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Il est ressuscité !
Rédaction : Maison Sainte-Thérèse
N° 155 – Février 2008

UN RÉDEMPTORISTE BELGE À L’ORIGINE
DE L’ÉGLISE UKRAINIENNE DU CANADA

Le Père Achille Delaere
Le Père Achille Delaere

La commission Bouchard-Taylor ayant donné lieu à une prise de conscience collective sur le problème délicat du « vivre ensemble » des races et religions dans une même société, il nous a semblé opportun de raconter à nos lecteurs l’histoire oubliée de la fondation de l’Église ukrainienne au Canada. Nous y verrons comment l’Église catholique latine a su, malgré l’État, accueillir les catholiques ukrainiens et les maintenir dans leur foi, leur rite et leurs coutumes, au prix de véritables « accommodements raisonnables » : une belle leçon de charité et de nationalisme.  

LES RUTHÈNES : DES ÂMES À SAUVER

On désignait sous le nom de Ruthènes les Ukrainiens natifs de la province de Galicie, au nord-ouest de l’Ukraine. Orthodoxes de rite grec, ils étaient revenus dans le giron de l’Église catholique latine en 1596 tout en obtenant la permission de garder leur liturgie gréco-slave. Les Polonais, sous la domination desquels ils vivaient depuis le 15e siècle, ne partagèrent pas cette mansuétude romaine, car ils se méfiaient de ces gens, dont la langue et les coutumes ressemblaient trop à celles de leur ennemi héréditaire : le Russe schismatique. Ils pratiquèrent donc vis-à-vis des Ruthènes une violente politique d’assimilation dont le résultat fut de leur communiquer une haine atavique des catholiques latins.

À partir du 18e siècle, la domination autrichienne leur fut certes religieusement plus douce, mais s’étant laissés séduire par les idées révolutionnaires et indépendantistes, les Ruthènes n’en furent pas moins persécutés. À la fin du 19e siècle, la pauvreté les fit émigrer en masse.

Si l’Ouest canadien en accueillit autant – 240 000 de 1891 à 1939 – c’est qu’ils correspondaient parfaitement au profil recherché par le gouvernement : paysans pour la plupart, ils constituaient une excellente main-d'œuvre pour la mise en exploitation des plaines du Manitoba et de la Saskatchewan. Mais ce fut davantage pour leur haine proverbiale du catholicisme latin que le ministre Sifton les reçut, car ce fanatique protestant voulant avant tout entraver l’expansion des catholiques francophones dans l’Ouest, crut trouver dans les Ruthènes des alliés objectifs de sa politique.

Immigrants ukrainiens

Pour mieux les assimiler et les convertir au protestantisme, il avait pris soin de les isoler par petites communautés, dans les Prairies. Ils s’y s’installèrent dans des conditions de misère effroyable.

Leur seule richesse était d’être catholiques et de se trouver par conséquent sous la juridiction et la protection de l’archevêque de Saint-Boniface, Mgr Adélard Langevin. Ce digne successeur de Mgr Taché, surnommé le Lion de Saint-Boniface à cause de sa vigoureuse défense des droits des Métis et des Canadiens français contre le gouvernement fédéral, allait devenir leur protecteur, pour le plus grand désappointement de Sifton et de ses fanatiques coreligionnaires.

Mgr Langevin
Mgr Langevin

Faute de moyens diocésains – les Oblats de Marie Immaculée étant déjà plus que surchargés par leurs missions indiennes – Mgr Langevin résolut de faire appel aux Rédemptoristes qui semblaient prédestinés pour cet apostolat très particulier. Leur Ordre était en effet implanté en Pologne où ils étaient au contact des populations slaves et catholiques de rite grec. Depuis 1879, des Rédemptoristes dépendant de la province de Belgique étaient aussi solidement établis dans la province de Québec où ils desservaient notamment le sanctuaire de Sainte-Anne de Beaupré. Mgr Langevin les connaissait bien puisqu’ils avaient déjà prêché des retraites aux immigrés allemands et flamands de son diocèse.

Les fils de saint Alphonse de Liguori acceptèrent la demande de l’archevêque de Saint-Boniface, et à l’automne 1898, le premier monastère rédemptoriste de l’Ouest canadien était fondé à Brandon, au Manitoba. Un an plus tard, il accueillait celui qui, par son inlassable zèle, sera considéré comme le fondateur de l’Église ukrainienne du Canada.

LE PÈRE ACHILLE DELAERE

Le père d'Achille Delaere
Le père d'Achille Delaere

Achille Delaere est né le 17 octobre 1868, dans les Flandres, région très catholique de Belgique. Il est le neuvième d’une famille de treize enfants, dont trois seront prêtres et deux religieuses. Dans cette famille de fermiers aisés, Dieu était premier servi avec autant de piété que d’intransigeance. Lorsqu’un des ouvriers refusa un jour de venir prier le soir avec la famille et les domestiques, M. Delaere le renvoya aussitôt : « Si vous ne venez pas prier, vous ne pouvez pas travailler non plus… »

C’est à la suite d’une retraite prêchée dans sa paroisse par des Pères rédemptoristes qu’Achille résolut de devenir, lui aussi, rédemptoriste. Le 8 septembre 1888, après avoir demandé une dernière bénédiction à son père et à sa mère, il partit pour le noviciat.

Ses supérieurs virent rapidement un sujet d’élite en ce jeune paysan, doué d’une force corporelle et de caractère hors du commun. D’une intelligence supérieure, il était doté d’une âme sensible, humble et obéissante.

Ordonné prêtre le 4 octobre 1896, il poursuivit sa formation religieuse jusqu’en septembre 1898, où il reçut son obédience pour l’évangélisation des Ruthènes au Canada. Il se rendit tout d’abord au monastère rédemptoriste de Tuchow, en Pologne, afin d’apprendre la langue de ses futurs paroissiens.

UN CHAMP D’APOSTOLAT TRÈS DUR (1899-1910)

Le 11 octobre 1899, le Père Delaere arrivait à Brandon et devenait par le fait même un moine-missionnaire d’avant-garde, car tout était à faire, ses confrères n’ayant pas eu encore le temps de s’occuper des populations ruthènes.

La communauté de Brandon
La communauté de Brandon. Le R.P. Delaere est le deuxième assis à gauche.

Premier déboire… mal renseignés, ses supérieurs lui avaient fait apprendre le polonais, la langue des ennemis héréditaires des Ruthènes ! Qu’à cela ne tienne, en peu de temps, il maîtrisera parfaitement l’ukrainien. Il se consacra ensuite au bien des âmes, de grand cœur et sans compter ses peines, tant physiques que morales.

La dispersion et l’éloignement des familles de son troupeau l’obligeaient à de constants et longs voyages dans l’immensité des Prairies, en train ou à cheval, par n’importe quel temps. Une de ses aventures resta gravée dans les mémoires. Ayant promis à un vieil homme qu’il passerait la nuit chez lui afin de dire la messe le lendemain, le Père partit malgré une très dangereuse tempête de verglas. « Nous allions nous retirer pour la nuit lorsqu’arriva le Père Delaere, son manteau n’était plus qu’un glaçon. Quand il fut entré dans la maison, nous eûmes de la peine à le reconnaître : ses manches étaient durcies à cause de la position qu’il avait dû prendre pour tenir les guides de son cheval. Il tremblait de tout son corps. On dut déchirer les manches pour le délivrer de cet habit de glace et éviter une catastrophe ; on lui servit un cordial de Brandy pour le raviver, ce qui probablement écarta la pneumonie. Beau temps, mauvais temps, chaleur torride ou froid glacial, rien n’arrêtait son zèle ; quand il avait annoncé le service dominical dans une colonie, on était assuré de le voir arriver à l’heure indiquée. »

Les Ukrainiens n’avaient jamais vu un tel zèle chez un prêtre…

Ce Père avait beau être latin, il parlait bien leur langue, mais surtout, détail très important, il priait comme eux devant une icône orientale de la Mère de Dieu : Notre-Dame du Perpétuel Secours, la grande dévotion des Rédemptoristes. C’est souvent grâce à Elle que la charité fraternelle prit le pas sur les préjugés.

Cependant, il eut fort à faire pour combattre les loups ravisseurs du troupeau. Et tout d’abord les prêtres schismatiques, subventionnés par les protestants. Eux aussi parcouraient la Prairie, passant de village en village. Il était certes aisé de les réfuter car la plupart ressemblaient davantage à des charlatans perdus de vices qu’à des prêtres, mais comme ils étaient ukrainiens, les Ruthènes les écoutaient et se laissaient facilement séduire et désorienter.

Autres adversaires : la minorité des intellectuels gagnés aux idées démocratiques et révolutionnaires. Pour mieux séduire ce peuple au nationalisme traditionnellement religieux, ils prétendaient vouloir fonder une église indépendante, ukrainienne et démocratique, mais leurs intentions étaient tout autres. Tel le fameux Bodrug, qui avouait : « Mon seul but est de salir tout le Canada depuis Montréal jusqu’à Vancouver et j’y réussirai. » Ou bien encore ce Basile Svistoune, dont les disciples propageront finalement le communisme.

Les protestants donnaient aux uns comme aux autres les moyens financiers et politiques pour édifier leur contre-Église, leur permettant notamment d’éditer des journaux qui pénétraient dans toutes les familles entretenant la haine contre les prêtres latins et souillant les âmes. Ils ouvrirent aussi gratuitement des écoles normales afin de former des instituteurs ukrainiens. Appâtés par de nombreux avantages financiers, ceux-ci apostasiaient et entraînaient leurs compatriotes à faire de même.

Cependant, malgré ces terribles et incessantes oppositions, le labeur du Père Delaere donne rapidement ses premiers fruits. Sa congrégation le soutient et, dès 1904, elle l’envoie fonder un second monastère à Yorkton en Saskatchewan, petite agglomération d’un millier d’habitants, mais avec de nombreuses familles ukrainiennes disséminées aux alentours.

Yorkton
Yorkton

Le Père y arrive le 12 janvier, accueilli par d’éloquentes banderoles : « Pas de papistes à Yorkton ! » La plupart des catholiques de la région ont apostasié sous l’effet conjugué de la propagande protestante et des menées schismatiques. De Yorkton que pourra-t-il donc sortir de bon ? Rien de moins que l’Église ukrainienne du Canada…

Après cinq ans d’apostolat, le Père Delaere se rend parfaitement compte que si la propagande protestante ou orthodoxe est tellement efficace c’est qu’elle exploite tant et plus l’atavisme anti-latin des Ruthènes. L’affaire de l’incorporation des églises allait lui montrer d’une manière dramatique que le rite latin était le talon d’Achille de son apostolat.

Église ukrainienne de l'ouest canadien

Laisser à un comité de laïcs la propriété des nombreuses églises qui se construisaient alors, c’était risquer de les voir passer un jour ou l’autre aux mains des schismatiques tant les Ruthènes étaient versatiles. C’est pourquoi Mgr Langevin les pressait d’inscrire leurs bâtiments au nom de la corporation archiépiscopale de Saint-Boniface. Mais cette prétention provoqua une levée de boucliers ; certains Ruthènes firent schisme ; d’autres, poussés par les protestants, firent procès à l’évêque. La cause remonta jusqu’au Conseil privé de la Chambre des lords en Angleterre… où évidemment les Ukrainiens révoltés eurent gain de cause, et l’Église catholique dut payer 18 000 $ d’amende pour une église de bois qui n’en valait pas mille !

Ce n’est pas que les laïcs ukrainiens exigeaient de régir par eux-mêmes leur Église, comme les protestants, mais ils ne voulaient pas dépendre d’une autorité religieuse latine… Les mettre au pied du mur, c’était les jeter dans l’apostasie ou bien dans des actions folles capables de tout ruiner dans le diocèse.

Pour abattre ce si funeste réflexe anti-latin, le Père Delaere en vint à penser qu’il devrait, lui et d’autres prêtres latins, adopter le rite gréco-slave. Ce serait la meilleure manière de se faire « ukrainien avec les Ukrainiens » puisque ce rite auquel le peuple était si attaché, avait façonné l’identité nationale ukrainienne.

L’archevêque de Saint Boniface abonde dans le sens du Père Delaere et se charge des démarches tant auprès des supérieurs rédemptoristes que du Saint-Siège. La permission est facilement accordée par saint Pie X qui encourage le prélat : « Il faut aimer les Ukrainiens : ce sont vos enfants, il faut leur procurer des prêtres. ». Mgr Langevin va accepter ainsi que son meilleur prêtre séculier, l’abbé Sabourin, passe au rite grec. Indéfectible ami du Père Delaere, il deviendra l’une des colonnes de l’Église ukrainienne au Canada.

LE PASSAGE AU RITE GREC

C’est chez les Pères basiliens que le Père Delaere sera initié, durant l’automne de 1906, aux innombrables et complexes rubriques de la liturgie gréco-slave. L’ordre de Saint-Basile-le-Grand, très répandu en Ukraine, s’était illustré au 16e siècle, en la personne de saint Josaphat, dans la conversion des orthodoxes. Il venait de retrouver sa ferveur première et avait envoyé, en 1904, ses premiers missionnaires à Winnipeg.

Une fois en pleine possession du rite grec, les rédemptoristes reprennent leur apostolat en appliquant les méthodes de saint Alphonse de Liguori. Elles font merveille, en particulier les retraites paroissiales, occasion de grandes fêtes religieuses et populaires bien faites pour gagner le cœur des Ukrainiens.

Ils ne craignent pas non plus les controverses publiques et doctrinales. Des histoires comme celle qui suit se répétaient de bouche à oreille pour la confusion des méchants.

Le Père Van den Bossche
Le Père Van den Bossche

Un confrère du Père Delaere, le Père Louis Van den Bossche, arrive un jour à l’improviste dans un village alors qu’il est inconnu de tous. Il trouve les habitants devant l’église subissant l’endoctrinement d’un disciple de Bodrug qui prétend démontrer que l’Église catholique n’est pas la vraie Église apostolique. Le Père redresse le col de son manteau pour ne pas montrer qu’il est prêtre, puis il écoute. Quand le Bodrugiste a fini, il prend la parole et, connaissant parfaitement son histoire de l’Église d’Ukraine, il réfute un à un ses arguments, au grand soulagement des bons catholiques qui commençaient à être ébranlés. Il parle si bien l’ukrainien que personne n’a deviné son identité ; le père ouvre alors son manteau et s’écrie : « Je suis un de ces popes belges que cet homme vient de critiquer… » Tonnerre d’applaudissements… De ce jour, nous dit la chronique, les pères eurent les mains libres dans la région…

Pour que ces premiers succès aient un effet durable, le Père Delaere et ses confrères comprennent qu’il faut encadrer ces populations ukrainiennes par un réseau d’œuvres, d’institutions de charité, d’éducation, de presse… Une telle organisation dépasse évidemment les compétences d’un simple religieux, et nécessite l’autorité d’un évêque. Comme les Ruthènes ne se soumettront jamais à un évêque latin, le Père Delaere et l’abbé Sabourin concluent qu’il faut absolument leur donner un évêque et un clergé ukrainiens.

Le supérieur des Basiliens, le Père Philas, est plus nuancé. Ukrainien lui-même, il connaît la valeur médiocre du clergé séculier de son pays, et pense qu’il sera difficile d’y recruter un sujet digne de l’épiscopat. Il considère surtout que c’est une grâce providentielle pour le catholicisme de rite grec, de bénéficier de la vertu et du zèle des prêtres de rite latin passés au rite grec.

Quant à Mgr Langevin, s’il comprend les arguments du Père Delaere, il s’inquiète de la cohabitation sur un même territoire de deux évêques catholiques. Toutefois, il se soumet d’avance à la décision du Saint-Siège.

L’ÉGLISE UKRAINIENNE DU CANADA (1910-1924)

Mgr Sceptyskyj
Mgr Sceptyskyj

Avant de trancher cette question, saint Pie X envoya, en 1910, le Métropolite de Lemberg, en Galicie, faire enquête sur ses compatriotes du Canada. Mgr Sceptyskyj était issu d’une vieille famille aristocratique vouée aux plus hautes charges de l’Église ou de la patrie ; ancien recteur des Basiliens, il était le chef spirituel de l’Église ukrainienne de Galicie.

Sa tournée pastorale fut fort mouvementée : les schismatiques et les révolutionnaires l’attendaient de pied ferme, mais un chien mystérieux, qui rappelle celui de saint Jean Bosco, déjoua leurs complots et embûches. Elle n’en fut pas moins une réussite qui prouvait, à elle seule, le rayonnement qu’un évêque ukrainien aurait sur ses compatriotes.

Le rapport de Mgr Sceptyskyj au Souverain Pontife concluait à la nécessité de nommer un évêque ukrainien pour les Ruthènes du Canada. Cependant, pour Mgr Langevin une question restait pendante : celle des prêtres mariés. Il faut savoir, en effet, que l’Église ukrainienne avait gardé la faculté de pouvoir ordonner prêtres des hommes mariés, et cela par une permission spéciale du Pape qui, en 1596, avait voulu ainsi faciliter son retour dans le giron de l’Église romaine.

L’évêque ukrainien nommé pour le Canada jouirait-il de cette faculté ? Y aurait-il des prêtres mariés, de rite grec, au Canada ?

Cette question délicate fut finalement tranchée négativement. Saint Pie X jugeant que l’histoire même de l’Église d’Ukraine prouvait amplement que ce « privilège » était une cause de décadence.

Mgr Sceptyskyj avait été émerveillé par le zèle du Père Delaere et de ses confrères. Une œuvre capitale allait naître de la communion d’âmes de ces deux apôtres : la fondation, en Galicie, d’une communauté de rédemptoristes de rite grec. Sa vocation serait d’une part de procurer à l’Église ukrainienne du Canada un clergé de qualité, et d’autre part de travailler à la réunion tant désirée des Églises d’Orient et d’Occident.

En 1912, le Père Delaere eut le bonheur d’être reçu pendant trente minutes par saint Pie X qui lui accorda tout ce qu’il désirait : la nomination prochaine d’un évêque ukrainien pour le Canada ; la fondation en Galicie qui se fera en 1913 ; et la permission de fonder à Yorkton un second monastère rédemptoriste, uniquement de rite grec. En prenant sous sa juridiction l’œuvre du Père Delaere ainsi que la fondation de Galicie, la province belge des Rédemptoristes était au cœur d’un projet apostolique cher au Souverain Pontife.

Ces heureuses décisions clarifiaient une situation complexe et posaient les assises de la future Église ukrainienne du Canada. Mais celle-ci sera marquée, comme toute œuvre intégralement catholique, du sceau de la Croix.

Mgr Budka
Mgr Budka

Le 13 octobre 1912, l’abbé Nicétas Budka était sacré et devenait le premier évêque ukrainien du Canada. Il fit d’abord bonne impression, mais peu à peu, les craintes du Père Philas se vérifièrent : il n’avait pas la hauteur de vues qui l’aurait totalement dégagé des préjugés de sa nation. 

C’est ainsi, par exemple, qu’il laissa le journal catholique ukrainien publier des articles calomniant les pères latins passés au rite grec, tout en s’étonnant de voir Mgr Langevin retirer sa subvention à ce journal… Chaque différend entre lui et les pères latins passés au rite grec était amplifié et alimentait une discorde dont profitaient les adversaires de l’Église. Le Père Delaere connut alors une véritable agonie : si l’évêque ukrainien, pierre angulaire de la chrétienté ruthène au Canada, défaillait, c’était la ruine assurée. « Si j’avais su que j’aurais vécu de tels moments je n’aurais jamais embrassé le rite grec, écrira-t-il un jour à Mgr Budka. Sommes-nous donc ici pour nous déchirer et faire saigner le cœur l’un de l’autre et aider la cause du diable par de pareilles mésententes ? »

Une lettre magnifique de charité sacerdotale que son ami le Père Van de Steene lui écrivit, le convainquit de rester à son poste. « Votre désir s’explique, votre situation devient très difficile. (…) Satan sait le bien que vous faites, il prévoit que vous en feriez encore beaucoup si vous restiez auprès de ces peuples abandonnés. (…) Pour Dieu, ne vous laissez pas prendre au piège, ne craignez pas, mais restez encore ferme et courageux et avec l'aide de Dieu, vous triompherez encore cette fois de toutes les ruses et de toutes les forces de l’enfer conjuré. »

Admirons le Père Delaere, comme aussi toute la congrégation des Rédemptoristes qui le soutient. Ils engloutissent des fortunes pour sauver les Ukrainiens, ils rencontrent de l’ingratitude plus que de raison, mais ils ne se découragent pas. Ce sont des hommes d’Église qui agissent d’une manière purement surnaturelle, et avec une efficacité qui finalement va s’imposer à Mgr Budka lui-même.

Église et monastère ukrainiens en construction à Yorkton
Église et monastère ukrainiens en construction à Yorkton

En l’espace de dix ans, les Pères rédemptoristes n’ont-ils pas fait de Yorkton, fief des protestants et des schismatiques, le berceau de la chrétienté ukrainienne du Canada ? Ils y ont construit un monastère, une école normale et une magnifique église byzantine dédiée à Notre-Dame du Perpétuel Secours.

Le Père Delaere réalisera de semblables œuvres à Komarno (1916) puis à Ituna (1919) ; il y rencontrera les mêmes difficultés dont il triomphera avec les mêmes armes évangéliques et apostoliques : « Pauvreté, abjection, humiliation, délaissement, persécution et croix. »

En 1922, il put enfin acheter une imprimerie qui lui permit d’engager la controverse avec les ennemis de l’Église et de soutenir la foi de ses fidèles. Il s’ensuivit des conversions, dont l’une des plus retentissantes fut celle de l’abbé Bozyk ; ce prêtre orthodoxe réputé pour sa science devint aussitôt un collaborateur des Pères dans la rédaction de leurs revues et journaux.

En 1924, après vingt-cinq ans d’un laborieux apostolat, la chrétienté ukrainienne était solidement implantée. À l’occasion de cet anniversaire, le premier rédemptoriste belge à s’être fait ukrainien avec les Ukrainiens dut cette fois affronter un concert de louanges. Le Délégué apostolique, le cardinal Bégin de Québec, l’archevêque de Toronto, Mgr Sceptyskyj, Mgr Budka, etc. même les journaux protestants, tous s’appliquèrent à louer son courage : en dépit des épreuves sans nombre, il avait réalisé « une œuvre qui faisait l’admiration du Canada. »

Mais c’est seulement lorsqu’il reçut le « don du cœur » de ses chers confrères canadiens-français que le Père Delaere ne put retenir ses larmes : il s’agissait d’une remise de dette de trente mille dollars, somme considérable pour l’époque ! Qui aime aide...

LA LANGUE GARDIENNE DE LA FOI

Des générations de catholiques ukrainiens allaient désormais sortir des institutions fondées par le Père Delaere, mais le risque était grand de les voir, peu à peu, abandonner leur foi et s’assimiler au milieu anglo-protestant afin de faire carrière. Or, à cette époque, l’Église canadienne et les Rédemptoristes étaient divisés sur les moyens à prendre pour lutter contre cette influence prédominante des protestants.

Les pères anglophones pensaient que le Père Delaere faisait fausse route et favorisait un nationalisme outrancier ; ils voulurent donc reprendre en main une œuvre dont le succès les inquiétait. Ils reprochaient aux prêtres ukrainiens et au Père Delaere « de ne pas assez assimiler les Ruthènes à l’esprit anglais », contribuant ainsi à « perpétuer une situation de désunion avec les autres catholiques du pays… », qui entraînerait une décadence de l’Église. Puisque de toute manière les Ukrainiens devront parler anglais dans leur vie profane, il fallait donc leur enseigner aussi la religion dans la langue de Shakespeare, ainsi opposerait-on au protestantisme anglophone un bloc homogène de catholiques anglophones.

Le Père Delaere, soutenu par les catholiques francophones comme Mgr Langevin, considérait au contraire que l’anglais étant le véhicule des erreurs protestantes, il fallait se battre pour maintenir l’usage des langues maternelles dans lesquelles les immigrés avaient appris leur foi catholique.

Rome trancha le conflit mais nous n’étions plus sous le règne de saint Pie X, et Pie XI, lui, désirait avant tout se concilier le monde anglo-saxon. Une telle politique fut, au Canada comme ailleurs, très funeste pour l’Église. En 1928, on fit passer la vice-province ukrainienne du Père Delaere sous l’autorité de la province de Toronto. C’était, à brève échéance, l’assimilation anglophone et la ruine de l’Église ukrainienne du Canada.

Le Père Delaere

Mais, après trois ans de polémique, un voyage en Galicie et à Rome où il remit un rapport très documenté sur la question, le Père Delaere obtint finalement gain de cause. Les Rédemptoristes canadiens grecs-catholiques furent rattachés à la province de Galicie, si fervente et prospère qu’elle commençait à essaimer en Russie et à y opérer de nombreuses conversions. Tous y virent le doigt de Dieu voulant ainsi préserver une œuvre œcuménique de première valeur, désirée et bénie par saint Pie X.

Après avoir pour ainsi dire sauvé la vie à l’Église ukrainienne du Canada, il ne restait plus à notre bon Père Delaere qu’à couronner son œuvre par un ultime témoignage, celui d’une sainte mort. Le 12 juillet 1939, le frère qui priait à son chevet et lui suggérait de pieuses invocations « le vit soudain ouvrir les yeux, son regard parut se fixer sur un objet invisible aux autres, son visage était tout épanoui, ses forces semblaient revenues tellement il y avait de vitalité dans l’expression. » Notre-Dame du Perpétuel Secours était venue chercher son apôtre et il l’avait suivie dans une véritable extase d’amour.

PERSPECTIVES D’AVENIR

Sans son sacrifice, celui de ses confrères, de l’abbé Sabourin, et l’appui de Mgr Langevin et des Basiliens, il n’y aurait plus de catholiques ukrainiens au Canada, alors qu’ils sont encore aujourd’hui près de 150 000 répartis dans plus de 350 paroisses, avec un évêque grec-catholique dans chaque province de l’Ouest.

L’Église latine du Canada, en enfantant pour ainsi dire l’Église ukrainienne dans les douleurs d’un si bel apostolat, a donné un témoignage de charité qui préfigure bien ce que sera la réunion des Églises d’Orient et d’Occident. Ce faisant, elle participait aussi à un mystère qui commande encore et plus que jamais les destinées de l’Église universelle.

Le Père Schrijvers
Le Père Schrijvers

Le Père Schrijvers, fondateur de la province rédemptoriste de Galicie, le pressentit lorsqu’en 1945, voyant son œuvre anéantie par la guerre et les communistes, il dit sur son lit de mort : « Ô pauvre peuple ukrainien, ô pauvre Galicie, il y a du mystère quelque part ! »Il ajouta avec un air inspiré : « Mais le Seigneur ensuite reconstruira tout et nos pères auront alors un immense champ missionnaire, vu que les langues ukrainiennes et russes sont tellement parentes. »

Le mystère entrevu par ce bon Père, c’est celui de Fatima. C’est le pape consacrant la Russie au Cœur Immaculé de Marie, obtenant ainsi sa conversion, et par conséquent cette réunion des Églises d’Orient et d’Occident si ardemment désirée et méritée par une multitude de martyrs de toutes conditions.

L’aventure apostolique du Père Delaere et des Rédemptoristes auprès des catholiques ukrainiens de rite grec a donc valeur d’exemple, elle est riche d’un avenir merveilleux, elle sera aussi une source d’inspiration et de sagesse pastorale pour les apôtres de cette grande et ultime Renaissance Catholique.


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