce sera donc le jeune père Taché qui succédera à Mgr Provencher sur le siège de Saint-Boniface et façonnera l’Église du Nord-Ouest canadien en quarante-trois ans d’épiscopat mouvementés. Ses combats, comme nous le verrons, rejoindront plus tard ceux de son ami devenu évêque de Trois-Rivières.

L’abbé Laflèche reste encore sept ans à Saint-Boniface comme vicaire général du jeune diocèse, déployant une activité et des vertus admirées de tous.

L'abbé Laflèche vers 1844
L'abbé Laflèche vers 1844

Il occupe ses loisirs à l’étude approfondie de la monumentale Histoire universelle de l’Église catholique, de l’abbé Rohrbacher. Plus tard, il dira qu’il y a appris toute sa théologie. Le propos sera souvent repris par les Libéraux pour suggérer une carence dans la formation intellectuelle de leur implacable adversaire, alors qu’en fait il souligne une conviction de Mgr Laflèche, que nous retrouvons d’ailleurs chez notre Père, l'abbé de Nantes, à savoir que l’étude de l’histoire de l’Église enrichit l’étude de la théologie dogmatique en aidant à saisir la richesse du dogme dans toute sa complexité. Ainsi, cette étude historique de la théologie lui fait comprendre que toute erreur dogmatique – même apparemment insignifiante à première vue – a des répercussions funestes pour l’Église et pour les peuples. La vérité dogmatique est un tout non négociable, qui subit constamment les assauts les plus divers et les plus redoutables. La lutte est donc la condition naturelle de la vie de l’Églisemilitante, c’est sa gloire de mener cette défense de la vérité intégrale par un perpétuel combat contre toutes les menées adverses, pour le bien des peuples. Remarquons que c’est au milieu des mille tracas de la vie missionnaire que se sont formées définitivement les convictions anti-libérales de Mgr Laflèche, déjà préparées par la tradition contre-révolutionnaire du séminaire de Nicolet. La lutte contre les erreurs de son temps n’est donc à ses yeux que l’exercice normal du zèle sacerdotal et de la charité apostolique.

LE SAUVEUR DU SÉMINAIRE DE NICOLET ET DU DIOCÈSE DE TROIS-RIVIÈRES

En 1856
En 1856

En 1856, sa mauvaise santé le contraint à retrouver le séminaire de Nicolet qui dépend maintenant du nouveau diocèse de Trois-Rivières, érigé deux ans auparavant. D’abord professeur de mathématiques et de philosophie, il devient préfet des études en 1857, puis supérieur en 1859 à un moment critique pour l’institution. À cette époque, 224 élèves y suivent l’enseignement collégial et trente s’y préparent au sacerdoce. L’abbé Laflèche se forge une réputation de grande sévérité, mais son extraordinaire cordialité, sa grande douceur et son inlassable dévouement lui attirent l’affection des élèves comme des professeurs, d’autant plus qu’il parvient à redonner du lustre au collège.

Aussi, en 1862, personne ne s’étonne lorsque Mgr Cooke, le premier évêque de Trois-Rivières, l’appelle à ses côtés pour sauver le nouveau diocèse que son imprudente administration a conduit en quelques mois au bord de la faillite qui paraît inévitable. Avec regrets, l’abbé Laflèche quitte Nicolet pour Trois-Rivières et se met au travail avec acharnement. Sa fermeté et son entregent rassurent les créanciers et réconcilient les curés avec leur évêque. En quelques années, il réussira à assainir la situation financière du diocèse. Entre temps, il aura été nommé grand vicaire de Mgr Cooke alors très malade et contraint souvent à l’inaction. L’abbé Laflèche, obligé de remplacer son évêque dans les manifestations officielles, se fait une réputation de grand orateur qui dépasse vite les limites du diocèse.

LE DOCTRINAIRE CATHOLIQUE INTÉGRAL

En 1865, il contribue à fonder Le Journal des Trois-Rivières dont il fait l’organe officieux de l’évêché. Nous sommes, rappelons-le, à un moment troublé de notre histoire politique puisque nos politiciens sont en train de préparer la nouvelle constitution parlementaire et fédérative. Or, la hiérarchie catholique a de quoi s’inquiéter : les Canadiens français catholiques sont nettement minoritaires dans ce nouveau Canada élargi aux autres colonies anglaises de l’Amérique du Nord. La cohésion et la force conquérante que l’action énergique de Mgr Bourget a données aux catholiques canadiens depuis un quart de siècle, pourraient donc être facilement compromises par quelques lois issues d’un parlement majoritairement anti-papiste.

Mgr Bourget
Mgr Bourget

C’est dans ce contexte que le grand vicaire Laflèche publie une série d’articles, trente-quatre au total, intitulée : Quelques considérations sur les rapports de la société civile avec la religion et la famille. Il s’agit d’une synthèse doctrinale de la question des rapports de l’Église avec la société civile, dans le but de guider l’exercice du devoir électoral des prêtres et des fidèles. Réunies en un volume, Les Considérations ont un succès de librairie prodigieux pour l’époque.

Nous y retrouvons les mêmes principes que ceux suivis par notre Père dans l’élaboration de son histoire volontaire de sainte France et dans son explication de l’orthodromie divine. L’abbé Laflèche démontre en effet qu’il y a un dessein divin clairement manifesté dans l’histoire, à savoir l’établissement du Règne du Christ sur toute la société humaine divisée en nations. « Tout au long des siècles, les hommes et les États sont jugés d’après leur obéissance aux ordres de Dieu, transmis par l’Église qui devient ainsi l’arbitre de l’histoire et le flambeau du progrès dans le monde. » À cette lumière, il examine la mission providentielle du peuple canadien, la meilleure forme de gouvernement (la monarchie, évidemment !), l’institution familiale, le droit des parents sur l’éducation de leurs enfants et le droit de l’Église d’enseigner et d’intervenir dans la vie politique. En regard, il lui est facile de conclure que le libéralisme est l’erreur fondamentale de notre temps puisqu’il bannit Dieu de la société. La responsabilité des catholiques dans l’exercice de leur devoir électoral est donc considérable, et leurs prêtres ont le devoir de rappeler les principes qui guideront leurs choix. Sa démonstration d’une clarté imperturbable, impose sa conclusion avec force : le libéralisme, voilà l’ennemi, car il ne peut y avoir de paix et de prospérité hors de l’ordre voulu par Dieu ; si l’erreur libérale venait à triompher, notre pays serait conduit à d’inévitables catastrophes politiques, sociales et économiques… celles-là mêmes qui inquiètent soudainement nos contemporains ordinairement anesthésiés par le mensonge officiel et universel de nos démocraties. Le devoir de charité de l’Église et donc de sa hiérarchie, est d’empêcher le triomphe de si funestes erreurs pour l’avenir temporel et éternel des peuples.

Mgr Bourget, enthousiaste des Considérations, fait du grand vicaire de Trois-Rivières l’un des principaux orateurs de sa croisade pour le départ des zouaves pontificaux.

ÉVÊQUE DE TROIS-RIVIÈRES

En novembre 1866, la nomination par Pie IX de l’abbé Laflèche comme évêque-coadjuteur de l’évêque de Trois-Rivières avec droit de succession, ne surprend personne. Il est sacré le 25 février 1867.

Mgr Cooke
Mgr Cooke

Comme la santé de Mgr Cooke décline rapidement, il porte seul le poids de l’administration du diocèse qu’il connaît bien. C’est ainsi qu’il rédige un mandement épiscopal très argumenté au moment de l’entrée en vigueur de la nouvelle Constitution. Il n’hésite pas à s’en montrer un des plus ardents partisans, comprenant les avantages que l’Église peut retirer de l’existence d’une province majoritairement catholique, relativement autonome.

En 1868, il participe au 4e concile provincial de Québec. Jeune évêque – il a 49 ans – il n’en domine pas moins les discussions qui entourent l’adoption du décret sur les élections. Il exige et obtient une dénonciation ferme des doctrines perverses, à l’encontre de l’opinion diplomatique des abbés Taschereau et Paquet, les deux conseillers du vieux et influençable archevêque de Québec, Mgr Baillargeon.

Il se rend ensuite à Rome participer au 1er Concile du Vatican. Il n’y prend pas la parole, mais vote régulièrement avec le parti des évêques ultramontains. Plus tard, il aimera raconter les événements du 18 juillet 1870, jour de l’acceptation du dogme de l’infaillibilité pontificale, qu’il considérera toujours comme le plus beau jour de sa vie. Le 9 août 1870, il est de retour à Trois-Rivières pour prendre officiellement possession de son siège à la suite du décès de Mgr Cooke. Une foule de 3 000 personnes l’attend pour l’accompagner à la cathédrale magnifiquement décorée. C’est la première – et ce ne sera pas la dernière ! – manifestation populaire des Trifluviens en faveur de leur évêque.

Mgr Laflèche
Mgr Laflèche

On a du mal aujourd’hui à imaginer l’admiration et l’attachement filial de tout un peuple pour son évêque. Pourtant, ce fut le cas avec Mgr Laflèche, les témoignages sont unanimes, et ce n’est pas si vieux que cela. Il faut dire que ce jeune évêque de 52 ans a une prestance admirable. Il prêche remarquablement bien, nous l’avons dit, mais très simplement ; si bien que le pauvre peuple aime venir l’entendre. Si son autorité s’impose d’emblée à ceux qu’il approche, sa cordialité chaleureuse les met facilement à l’aise. Il est surtout d’une simplicité toute paternelle. Lorsqu’il est à Trois-Rivières, sa promenade quotidienne dans les rues de la ville se termine invariablement au chevet de quelques malades de l’hôpital Saint-Joseph ; son grand manteau d’hiver et son casque de poils à oreilles sont bientôt légendaires. En outre, il visite tous ses prêtres ; assiste à leur retraite annuelle. Chaque prêtre de passage à Trois-Rivières sait qu’il a sa place à la table de son évêque, et comme Monseigneur est un causeur dont on ne se lasse pas, personne ne manquerait cette occasion. Inutile de dire qu’à ce compte les prêtres du diocèse, à de rares exceptions près, lui sont totalement dévoués. L’admiration d’ailleurs a vite franchi les limites du diocèse : au plus fort du conflit qui l’oppose à l’archevêque de Québec, un prêtre de la capitale lui écrira qu’il ne compte pas plus de quinze confrères qui ne désapprouvent leur Métropolitain.

Tout au long des événements qui vont suivre, il ne faudra pas oublier cette extraordinaire popularité de l’évêque de Trois-Rivières, que la froideur et le dédain de l’archevêque de Québec pour les humbles et les pauvres ne pouvaient que servir. Les Libéraux ne représentent à cette époque qu’une infime partie du clergé et qu’une minorité du personnel politique, mais surtout ils n’ont pas la faveur du peuple.

LE PROGRAMME CATHOLIQUE

Mgr Taschereau
Mgr Taschereau

En 1870, l’abbé Taschereau a donc succédé à Mgr Baillargeon sur le siège archiépiscopal de Québec. C’est un homme de grand savoir, ancien recteur de l’Université Laval. Mgr Laflèche n’a aucun a priori contre lui ; il a été de ceux qui l’ont recommandé au Saint-Père pour le siège primatial alors qu’un parti s’était formé pour demander que lui-même y soit transféré. Quant à Mgr Taschereau, il est rempli d’une admiration sincère pour la compétence du prélat trifluvien. Il ne dédaigne pas de lui demander conseil dans les premiers mois de son épiscopat, alors que ses relations avec le saint évêque de Montréal ont été tendues dès les premiers jours. Mais le climat ne va pas tarder à se gâter, dans la mesure où Mgr Laflèche se rangera aux sages avis de Mgr Bourget.

En 1871, des élections doivent avoir lieu. Mgr Laflèche les juge importantes ; il lui paraît nécessaire de bloquer certaines velléités d’émancipation de l’État. On parle d’une réforme du code civil qui lui paraît contraire à la doctrine catholique, et des juristes de Québec sont favorables à cette dérive qui nous ferait perdre tout l’avantage de la nouvelle constitution : « La confédération nous a rendu un grand service en nous donnant à nous, catholiques, la liberté de faire nos lois locales, et par conséquent de débarrasser ici l’Église de ses entraves. » Mgr Laflèche rappelle à ses diocésains, dans une lettre pastorale, qu’un élu catholique “ est chargé de défendre et de protéger vos intérêts religieux, selon l’esprit de l’Église, autant que de promouvoir et sauvegarder vos intérêts temporels. ”

Le 19 février 1871, les anciens zouaves pontificaux se regroupent et fondent l’Union Allet. Ils rédigent un percutant manifeste électoral dans la ligne de la lettre pastorale de Mgr Laflèche. En effet, ils recommandent l’appui des catholiques au Parti conservateur, “ le seul qui offre des garanties sérieuses aux intérêts religieux ”, mais ils l’assortissent d’une condition sine qua non : “ l’adhésion pleine et entière aux doctrines catholiques romaines en religion, en politique, en économie sociale ” de tout candidat catholique. Ils insistent sur la nécessité de corriger dans nos lois des lacunes, des ambiguïtés ou des dispositions qui mettent en péril les intérêts catholiques. C’est ce manifeste qu’on appelle le Programme catholique.

Sa publication provoque un tollé, d’abord dans la classe politique : nos hommes politiques catholiques tiennent absolument à garder la faveur des protestants qui dominent le Parti conservateur au fédéral, il n’est donc pas question pour eux de se montrer plus catholiques. Mais l’épiscopat ne reste pas non plus indifférent à la publication du Programme catholique, c’est le moins qu’on puisse dire. Si les évêques de Trois-Rivières et de Montréal l’approuvent aussitôt, l’archevêque de Québec ne dissimule pas sa fureur. Il considère que ce manifeste rédigé et publié par des laïcs, met l’épiscopat en porte-à-faux : comme c’est une déclaration de principes doctrinaux tout à fait justes, les évêques qui ne l’approuveront pas passeront pour de mauvais catholiques ! Un comble !.. Or, Mgr Taschereau n’a nulle envie de l’approuver ; il a même la ferme intention de s’en tenir à la position traditionnelle des évêques de Québec depuis la Conquête : le compromis avec la puissance anglaise protestante. Mgr Baillargeon le rappelait encore à Mgr Laflèche en 1867, la divergence entre les lois civiles et ecclésiastiques est certes un mal, mais un mal nécessaire ! Il convainc donc les trois autres évêques de la Province de désavouer les auteurs du Programme catholique sous prétexte que des laïcs n’ont pas à dicter leur conduite à des évêques.

LA FAIBLESSE PAR OÙ LE LIBÉRALISME PÉNÈTRE DANS L’ÉGLISE

Les élections de 1871 donnent la victoire aux conservateurs, mais les candidats ont dans leur ensemble soigneusement évité de signer le Programme catholique… C’est donc un échec pour les catholiques intégraux, mais plus apparent que réel. Car, lorsqu’en octobre 1871, les évêques se retrouvent à Québec pour discuter de l’opportunité de réclamer des amendements au code civil, ils se rallient à la position de Mgr Bourget et de Mgr Laflèche. L’archevêque se voit même mandaté pour aller trouver le Premier ministre provincial et lui faire part des volontés épiscopales. Il s’exécute. Le Premier ministre semble d’accord mais souhaite obtenir l’aval de G-E. Cartier, le chef du parti conservateur, qui temporise face à Mgr Taschereau. Déçu, Mgr Laflèche réplique : “ Leurs hésitations (des hommes politiques) n’ont rien qui doive nous surprendre ; malgré leurs bonnes dispositions, il est facile de comprendre qu’ils redoutent un peu (!) les susceptibilités protestantes et le libéralisme des rouges. ” Il voudrait donc que l’archevêque persévère dans ses démarches et il suggère de demander l’approbation de Rome. Mgr Taschereau se croit tout d’abord obligé d’accepter et Mgr Laflèche va même jusqu’à lui rédiger le mémoire en latin à remettre aux autorités romaines. Malheureusement, dès que Mgr Taschereau apprend que les évêques d’Ottawa et de Saint-Hyacinthe ne voient pas l’utilité de s’adresser tout de suite à Rome, il se détourne des conseils de Mgr Laflèche et s’empresse de remettre sine die la consultation romaine qui aurait pourtant donné aux évêques une autorité accrue face au gouvernement.

L’archevêque de Québec manifestera la même attitude conciliante vis-à-vis des hommes politiques dans l’affaire des écoles catholiques supprimées par le gouvernement provincial du Nouveau-Brunswick. S’opposant une fois de plus à Mgr Bourget, il refuse de réclamer l’intervention du gouvernement fédéral pour faire respecter la Constitution. Cette fois, mais c’est l’unique cas, Mgr Laflèche ne soutient pas la position du saint évêque de Montréal. Sans doute espérait-il que son attitude conciliante obligerait Mgr Taschereau à plus de fermeté dans les affaires de la Province de Québec. Il ne tarde pas à déchanter et à regretter cette lâcheté dont, au demeurant, Mgr Bourget ne lui tint pas rigueur.

En 1873, celui-ci lui demande d’aller à Rome pour le défendre contre l’archevêque de Québec qui s’oppose à la nomination d’un coadjuteur à Montréal ; on comprend en effet que Mgr Taschereau, plutôt que de voir Mgr Bourget recommander lui-même son successeur au Pape, préférerait influencer le choix de Rome après la mort du vieux prélat !

LORSQUE LE PAPE SOUTIENT LES CATHOLIQUES INTÉGRAUX

Ce second séjour romain permet à Mgr Laflèche de rencontrer le saint Pape Pie IX et les différents cardinaux intéressés par les affaires canadiennes. Il leur explique longuement la situation et il dépose des mémoires remarquables de clarté et de précision. Résumons l’un d’eux qui explique parfaitement la division de l’épiscopat canadien. Il existe, dit-il, une divergence d’opinions assez profonde entre les évêques. Ce désaccord ne concerne pas les principes, car tous les Évêques de la Province sans exception tiennent d’esprit et de cœur aux principes de l’Église catholique, mais il provient d’une mésentente sur l’application pratique. En effet, une partie des évêques, la masse du clergé et des fidèles veulent se prévaloir de la liberté des cultes reconnue de jure et de facto au pays, au bénéfice de la liberté de l’Église, sans se soucier des exigences de certains hommes politiques, ni se laisser intimider par les opinions de quelques juristes gallicans attardés. Ce sont les tenants de ce que nous appelons le catholicisme intégral et que Mgr Bourget appelait l’ultramontanisme. Tout au contraire, certains évêques avec un nombre comparativement petit du clergé se tournent vers le catholicisme libéral ; faisant preuve de timidité et de faiblesse, ils voient toujours des difficultés inextricables et des irritations redoutables qu’il faut absolument éviterquand il faut défendre et réclamer les droits de l’Église ; d’où des ménagements, des complaisances, des faiblesses nombreuses en face du Pouvoir et de certains hommes politiques. Ces évêques en viennent même à considérer que pour garder la paix, il vaut mieux que la presse catholique s’abstienne d’aborder les questions brûlantes, c’est-à-dire la défense des doctrines du Syllabus et des encycliques du Saint-Siège. Mgr Laflèche expose enfin la raison véritable de la condescendance excessive de ces Prélats : « Si l’on prête l’oreille à ce qui se dit dans le public et chez ceux qui observent, les liens de la parenté et de l’amitié, et même ceux de l’intérêt en seraient la principale cause. » Et de rappeler que sept membres de la famille Taschereau sont dans la magistrature et dans la haute-fonction publique, que le frère de Mgr Langevin est ministre, et que le chef du Parti conservateur est l’ami de Mgr Larocque et de Mgr Guigues.

Les résultats de la démarche romaine ne se font pas attendre. Mgr Fabre est nommé coadjuteur de Mgr Bourget dont il partage toute la doctrine sans avoir cependant la même fougue pour la défendre. Rome, par la voix du cardinal Barnabo, désapprouve les débordements journalistiques qui ont exploité la division des évêques. Mgr Taschereau publie le désaveu, mais en ne faisant porter le blâme que sur Le journal des Trois-Rivières. Aussitôt Mgr Laflèche proteste à Rome, et le 4 août 1874, le cardinal Patrizi écrit une lettre à l’archevêque de Québec pour le réprimander d’avoir agi trop précipitamment en condamnant le Programme catholique dans les journaux, “ conduite qui a été la source de tant de divisions ”.

Mgr Fabre
Mgr Fabre

Les élections de 1875 sont une cuisante défaite pour les Libéraux. La victoire de Mgr Laflèche est apparemment totale. Tous les évêques de la Province, avec lui et Mgr Bourget, déplorent l’obstination de Mgr Taschereau à ne pas revenir sur son attitude. Comme l’archevêque continue toujours à s’opposer à l’ouverture d’une université catholique à Montréal, Mgr Bourget, âgé et malade, pense alors démissionner dans l’espoir que son départ apaisera la rancune de son métropolitain. En fait, il sait qu’il peut partir en paix : son successeur désigné, Mgr Fabre, a la compétence pour diriger ce grand diocèse et y maintenir la doctrine du catholicisme intégral.

Quant au combat contre le libéralisme, cela fait déjà longtemps qu’il a reconnu en Mgr Laflèche un successeur capable de le mener à bien. En 1875, tout est encore possible. De l’issue de cet affrontement dépend l’avenir de la Foi au Canada et la conversion du continent.

ULTRAMONTAINS, GALLICANS, QU’EST-CE À DIRE ?

L’abbé de Nantes, notre Père, lors de son dernier séjour, nous a éclairés sur ces dénominations polémiques, plutôt que dogmatiques, qui, loin de faire la lumière, créèrent et aggravèrent jusqu’à nos jours la confusion des idées, la division des évêques, du clergé et des fidèles jusqu’à la catastrophe finale de la victoire du mauvais parti…

On appelle les vrais catholiques des “ ultramontains ” parce que leur fidélité affichée, certaine et militante, allait au Pape et à Rome qui, pour des Français, sont de l’autre côté des montagnes. Inversement, les fidèles des deux partis tombaient d’accord sur le mot presque provocant de gallicans pour désigner les Français qui manifestaient un attachement aux “ libertés de l’Église gallicane ”, séculaires, mais sans cesse remises en cause par les libertés que prenait la Papauté d’intervenir dans les affaires du Royaume, à tort ou à raison.

L’esprit nouveau qui exaltait plus haut que tout la liberté, tenait à s’identifier avec le gallicanisme puis avec le républicanisme et, enfin, carrément, avec le laïcisme… Tandis que leurs adversaires se faisaient inconsidérément les tenants passionnés “ du trône et de l’autel ”, sans trop examiner les pensées et le programme des personnages qui en briguaient l’honneur ou déjà en étaient possesseurs, à commencer par le Pape !

Pour sortir de ces ornières, notre Père a résolu de casser cette machine infernale en repoussant les appellations d’ultramontains et de gallicans qui sont pourries d’ambiguïtés, au profit des dénominations de “ catholique intégral ” et de “ catholique libéral ”, quitte à contester à ces derniers la réalité de leur catholicisme : “ libéraux catholiques ” serait un peu moins menteur !

Comme nous aurons l’occasion de le souligner dans la suite de nos chapitres d’histoire du Canada, ce changement de terminologie apparemment anodin, est en réalité un des apports principaux de la doctrine CRC à la compréhension de l’histoire du Canada, en rupture avec la pensée universitaire. Il permet notamment d’expliquer comment l’Église canadienne réputée “ ultramontaine ” a pu si facilement s’ouvrir aux courants modernes.

MGR LAFLÈCHE, VAINQUEUR DU LIBÉRALISME,
VAINCU PAR LE PAPE LÉON XIII

Nous avons laissé le récit de la vie de Mgr Laflèche en 1875, après le blâme adressé par Rome à l’archevêque de Québec, Mgr Taschereau, pour son attitude dans la controverse sur le Programme catholique. Pratiquement, Rome approuve les évêques de Montréal et de Trois-Rivières : l’Église a le devoir d’intervenir dans la vie politique d’un pays et d’éclairer le choix électoral de ses fidèles en condamnant les erreurs doctrinales et en réclamant une législation respectueuse de la foi catholique qui est d’ailleurs professée par la majorité des habitants. Aucune circonstance d’opportunité politique ne saurait par principe entraver l’exercice de ce devoir de la hiérarchie, surtout lorsque la liberté de l’Église est directement menacée dans ses droits acquis.

LES PROCÈS POUR INFLUENCE INDUE ET LA DIVISION DE L’ÉPISCOPAT

Les élections de 1875 sont encore un triomphe pour le Parti conservateur soutenu par l’épiscopat. Mais à peine les résultats connus, un candidat libéral défait, de surcroît professeur à l’Université Laval, fait connaître son intention d’intenter un procès à l’Église pour influence indue. Les évêques venaient en effet d'obtenir une modification du code électoral dans le but de moraliser les campagnes électorales par la proscription de la violence et de la corruption. Le législateur avait donc créé le délit d’influence indue mais sans toutefois prendre la peine de le définir expressément. Or, voici que les Libéraux, forts de cette imprécision, entendaient s’en réclamer pour mettre fin aux interventions politiques des curés ; à leurs yeux, menacer les électeurs des peines éternelles pour un vote libéral constituait une violence spirituelle passible de la loi au même titre que la violence physique. À ce coup, l’épiscopat retrouve son unité et Mgr Taschereau rédige une lettre pastorale collective. Publiée le 22 septembre 1875, elle est d’une telle fermeté qu’on pourrait la croire écrite par Mgr Laflèche ! Il n’en est rien, c’est bien l’archevêque de Québec qui y condamne le libéralisme dans sa prétention d’exclure l’Église de la vie politique. Cependant, ne commettons pas la même erreur que les contemporains en croyant à un ralliement de Mgr Taschereau au catholicisme intégral : en fait, il réprouve ce que nous appellerions aujourd’hui la séparation de l’Église et de l’État, mais il ne remet pas en cause sa politique d’entente de l’Église avec l’État, à tout prix, quels que soient les principes qui en régissent l’action, seraient-ils inacceptables pour la doctrine catholique.

La lettre du 25 septembre fait l’effet d’une bombe, le monde politique est en émoi. Les protestants fanatiques sont indignés : l’honorable Huntington, ministre général des Postes dans le cabinet fédéral, fait un discours incendiaire le 30 décembre 1875. Les évêques anglophones s’inquiètent et se plaignent à Mgr Taschereau de ne pas avoir été consultés ; il leur répond sèchement. Mais quand ses amis politiciens se plaignent à leur tour, l’archevêque de Québec faiblit et commence à envisager d’écrire une nouvelle lettre pour limiter la portée de celle du 25 septembre, autrement dit pour l’annuler. Ses suffragants s’indignent de cette pusillanimité, d’autant plus que la querelle de l’université montréalaise vient de rebondir, et ce n’est pas à l’honneur de Mgr Taschereau. Sans consulter les autres évêques de la province, l’archevêque, en s’appuyant sur le cardinal Franchi qui mène déjà à Rome une sourde opposition au pape Pie IX, a réussi à obtenir la reconnaissance officielle de l’Université Laval comme seule université catholique. Un comble pour une université qui refuse de chasser le professeur responsable des poursuites pour influence indue, sous le fallacieux prétexte que son enseignement est irréprochable et qu’il a certifié au recteur être un bon catholique !

Mgr Bourget
Mgr Bourget

C’est dans ce contexte que Mgr Bourget remet sa démission. Dès qu’il la sait acceptée, Mgr Taschereau publie le 26 mai 1876 une nouvelle lettre pastorale qui annule pratiquement l’effet de celle du 25 septembre précédent. Les suffragants protestent, mais c’est le genre de situations dans lesquelles Mgr Taschereau reste ferme…

Mgr Bourget écrit à Mgr Laflèche : « L’attitude qu’il a cru devoir prendre, malgré les humbles représentations et les vives instances de ses suffragants, nous fait un mal incalculable et mine considérablement l’autorité que nous devons exercer sur nos populations jusqu’ici si religieuses. Le déplorable résultat de ce mandement sera inévitablement le triomphe du libéralisme dans notre pays. »

La suite va nous montrer que le saint évêque de Montréal à qui l’on attribue des miracles, est aussi un vrai prophète. Aussi il ne faudra pas se laisser abuser : Mgr Taschereau s’emploiera à rendre Mgr Laflèche responsable de la funeste division de l’épiscopat canadien, alors que c’est bien lui et lui seul qui en porte la responsabilité. Sans son opiniâtreté à ne pas vouloir contrister la classe politique, l’épiscopat uni aurait tenu en échec le libéralisme ; d'ailleurs, les chefs libéraux, Mercier comme Laurier, l’ont très bien compris.

Ouvrons maintenant une des plus belles pages du combat des catholiques intégraux ; au-delà de leur défaite, les vertus et les mérites qu’ils y ont manifestés nous sont une garantie de la victoire à venir.

Mgr Laflèche ne reste évidemment pas sans réagir au coup de force de son métropolitain et du cardinal Franchi. Il repart pour Rome où, le 25 septembre 1876, il obtient de Pie IX un bref apostolique louant son action.

MANŒUVRES LIBÉRALES

Mais à peine revenu à Trois-Rivières, une nouvelle contestation se lève qui ne sera pas la moins douloureuse pour Mgr Laflèche puisqu’elle vient de son alma mater. Les autorités du Séminaire de Nicolet, craignant la concurrence de celui de Trois-Rivières, écoutent avec complaisance les revendications de l’abbé Calixte Marquis contre son évêque qui n’a pas voulu satisfaire ses ambitions : il réclame la création d’un diocèse de Nicolet taillé à même celui de Trois-Rivières. Mgr Taschereau, on s’en doute, s’empresse d’appuyer l’idée auprès de Rome et rédige à cette fin un rapport. Mgr Laflèche en démontre si clairement la malhonnêteté que Rome refuse d’y donner suite. Toutefois, l’affaire va sans cesse rebondir pendant dix ans, exaspérant les relations entre l’archevêché de Québec et les catholiques intégraux.

Le juge Casault
Le juge Casault

En décembre 1876, la Cour supérieure, présidée par le juge Louis-Napoléon Casault, professeur à l’Université Laval, annule des élections et condamne des curés pour influence indue. Le 28 février 1877, la Cour suprême confirme l’arrêt Casault ; or l’un des juges n’est autre que Jean-Thomas Taschereau, le frère de l’archevêque ! On imagine sans peine le climat qui règne parmi les évêques…

Pour sortir de l’impasse, Mgr Taschereau demande que Rome envoie un délégué apostolique. Un évêque irlandais, Mgr Conroy, est désigné à la satisfaction générale. Mais les catholiques intégraux ne savent pas encore ce dont l’archevêque de Québec a été averti, à savoir que le délégué est porteur d’instructions secrètes du cardinal Franchi pour qu’il mette fin aux discussions entre évêques, jugule les journaux et donc laisse les mains libres à Mgr Taschereau !

En février 1878, Pie IX est rappelé à Dieu, et comme la véritable personnalité de Léon XIII n’est pas encore connue, les catholiques intégraux ne peuvent imaginer leur déconvenue à venir. D’autant plus que nos bons catholiques voient dans les décès du cardinal Franchi et de Mgr Conroy en août 1878, la main de Dieu assurant la victoire de la bonne cause.

Les années 1879 et 1880 vont être déterminantes. Nous en avons déjà expliqué les évènements en détail dans la rubrique consacrée à Honoré Mercier. Le Parti conservateur se scinde pratiquement en deux dans la province de Québec : les catholiques intégraux menés par Trudel, et les conservateurs modérés de Chapleau qui ont tout des libéraux, sauf le nom. L’archevêque de Québec se range aux côtés du Premier ministre Chapleau qui, heureux du label catholique qu’un tel soutien lui confère aux yeux de son électorat, se fait un plaisir d’entraver les revendications des catholiques intégraux, notamment en ce qui concerne la question universitaire à Montréal ou la définition de l’influence indue dans la loi électorale. La polémique est vive. Si elle n’aboutit à rien sur le moment, elle a au moins le mérite de témoigner de la clairvoyance des catholiques intégraux, en particulier dans le domaine scolaire : toute la manœuvre de la laïcisation de l’enseignement telle qu’elle s’est réalisée depuis la Révolution tranquille est déjà là parfaitement exposée.

Or, en mars 1879, Notre-Dame fait le miracle du pont de glace au Cap-de-la-Madeleine, à la prière du curé Désilets, ami intime de Mgr Laflèche et l’un des polémistes les plus redoutés des libéraux et des catholiques modérés. La Sainte Vierge prend parti, et ce n'est pas pour Mgr Taschereau !

LE PAPE CONTRE LES CATHOLIQUES INTÉGRAUX

Léon XIII
Léon XIII

En 1881, on apprend que le Pape Léon XIII tranche la question universitaire sans équivoque possible en faveur de l’Université Laval ; les journaux libéraux et francs-maçons exultent. Mgr Laflèche, quant à lui, est persuadé que le Pape a été mal informé, qu’il suffira de lui faire lire ces articles pour que la collusion entre Laval et les forces libérales condamnées par l’Église saute aux yeux du Souverain Pontife qui alors reviendra sur sa décision avec d’autant plus de fermeté qu’il se sera rendu compte qu’il a été trompé. Aussi sans hésitation s’embarque-t-il pour Rome. Mais c’est une amère désillusion qui l’attend.

Non seulement l’accueil du Pontife et de la curie romaine est glacial, mais le Pape fait écrire à Mgr Taschereau la lettre suivante : « Le Saint-Père a appris avec déplaisir que certains catholiques de votre diocèse cherchent à fomenter encore des dissensions, soit par rapport à l’influence indue dans les élections politiques, soit par rapport à la succursale de l’Université Laval à Montréal. Pour lever tout doute à ce sujet, et pour mettre fin une fois pour toutes aux discussions susdites, dans l’audience du 22 courant, Il a de nouveau ordonné d’écrire à Votre Seigneurie que c’est Sa volonté expresse que l’on observe rigoureusement les deux décrets donnés par Sa Sainteté sur les susdites questions en septembre dernier, et que les individus qui se disent défenseurs de Montréal et qui restent encore à Rome le font contre la volonté du Saint-Père. » L’expression on ne peut plus péjorative “ les individus qui se disent défenseurs de Montréal ”, désigne en réalité Mgr Laflèche et ses amis ! On imagine que l’archevêché de Québec ne se fait pas scrupule pour diffuser largement cette lettre. C’est un coup de poignard pour les catholiques intégraux : l’inimaginable pour leur esprit et leur cœur de disciples enthousiastes de Pie IX et de défenseurs de la papauté, se réalise : dans la lutte contre l’erreur la plus funeste de notre temps, ils ne sont plus avec le Pape ! Et Mgr Taschereau avertit : « Si les ultramontains ne se tiennent pas tranquilles, je ferai venir de Rome des foudres qui écraseront tous ces tapageurs. »

Mgr Laflèche en 1878
Mgr Laflèche en 1878

Avec dignité, Mgr Laflèche ne se laisse pas impressionner. Avant de quitter Rome, il soumet aux cardinaux de la Propagande un mémoire remarquable qui fait la synthèse de toute la question, met expressément en cause l’orthodoxie de l’Université Laval et même de l’archevêque, dénonce les intrigues romaines de ses mandataires et réclame une enquête canonique. Son retour à Trois-Rivières est triomphal, tandis que ses ennemis sont plus décidés que jamais à le mettre à mort, c’est-à-dire à obtenir la division de son diocèse. L’abbé Marquis part pour Rome en disant : “ Je vais casser Laflèche en deux. ”

En janvier 1883, Rome innocente Mgr Taschereau de toutes les accusations de Mgr Laflèche, et confirme l’Université Laval dans ses prérogatives en interdisant rigoureusement toutes les attaques. C’est alors que Mgr Taché, le vénérable archevêque de Saint-Boniface, écrit une lettre admirable à tous les évêques de la Province pour défendre l’honneur de Mgr Laflèche, son vieil ami, dont il partage toutes les convictions. Elle reste sans effet : Mgr Taschereau lui répond sèchement, et tous les autres abandonnent l’évêque de Trois-Rivières, par exemple Mgr Moreau, évêque de Saint-Hyacinthe, béatifié par Jean-Paul II, qui a des propos d’une dureté incroyable pour recommander la division du diocèse. On a véritablement l’impression d’une désorientation diabolique, comme si les événements du passé étaient tout simplement oubliés.

LA DIVISION DU DIOCÈSE

Sans se décourager, Mgr Laflèche retourne à Rome pour plaider sa cause. Et l’impossible se réalise : il préserve l’intégrité de son diocèse et le maintien de l’École de médecine à Montréal contre l’Université Laval. Les catholiques intégraux crient au miracle ! Furieux, les libéraux reprennent leur tactique de 1877 et obtiennent de nouveau l’envoi d’un délégué apostolique. Cette fois-ci, c’est un Père abbé bénédictin, dom Smeulders, qui débarque à Québec le 22 octobre 1883 pour être aussitôt chambré par les partisans de l’archevêque sous le regard impuissant des catholiques intégraux. Quelques semaines plus tard, ceux-ci prennent leur revanche à Montréal. Effrayé par ce débordement de passions, incapable d’y voir clair dans une suite d’arguments contradictoires, le délégué apostolique s’apprête à imposer le silence à tous les partis pour mettre fin à une dispute qui nuit à la cause de la religion catholique. Il ne voit qu’une solution : exiger l’obéissance à l’autorité hiérarchique de la province, donc à Mgr Taschereau. Affolés par cette perspective, les ultramontains en viennent à exiger du délégué un véritable procès à l’encontre de l’archevêque !

Mgr Taché à la fin de sa vie (1894)
Mgr Taché à la fin de sa vie
(1894)

C’est dans ce contexte explosif que Mgr Taché, venu à Montréal, rencontre dom Smeulders qui l’écoute avec une extrême attention ; il est vrai que l’œuvre réalisée dans le Nord-Ouest canadien par l’archevêque oblat impose le respect. Peu à peu, au fil de l’exposé méthodique et sans passion, le délégué apostolique comprend les désastreuses conséquences de la politique de Mgr Taschereau pour l’Église canadienne, et donc l’injustice qu’il allait commettre. Il dit alors à Mgr Taché sa résolution de donner raison à l’évêque de Trois-Rivières, à la condition de ne pas avoir à ouvrir un procès contre l’archevêque.

Les jours suivants, Mgr Laflèche vit un drame cornélien. Ses conseillers habituels, échaudés par les dernières années de lutte, ne veulent plus faire confiance au représentant de Rome ; pour eux la seule issue est un procès canonique contre l’archevêque. Mgr Laflèche hésite, il se souvient du sort de sa première plainte en 1882 ; mais surtout les admirables lettres de Mgr Taché touchent son âme profondément religieuse et humble : il lui paraît plus vertueux, plus évangélique d’éviter le procès. Aussi, le 16 avril 1884, va-t-il se jeter aux pieds de dom Smeulders, sans condition. Trois jours après, le délégué apostolique annonce que la question de la division du diocèse de Trois-Rivières est résolue : celle-ci n’est ni nécessaire ni utile. C’est une explosion de joie dans toute la Province. Mais aussitôt Mgr Taschereau annonce son départ pour Rome…

Dom Smeulders
Dom Smeulders

Le 31 mai, la décision de dom Smeulders est annulée, la question est déférée à la Sacrée Congrégation. Les catholiques intégraux sont désormais sans aucune illusion. L’un d’eux écrit au curé Désilets : « On s’en aperçoit depuis longtemps, car son travail est fort avancé. Léon XIII s’applique à écraser les enfants les plus dévoués de l’Église pour exalter à leur place ceux qui s’appliquent à déchirer son sein et à maculer sa tunique sacrée. »

Quant au Premier ministre de la Province, J-J. Ross, il a cette réflexion pleine de sagesse : « Si Rome elle-même frappe ses plus zélés défenseurs, on peut s’attendre à des cataclysmes ». En mai 1885, la décision romaine de diviser le diocèse de Trois-Rivières est rendue publique, malgré une pétition signée par neuf sur dix des chefs de famille de la rive sud. Citons Rumilly qui rend admirablement l’atmosphère de ces jours pénibles encore assombris par la mort de Mgr Bourget, le 8 juin. « Si prévu que fût le coup, les ultramontains eurent l’impression d’un écrasement. Les précautions oratoires du préfet de la Propagande ne pouvaient tromper : le successeur de Pie IX que plusieurs d’entre eux étaient allés défendre sous l’uniforme des zouaves, les condamnait et les frappait, en la personne de leur chef, de leur Père. “ C’est l’heure des ténèbres ”, disait l’un d’eux. Tous ces hommes forts et respectés pleurèrent. Un seul se redressa tout de suite, sans trace apparente de ses souffrances : Mgr Laflèche. À la veille de la dure nouvelle, il était presque prostré, ne trouvant plus de force que pour prier. Le coup reçu, il retrouva immédiatement son courage, sourit, se remit à parler d’abondance, réconforta ses amis. Les fidèles admirèrent alors la grandeur, la beauté de sa position. Mgr Taché lui écrivit : “ Que Dieu ait pitié de celui qui revient de Rome après y avoir demandé la division. Vous êtes plus grand qu’eux tous ; montrez-le une fois de plus par la noblesse de votre soumission ”. »

Mgr LaflècheMgr Laflèche lui répond : « Je me trouve en présence de deux devoirs fort graves, l’obéissance due au Saint-Siège et la justice due à mon diocèse. Avec la grâce de Dieu, je ne faillirai ni à l’un ni à l’autre. Tout ce que l’obéissance me prescrira concernant la division de mon diocèse, je l’accomplirai fidèlement, au meilleur de ma conscience, mais rien au-delà. » Avec son cher abbé Cloutier, le curé de la cathédrale de Trois-Rivières qui sera son successeur, il rédige alors lettre et mandement qui ne contiennent pas l’ombre d’une plainte ni d’un reproche.

Le 22 août, le nouvel évêque de Nicolet, Mgr Gravel, fait sa visite protocolaire à l’évêché de Trois-Rivières, accompagné de l’archevêque Taschereau, du supérieur du Séminaire de Nicolet et du député libéral. « Le cortège traversa une ville morte : tous volets fermés, personne dans les rues. Arrêt à l’évêché. Présentations. Saluts compassés. Le député suspect de franc-maçonnerie baisse les yeux pour baiser l’anneau de Monseigneur. Le supérieur du séminaire hasarde une remarque sur la chaleur accablante. Mgr Taschereau reste enfermé dans son habituel mutisme. Le nouvel évêque voudrait bien que la visite fût finie. La gêne des distingués visiteurs fait ressortir l’aisance, la grande allure, la facilité de parole de Mgr Laflèche qui, le front tout emperlé de sueur, les reçoit avec une sereine politesse, tandis que les prêtres de l’évêché crispent leurs poings. » Oui, il est bien plus grand qu’eux tous !

L’HUMILIATION PRÉCÈDE LA GLOIRE

Justement, cette grandeur d’âme sera la cause immédiate du retournement complet de la situation dans les mois qui suivront ces journées dramatiques. Tout d'abord, le nouvel évêque de Nicolet revient de toutes ses préventions contre le prélat trifluvien à cause de l'honnêteté et du sens de la justice qu'il manifeste dans le règlement des difficultés inhérentes à la division du diocèse. Mgr Gravel se fait donc son disciple et sera un allié fidèle dans les luttes à venir. Le saint Mgr Moreau de Saint-Hyacinthe revient lui aussi à de meilleurs sentiments, et de proche en proche c’est tout l’épiscopat qui reconnaît une indiscutable autorité morale à Mgr Laflèche. Il faut dire que les événements politiques de ces années démontrent sans appel le bien-fondé des alarmes et du combat des catholiques intégraux. En 1885, l’affaire Riel porte au pouvoir Honoré Mercier dont le prétendu nationalisme canadien-français, donc en principe catholique, dissimule en réalité une ferme volonté de sécularisation de la société. Mgr Laflèche avait vu juste. Même la pourpre cardinalice accordée à l’archevêque de Québec en 1886 à la suite de l’intervention du gouvernement canadien conservateur-modéré, soucieux de redorer son blason aux yeux des catholiques, ne trompe plus personne : tout compromis sur les droits de l’Église ne fait que conforter la position de ses pires ennemis.

LA LUTTE CONTRE WILFRID LAURIER

Cependant, lorsque le 22 juin 1888, au soir de la consécration du petit sanctuaire de Notre-Dame du Cap, la statue de la Sainte Vierge ouvre les yeux et laisse paraître un regard triste et sévère, l’évêque de Trois-Rivières ne sait pas encore qu'il est à la veille du combat décisif.

Wilfrid Laurier
Wilfrid Laurier

La victoire de Mercier dans la Province de Québec a inspiré à Wilfrid Laurier, le chef du parti libéral fédéral, la stratégie pour mener son parti au pouvoir : il veut capter le vote des catholiques en canalisant à son profit leur sentiment nationaliste. L’affaire des écoles du Manitoba, qui prend le devant de l’actualité dès le mois de mai 1890, lui donne l’occasion d’appliquer son plan.

À l’origine, l’affaire est très simple. Les libéraux anglophones du Manitoba suppriment les écoles catholiques francophones, au mépris des garanties constitutionnelles. Les évêques menés par l’archevêque de Saint-Boniface, Mgr Taché, réclament justice au gouvernement fédéral qui, dans un tel cas, dispose d’un droit d’intervention dans la législation provinciale pour imposer le respect de la Constitution. Seulement le gouvernement d’Ottawa, fondé sur une alliance entre conservateurs protestants et conservateurs modérés canadiens-français, tergiverse afin de ménager son électorat protestant. Wilfrid Laurier en profite : pour capter la confiance des catholiques, il dénonce vigoureusement la trahison du gouvernement conservateur, et pour capter celle des protestants, il met en valeur l’indépendance de son parti par rapport à la hiérarchie catholique !

En 1894, les noces d’or sacerdotales de Mgr Laflèche sont fêtées par une manifestation prodigieuse dans une ville de Trois-Rivières pavoisée. Tous les dignitaires ecclésiastiques de la Province sont là, ainsi que des représentants des autres provinces canadiennes. Deux exceptions notables : le cardinal Taschereau qui, s’enfonçant peu à peu dans la sénilité, ne voyage plus, et Mgr Taché qui se meurt à Saint-Boniface. Les évêques veulent montrer leur vénération et pour beaucoup leur affection, à celui qu’on appelle maintenant le vieux prophète. Mais ils veulent aussi faire une démonstration de leur unité.

Mgr Langevin
Mgr Langevin

Mgr Langevin qui succède à Mgr Taché est de la même trempe que lui et que Mgr Laflèche ; conseillé par l’un, il continue le combat de l’autre : il faut obtenir réparation auprès du gouvernement fédéral conservateur, sans pour autant mettre le pied à l’étrier au parti libéral. Implacablement, Mgr Laflèche dénonce les roueries de Wilfrid Laurier. Pour le démasquer, il n’hésite pas à le recevoir le 20 février 1895 à l’évêché de Trois-Rivières, en présence de témoins. L’entrevue est des plus animées. Au discours captieux du libéral, le prélat oppose une question toute simple à laquelle il exige une réponse claire : “ Quelle école voulez-vous donner aux enfants du Manitoba : l’école catholique ou l’école protestante ? ” Poussé dans ses retranchements, Laurier doit avouer qu’il préconise le système des écoles communes en vigueur en Ontario ; “ on y permet la lecture de certaines parties de la Bible et de certaines prières, mais défense est faite à l’instituteur de parler de religion ou d’enseigner une religion. Les enfants sont laissés parfaitement libres sous ce rapport. ” La réponse de Mgr Laflèche est cinglante : “ Eh bien, monsieur Laurier, ce système que vous approuvez, cette solution de l’école neutre ou indifférente où la religion est ignorée, c’est la pire de toutes. Elle conduit la jeunesse à l’indifférence religieuse, et les catholiques ne peuvent pas l’accepter. ” La cause est entendue : les évêques, à l’exception de celui de Valleyfield, prendront ouvertement parti contre les libéraux aux élections de 1896.

Cette fois pourtant, les électeurs n’écoutent pas les recommandations pressantes de leurs évêques ; c’est la rançon prévue par Mgr Bourget de la discorde qui déchira l’Église du Québec pendant quinze ans du fait de Mgr Taschereau ! Laurier devient Premier ministre du Canada.

Or, comme Mgr Laflèche l’avait prévu, Laurier n’obtient rien pour les écoles catholiques du Manitoba. Sans découragement, les évêques reprennent leur lutte, et le nouveau gouvernement fédéral sent l’opinion se retourner contre lui. Laurier comprend que son pouvoir sera éphémère s’il n’arrive pas à briser l’opposition épiscopale. Il n’a plus qu’une solution : reprendre la tactique qui a si bien réussi au cardinal de Québec : faire appel à Rome !

CATHOLIQUE AVANT TOUT !

Léon XIII reçoit favorablement la demande du gouvernement fédéral d’envoyer au Canada un délégué apostolique pour informer le Saint-Siège de la situation exacte des droits de l’Église et des intentions du gouvernement. C’est Mgr Merry del Val, un jeune prélat anglophile de 32 ans, pas même évêque, qui est désigné comme délégué apostolique. Avec la collaboration de certains évêques irlandais, on démontre au représentant du Saint-Père combien les relations du gouvernement avec la hiérarchie anglophone sont bonnes ; il n’y a donc pas d’animosité entre le gouvernement Laurier et l’Église ! Non, le problème, car on ne peut nier qu’il y en ait un, vient donc uniquement de l’attitude des prélats francophones menés par le vieil évêque de Trois-Rivières.

Mgr Merry del Val
Mgr Merry del Val

L’entrevue de celui-ci avec Mgr Merry del Val est pénible ; visiblement, le jeune prélat ne supporte pas de se faire expliquer les choses. D’ailleurs, il ne prend même pas la peine de rencontrer l’archevêque de Saint-Boniface ! Son jugement est fait. Peu de temps après son retour à Rome, le Pape Léon XIII publie, le 8 décembre 1897, l’encyclique Affari vos. Le Saint-Siège reconnaît que le règlement de l’affaire des écoles manitobaines obtenu par le gouvernement Laurier est imparfait et insuffisant, mais, “ sans jamais perdre de vue les règles de la modération, de la douceur et de la charité fraternelle ”, l’épiscopat canadien doit en tirer le meilleur parti tout en essayant d’obtenir complète justice. Autrement dit, il faut cesser le combat. Laurier n’en demandait pas davantage. L’encyclique ne résolvait pas la question des écoles, mais elle mettait fin à l’agitation. Pour le gouvernement fédéral, c’était bien l’essentiel. Et l’envoi d’un délégué apostolique permanent à Ottawa garantira l’obéissance des évêques aux ordres du Saint-Siège.

L’émoi est vif chez les catholiques intégraux. Mgr Langevin, archevêque de Saint-Boniface, écrit au nouvel archevêque de Québec : « Je ne tiens pas à protéger les âmes plus que le Pape lui-même. Je veux bien continuer à lutter dans la pauvreté, l’humiliation et sans le moindre encouragement de Rome ; mais je ne veux pas dire un mot ni faire un pas contre la volonté de notre chef suprême. » Peu à peu les journaux ultramontains se rallient à cette position, non sans scrupules : “ nous ne voulons pas être plus catholiques que le Pape ”, dit-on un peu partout. Seul l’évêché de Trois-Rivières est prêt à continuer la lutte sans concessions. On s’y déclare catholique avant tout et on se prépare à intervenir dans les prochaines élections en faveur du parti conservateur. Tardivel, un grand journaliste catholique intégral mais qui se rallie alors, réplique : « Qu’un catholique avant tout soit nécessairement favorable à un parti politique quelconque, c’est une proposition absolument inadmissible. Tant que l’école de Trois-Rivières travaillera à faire prévaloir ce faux parti, contre l’enseignement si clair de Léon XIII et de l’épiscopat canadien, les catholiques de ce pays seront condamnés à la zizanie. » La comparaison entre Mgr Laflèche et les catholiques français qui refusent le ralliement à la République vient alors tout naturellement sous la plume de Tardivel. Et de fait, c’est bien du même combat qu’il s’agit.

À la suite de cet article, Tardivel reçoit de nombreux désabonnements. Mgr Laflèche garde donc une notable influence. Certaines régions restent irréductibles au ralliement : outre le diocèse de Trois-Rivières, il faut citer une bonne partie de celui de Chicoutimi bien que ses évêques aient été le plus souvent de sympathie libérale, en particulier l’avant-dernier d’entre eux, Mgr Bégin, qui depuis a succédé à Mgr Taschereau dont il était le fils chéri. Mais l’affaire des écoles du Manitoba lui a ouvert les yeux : c’est lui qui désormais sera le plus attaché aux principes du catholicisme intégral ; saint Pie X lui conférera la pourpre cardinalice sans que le gouvernement canadien ait besoin de le lui demander !

Mgr LaflècheMgr Laflèche, octogénaire, garde toute sa vigueur intellectuelle et physique. Terminant cet article, nous ne pouvons que regretter de ne pas avoir eu la place d’évoquer son œuvre proprement diocésaine. Ce fut un saint évêque qui avait gardé sa piété de séminariste. Il multiplia les fondations de paroisses, de communautés religieuses, d’œuvres caritatives et éducatives, de confréries religieuses. Il administra avec rigueur son diocèse qu’il parcourait sans cesse. C’est d’ailleurs au cours d’une de ces visites, qu’il tombe mortellement malade. Lors d’une cérémonie de confirmation à Saint-Maurice, épuisé, il éclate en sanglots. Il se ressaisit, achève la cérémonie, mais de retour à Trois-Rivières le 6 juillet 1898, il entre à l’hôpital Saint-Joseph, en disant simplement à la supérieure : “ Je m’en viens mourir chez vous ”. Il garde sur lui un reliquaire de sainte Anne ; à un prêtre venu le visiter il dit en souriant : « C’est Mgr Taschereau qui me l’a donné… Pauvre cardinal ! Il m’a fait bien de la misère… Oh ! je lui pardonne… Tout de même, j’ai hâte d’être de l’autre côté pour savoir si c’est lui ou moi qui avait raison. » Il met ses dernières forces pour affirmer solennellement devant le chancelier du diocèse qu’il n’avait jamais eu d’autre but que le bien des âmes et celui de l’Église. Il rend le dernier soupir le 14 juillet 1898.

Tous lui rendent hommage, y compris ceux qui le combattirent, comme l’atteste par exemple cet extrait du Soleil : « Il n’y a pas un homme qui ait tant fait parler de lui dans tout l’épiscopat de cette province… Ce qui fortifiait sa position, c’était son incontestable talent et sa réputation de sainteté… Quoique nous n’ayons pas partagé toutes les idées sociales de l’illustre défunt, nous nous inclinons devant sa tombe. » On vint aux funérailles à Trois-Rivières, de tout le Canada et des États-Unis.

Rumilly fait remarquer à bon escient que dans la cathédrale, au premier rang d’une foule immense, se tenaient sir Wilfrid Laurier, Premier ministre libéral du Canada, et Félix-Gabriel Marchand, Premier ministre libéral de la province de Québec. De par la volonté de Léon XIII, c’est bien le catholicisme intégral qu’on enterrait ce jour-là… en attendant sa résurrection le jour du triomphe du Cœur Immaculé de Marie.

Citons pour terminer l’encyclique inaugurale du règne du pape saint Pie X, E supremi apostolatus. C’est, si j’ose dire, du Mgr Laflèche sous la plume du saint successeur de Léon XIII, canonisé ! « Tout restaurer dans le Christ et ramener les hommes à l’obéissance divine sont une seule et même chose. (…) Il s’agit de ramener les sociétés humaines, égarées loin de la Sagesse du Christ, à l’obéissance à l’Église ; l’Église à son tour, les soumettra au Christ, et le Christ à Dieu.

« Toutefois, pour que le résultat réponde à Nos vœux, il faut, par tous les moyens et au prix de tous les efforts, déraciner entièrement cette monstrueuse et détestable iniquité propre au temps où nous vivons et par laquelle l’homme se substitue à Dieu ; rétablir dans leur ancienne dignité les lois très saintes et les conseils de l’Évangile sur la sainteté du mariage, sur l’éducation de l’enfance, sur la possession et l’usage des biens temporels, sur les devoirs de ceux qui administrent la chose publique ; rétablir enfin le juste équilibre entre les diverses classes de la société selon les lois et les institutions chrétiennes. Tels sont les principes que, pour obéir à la divine volonté, Nous Nous proposons d’appliquer durant le cours de Notre pontificat et avec toute l’énergie de Notre âme. » Tels ont été les principes de l’œuvre de Mgr Laflèche, tels seront les principes qui guideront le Souverain Pontife et les évêques de la renaissance catholique promise par le Ciel, après la consécration de la Russie au Cœur Immaculé de Marie.

Extraits des RC nos 61-62, oct.-nov. 1998

Pour en savoir plus >
  • Dans le bulletin canadien de La Renaissance catholique, année 1998 :
    • Monseigeur Louis-François Laflèche, RC n° 61, octobre 1998, p. 2-6
    • Mgr Laflèche, vainqueur du libéralisme, vaincu par le pape Léon XIII, RC n° 62, novembre 1998, p. 1-6
En audio :
  • PI 4.11 : Monseigneur Louis-François Laflèche, novembre 1998, 2 h (aud.)

Références complémentaires :

Un éditorial de l'abbé de Nantes, citant en exemple le complot subit par Mgr Laflèche :
  • Les saintes manœuvres des libéraux, CRC tome 12, n° 150, février 1980