
| Rédaction : Maison Sainte-Thérèse | N° 157 – Avril 2008 |
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DE LA CTCC À LA CSN

LE SYNDICALISME CATHOLIQUE AU QUÉBEC
Au 19e siècle, avec l’échec des sociétés mutualistes ouvrières, l’organisation syndicale au Canada français reste sporadique et locale. Les syndicats, organisés sur le modèle américain que nos ouvriers connaissaient dans les manufactures de la Nouvelle-Angleterre où ils allaient gagner leur pain dans les périodes difficiles, n’avaient qu’un seul objectif : la négociation de conventions collectives pour régir le salaire, l’embauche et les conditions de travail. Ils ne connaissaient qu’un seul moyen de pression : la grève. Seuls les « Chevaliers du Travail » prétendaient aussi réformer le capitalisme, mais en 1880 nos évêques excommunièrent les membres de cette organisation secrète américaine, ce qui compromit définitivement son existence de ce côté-ci de la frontière.
Si bien qu’il faut attendre la toute fin du 19e siècle pour que les syndicats augmentent leur puissance en s’organisant. Ils se regroupent alors en unions, dites « internationales » lorsqu’elles réunissent des syndicats américains et canadiens, ou « nationales », ou encore « indépendantes », lorsque leur champ d’action reste uniquement le Canada. Mais qu’elles soient internationales ou nationales, toutes les unions sont quasiment exemptes de socialisme et toutes sont « neutres ». En effet, puisque l’efficacité du syndicat dépend de sa capacité à unir tous les ouvriers, tout ce qui peut diviser est exclu a priori, en premier lieu la religion.
Toutefois, ce désir d’unité de la classe ouvrière face au patronat n’empêche pas une guerre sans merci entre les unions nationales et les unions internationales, même si le nombre de syndiqués est encore très minime. Or, au début du 20e siècle, les Internationales remportent une victoire décisive en obtenant l’exclusion de leurs concurrentes dans les instances représentatives admises par le gouvernement et le patronat.
PREMIER SYNDICAT CATHOLIQUE À QUÉBEC
Dans ce contexte, le syndicalisme catholique représente, dans ses débuts, une forme originale de syndicalisme. On doit ses prémices à l’honnêteté et à la générosité d’un ouvrier remarquable : Gaudiose Hébert. Né en 1866, dans une famille de seize enfants et obligé de travailler jeune en usine dans une manufacture de chaussures à Québec, il avait poursuivi en autodidacte son instruction commencée avec bonheur chez les Frères des Écoles chrétiennes. Or, un sujet retenait particulièrement son intérêt : les questions économiques et sociales. Bon chrétien, ce cordonnier-machiniste était aussi un ouvrier consciencieux, respecté de tous.
À l’époque, des syndicats existaient déjà à Québec, mais les propriétaires de l’industrie de la chaussure, alors florissante, avaient su en préserver leurs entreprises même si les conditions de travail y devenaient d’année en année plus misérables. Les ouvriers étaient payés entre deux et cinq piastres par semaine, et lorsqu’un père de famille nombreuse demandait une augmentation, il se faisait invariablement répondre de travailler plus fort, pour finalement ne toucher que dix sous de plus pour la semaine ! Il n’y avait aucune garantie d’emploi et il n’était pas rare qu’un ancien soit remercié au profit d’un plus jeune qui acceptait un salaire plus bas. Dans ses souvenirs, Gaudiose Hébert note : « Non seulement les patrons nous exploitaient sur le salaire, mais aussi sur le travail. Combien de fois n’est-il pas arrivé que des patrons congédient des ouvriers parce que ceux-ci n’avaient pas assez fourni pour leur acheter un cadeau le jour de leur fête ! » Il ajoute : « Nous étions rendus à un tel degré d’exploitation que nous aurions risqué notre vie pour nous unir. »
En effet, en 1901, le degré d’exaspération est tel que les ouvriers sont au bord de la révolte. Ils se tournent naturellement vers Hébert, car malgré son jeune âge, 35 ans, il a la réputation d’être un homme sage, instruit et résolu. Il encourage alors la constitution de trois syndicats unis par un comité central : 1600 ouvriers de la chaussure s’y inscrivent. Dès que le mouvement est connu, les patrons multiplient les attitudes vexatoires, pensant ainsi casser le mouvement, mais c’est le contraire qui se produit : la grève est déclenchée, 22 manufactures cessent le travail.
Des excès regrettables chez les ouvriers font craindre le pire. Mais Hébert intervient auprès de ses camarades pour calmer leur colère, et auprès des patrons pour leur expliquer qu’il est de leur intérêt d’accorder le droit de se syndiquer afin que la grève finisse rapidement. Finalement, il parvient à persuader les uns et les autres d’accepter l’arbitrage de l’archevêque de Québec, Mgr Bégin. Pour la première fois dans l’histoire canadienne, un évêque va intervenir directement dans un conflit social qui oppose des ouvriers très majoritairement catholiques à des patrons anglo-protestants.
Pour prendre sa décision, l’archevêque de Québec va demander à des prêtres éminents d’étudier la situation et la doctrine pontificale en ces matières, si bien que cette grève de la chaussure sera « le chemin de Damas » du clergé québécois en matière sociale, comme nous l’avons déjà étudié (cf : La Renaissance catholique, novembre 2003), puisqu’il en sortira une remarquable action catholique et sociale, selon l’esprit de saint Pie X, dirigée de main de maître pendant un quart de siècle par Mgr Eugène Roy.
Mgr Bégin rendit une sentence arbitrale en faveur des ouvriers, leur reconnaissant le droit de se syndiquer, à condition cependant qu’ils acceptent la présence d’un aumônier chargé de les conseiller et de veiller au respect de la doctrine catholique. C’est pour cette raison que les syndicats de la chaussure à Québec sont, de fait sinon de nom, les premiers syndicats catholiques. L’abbé Maxime Fortin en sera le premier et dévoué aumônier pendant un quart de siècle. Toutefois, le mouvement reste encore circonscrit à la ville de Québec et à l'industrie de la chaussure.
L’UNION OUVRIÈRE DE MGR LAPOINTE
En 1903, une union ouvrière officiellement catholique voit le jour, cette fois-ci au Saguenay, au profit des ouvriers de la Compagnie de Pulpe de Chicoutimi. On la doit à l’abbé Eugène Lapointe et à l'amitié qui le lie à Alfred Dubuc, le gérant de la Compagnie.
Cette année 1903 est aussi celle des grandes grèves à Montréal qui, à l’initiative des unions internationales, paralysent le port et les tramways. En réalité, ces mouvements sociaux ont comme but réel non pas l’amélioration des conditions de travail, mais la protection des intérêts américains dans la compétition que se livrent les ports de la côte Est de l’Amérique pour obtenir le transit des céréales de l’Ouest. Mgr Bruchési, archevêque de Montréal, Mgr Émard, évêque de Valleyfield, tous deux de tendance libérale, réagissent mais uniquement en mettant en garde contre les unions internationales et en soutenant les syndicats indépendants.
Cela n’empêche pas la Fédération américaine du travail d’encourager le mouvement ouvrier et même d’y infiltrer des éléments socialistes. Tout est bon lorsque les intérêts américains sont en jeu ! Un Parti ouvrier est fondé à Montréal et les grèves se multiplient. L’épiscopat dans son ensemble commence à s’inquiéter, mais ne sait que répéter les mises en garde. Elles restent sans effet sur un monde ouvrier qui s’éloigne déjà très rapidement de l’Église.
Il faut attendre 1911 pour que la Ligue du Sacré-Cœur, animée par les jésuites, recommande la fondation de syndicats catholiques comme il en existe en Europe. Cette même année, le père Joseph-Papin Archambault fonde l’École sociale populaire pour étudier et répandre la doctrine sociale de l’Église. Son action et son influence seront capitales, quoique sans lendemain, nous verrons pourquoi.
C’est en 1912 qu’on enregistre la première action d’envergure qui produira aussitôt du fruit. Mgr Lapointe réussit en effet à étendre sa première expérience syndicale de Chicoutimi à d’autres industries de la région du Saguenay. C’est la fondation de la Fédération ouvrière mutuelle du Nord. Docile aux consignes de saint Pie X, Mgr Lapointe privilégie non pas tant la revendication ouvrière que l’élévation de la classe ouvrière en accord avec le patronat. Il obtient de celui-ci la suppression du travail dominical, la journée de huit heures et une garantie de maintien du pouvoir d’achat. En 1916, cette fédération réunira 3 000 membres.
autour de Mgr Lapointe. Chicoutimi, 1915.
En 1913, le diocèse de Trois-Rivières, puis celui de Montréal en 1914, la ville de Hull en 1915, et finalement le diocèse de Québec en 1916, s’inspirent de l’expérience de Mgr Lapointe et patronnent à leur tour la fondation de syndicats catholiques.
Ceux-ci se distinguent très nettement des “ unions ”. Alors que ces dernières considèrent l’intérêt des ouvriers comme opposé à celui des patrons, et la négociation des conventions collectives comme le résultat d’une épreuve de force, le syndicat catholique met l’accent sur la complémentarité des fonctions et des intérêts qui unissent patrons et ouvriers. Son ambition est, dans ses commencements, de recréer l’esprit de fraternité des corporations du Moyen-Âge dans l’entreprise moderne. Ni le regroupement des syndicats, ni même la grève ne sont envisagés dans les premières constitutions. On ne parle que d’arbitrage, d’entente, de conciliation. L’adhésion au syndicat est réservée aux catholiques, et un aumônier assiste aux réunions dont il rend compte à l’évêque.
Il va de soi aussi que le recours à l’autorité du chef du diocèse paraît naturel pour faciliter les négociations avec le patronat.
LA CONFÉDÉRATION DES TRAVAILLEURS CATHOLIQUES DU CANADA
Or, si les syndicats ont enregistré de beaux résultats dans les premiers mois de leur existence, bien vite les patrons, souvent anglo-protestants, décident de rester sourds à leurs demandes. Déçus par leur inefficacité, les ouvriers désertent ces organisations aussi rapidement qu’ils s’en étaient enthousiasmés.
et l’abbé Maxime Fortin
Deux ecclésiastiques, l’abbé Maxime Fortin, l’aumônier des syndicats de la chaussure à Québec, et le Père Joseph-Papin Archambault s.j. à Montréal, allaient tirer les leçons de cet échec. Ils en vinrent vite à la conviction que la continuité de l’action syndicale et sa résistance aux manœuvres adverses dépendaient de la force des convictions des syndiqués. Il fallait donc organiser, avant toute relance du mouvement, une formation destinée à l’élite des ouvriers et aux prêtres intéressés. Or, ces cours, bien faits et intéressants, eurent un effet immédiat, non seulement sur les syndiqués catholiques, mais aussi sur la presque totalité des membres des syndicats nationaux, qui résolurent d’abandonner la « neutralité », pour se « ca-tholiciser ». En 1918, 12 000 d’entre eux ralliaient les syndicats catholiques.
Une grande question provoquait encore des débats passionnés, celle du droit de grève. Les anciens des unions nationales étaient persuadés que c’était une arme indispensable et qu’y renoncer, ce serait pratiquement condamner le mouvement à l’inefficacité. L’abbé Fortin, très imprégné de la doctrine conciliatrice de saint Pie X, résista un temps à leurs arguments, mais il finit par s’y rallier devant la mauvaise volonté d’un patronat majoritairement protestant, donc rebelle à l’autorité des évêques.
Par un accord entre tous les futurs dirigeants et les aumôniers, le 2 juin 1918, naissait un syndicalisme catholique, seconde formule, strictement voué à la défense des intérêts professionnels et salariaux des travailleurs, face aux employeurs.
La confessionnalité du syndicat est évidemment maintenue, même si des non-catholiques peuvent être admis, à condition qu’ils adhèrent au règlement et acceptent d’être tenus à l’écart des fonctions électives et des prises de décision. Le droit de grève est donc admis, mais son utilisation est soumise à l’accord de l’aumônier et de l’évêque ; l’aumônier, d’ailleurs, se voit reconnaître aussi un droit de veto sur les décisions du comité directeur. Enfin, on préconise en priorité la formation de cercles d’études dans tous les diocèses, dont les participants se chargeraient ensuite de mettre sur pied de nouveaux syndicats catholiques.
On constate donc que si, désormais, les dirigeants catholiques, contraints et forcés par l’attitude du patronat protestant, ont adopté une logique de lutte des classes, ils en atténuent l’effet par le recours à l’arbitrage de l’autorité ecclésiastique. Ils sont encore persuadés que le droit de grève ne sera utilisé que dans des situations extrêmes où l’injustice est patente. Ils espèrent donc encore que le patronat comprendra qu’il est de son intérêt de s’entendre avec le syndicat catholique.
Quelques chiffres illustrent l’évolution du syndicalisme au Canada français durant le premier quart du 20e siècle. En 1901, on comptait 74 syndicats internationaux et 62 nationaux, dix ans plus tard 190 internationaux et 81 nationaux, mais en 1916, même si les internationaux dominaient encore le monde syndical avec 236 syndicats contre 70 nationaux, un troisième acteur entrait en scène : 23 syndicats catholiques. En 1921, il n’y aura plus que 38 syndicats nationaux, mais 121 syndicats catholiques. Les syndicats catholiques récupèrent donc les dépouilles des syndicats nationaux.
Depuis 1918, un congrès annuel réunit les délégués des différents syndicats catholiques, mais au Congrès de Hull, en 1921, il apparaît à tous que le moment est venu de se doter d’une structure permanente pour organiser le mouvement à l’échelle nationale et supporter chaque organisation locale. La Confédération des Travailleurs catholiques du Canada (CTCC) est alors fondée ; elle regroupe 15 000 adhérents au moment de sa fondation, 17 600 l’année suivante. Gaudiose Hébert, déjà atteint par la maladie qui l’emportera en 1923, refuse la présidence qui revient à l’un de ses amis de Québec, Pierre Beaulé.
Or, à peine le mouvement syndical catholique est-il lancé, son existence est menacée. En effet, la crise économique qui prendra des proportions catastrophiques après le krach boursier de 1929 se profile dès 1921. Le chômage qui s’installe permet aux employeurs de réduire les salaires et de mener la vie dure aux syndiqués. Alors qu’en 1921, 14 % des salariés étaient syndiqués, en 1931, on n’en compte plus que 1,3 % ! Et parmi eux, un sur cinq seulement appartient à un syndicat catholique.
LES SYNDICATS CATHOLIQUES EN PÉRIL
Les salaires et les conditions de travail se dégradant rapidement, les grèves se multiplièrent. Les instances dirigeantes catholiques y étaient réticentes jusqu’à la grève des policiers et des pompiers de Québec. Ceux-ci travaillaient jusqu’à 80 heures par semaine pour un salaire de misère entre 17 et 24 $, qui ne tenait pas compte de l’inflation. Les autorités municipales refusaient l’augmentation demandée d’un peu plus d’un dollar par semaine, et elles surent convaincre l’aumônier du bien-fondé de leur décision. Celui-ci s’opposa donc à la grève, mais les policiers et les pompiers, excédés, ne tinrent pas compte de son avis et déposèrent un préavis de grève. À peine celui-ci déposé, l’augmentation de salaire, réputée impossible, était accordée ! Cet épisode acheva de convaincre les syndicats catholiques de la nécessité du recours à la grève.
Les relations des syndicats catholiques avec le patronat vont rapidement se dégrader sans autre raison que l’antipathie nationale ou religieuse. En 1926, les industriels de la chaussure à Québec s’entendent pour casser les syndicats catholiques, même au prix de leur industrie qui, à la suite de ces évènements, périclitera au profit des États-Unis. Unilatéralement, ils décrètent une baisse des salaires de 33 %. Avec le soutien du clergé, la grève va durer quatre mois, mais en vain. Le travail reprendra sans que les salariés aient obtenu la moindre augmentation, tandis que les syndiqués perdaient leur emploi.
Seuls deux secteurs d’activité échappent à la vindicte patronale : le bâtiment et l’imprimerie, puisque l’Église en est le client le plus important et qu’elle ne donne des contrats qu’aux entreprises embauchant des catholiques syndiqués.
Comble d’infortune, en 1933 les syndicats catholiques à Québec connaissent une crise interne majeure dont les conséquences seront considérables.
Tout commence par une cabale contre l’abbé Maxime Fortin, le pionnier du syndicalisme catholique à Québec et l’aumônier général des syndicats. Fomentées par son assistant, l’abbé Eugène Delisle, ces intrigues deviennent si pénibles que l’abbé Fortin décide de présenter sa démission au nouvel archevêque de Québec, le cardinal Villeneuve. Celui-ci l’accepte, apparemment sans avoir le souci de rétablir l’honneur de l’abbé Fortin, et le nomme curé de Saint-Michel-de-Bellechasse.
L’abbé Delisle profite de ce départ pour s’immiscer davantage dans le contrôle des finances des syndicats. Cette prétention irrite plusieurs chefs syndicaux qui évoquent l’affaire au Conseil central. Or cette instance supérieure des syndicats de Québec a gardé une grande estime pour l’abbé Fortin, si bien qu’on ne se prive pas d’y critiquer ouvertement l’abbé Delisle devant le nouvel aumônier général, l’abbé Côté, impuissant à comprendre les enjeux. Piqué, l’abbé Delisle provoque la scission des sept syndicats qu’il avait bien en main, sur vingt-cinq. Les dirigeants des dix-sept autres pensent que le recours à l’arbitrage du cardinal réglera rapidement le problème. Celui-ci accepte de les recevoir, mais en présence des aumôniers… or, comme le but de la démarche est de critiquer l’un d’entre eux, la rencontre tourne court. Le cardinal en fait une question de principe : on ne critique pas le clergé, et toute insubordination ne peut être que du mauvais esprit. Implacablement, il retire leurs aumôniers aux dix-sept syndicats dont les responsables étaient les plus anciens, les plus dévoués à l’abbé Fortin et à la doctrine de saint Pie X, autrement dit à ce qui faisait la caractéristique du syndicalisme catholique. Du jour au lendemain, ces syndicats cessent d’être catholiques !…
Comme il est alors impensable de résister à l’archevêque de Québec, les chefs syndicaux en cause font amende honorable, mais ils sont discrédités et découragés. Or, les évènements se sont passés si rapidement que Pierre Beaulé, le président de la CTCC, alors en voyage d’études en Europe, a été laissé à l’écart de toute cette discussion ! À son retour, il ne peut que constater le gâchis, et démissionne à son tour.
LA SURENCHÈRE SYNDICALE
Comme aucun responsable de Québec n’est en position de le remplacer, c’est donc dans les instances de Montréal que les nouveaux dirigeants du syndicalisme catholique seront choisis au congrès suivant. Et c’est bien dommage. Le syndicalisme à Québec était né de l’étude des directives de saint Pie X. Celui de Montréal s’était nourri de la pensée de Léon XIII. Une troisième période du syndicalisme catholique s’ouvre alors : désormais son action sera conçue comme une épreuve de force avec le patronat, qui suppose l’union de la classe ouvrière.
Dans ce but, la CTCC va donc adopter deux principes d’action dont elle s’était jusqu’alors bien gardée. D’une part, elle réclamera, comme les unions internationales, ce qu’on appelle « l’atelier fermé », à savoir l’appartenance obligatoire de tous les salariés d’une entreprise au syndicat majoritaire. D’autre part, elle acceptera le principe de l’échelle salariale applicable à tous les salariés, alors que, jusqu’à présent, les syndicats catholiques ne négociaient que le salaire minimum, laissant à l’employeur la liberté de hiérarchiser les salaires dans l’entreprise.
Dès lors, seuls la confessionnalité et le nationalisme vont distinguer le syndicalisme catholique du syndicalisme international toujours dominé par les instances américaines.
Un homme incarne cette troisième période du syndicalisme catholique, Alfred Charpentier. Aîné d’une famille pauvre de treize enfants à Montréal, il travaille très jeune dans la construction avec son père qui s’était laissé influencer par le socialisme. De lui, il garde un sentiment très vif de la classe ouvrière. Intelligent, comme Gaudiose Hébert, c’est en autodidacte qu’il se forme à la question sociale en même temps qu’il mène une vie chrétienne très ardente. Pourtant, c’est par nationalisme qu’il en est venu au syndicalisme catholique, qu’il a jugé longtemps trop ignorant des réalités de la lutte des classes. Il l’a expliqué avec précision dans ses mémoires : « Je ne me rendais pas compte que la neutralité religieuse, dans les affaires professionnelles, conduit à la neutralité de principe en morale, à l’indifférence dogmatique ». Après deux années de réflexion, l’évidence s’imposa enfin à lui, à savoir « que les relations établies entre patrons et ouvriers par un contrat de travail impliquaient non seulement des droits respectifs aux deux parties, mais aussi des devoirs réciproques, des obligations mutuelles, trop souvent ignorés. C’est là que je vis la question de justice se dresser dans toute sa gravité, et je compris que la violation par les patrons du droit des ouvriers ou la violation par les ouvriers du droit des patrons lésaient la justice et, de fait, atteignaient l’ordre social. Car je compris que la justice ne pouvait pas être purement économique, qu’elle était à la fois sociale et morale : sociale, puisqu’elle est humaine et que de son observation dépend le bien public ; morale, puisqu’elle repose sur le sens de l’honnêteté, de la fidélité et du devoir. (…) Or, me disais-je, pour que le syndicat ait ce sens de la justice à l’égard de ses membres, comme dans ses rapports avec les patrons, il faut qu’eux, ses membres, soient imbus de saines notions de justice. Et, où les puiser, si ce n’est dans la seule morale véritable enseignée par la religion. C’est alors que, constatant cette vérité, je pus saisir pourquoi l’Église catholique déclare faux et dangereux le principe de la neutralité religieuse. Un catholique qui, en matière de réglementation du travail et de justice individuelle, reste indifférent à l’enseignement doctrinal de son Église, subit, par là, malgré lui, l’influence d’un enseignement adverse (…) Je compris alors pourquoi la neutralité religieuse était fausse : elle consacre le principe de la lutte économique et matérialiste, et elle devient une lutte des classes sans issue. »
Malheureusement, le pape de l’époque, Pie XI, n’a pas aussi bien compris les enjeux ! Il relance la doctrine sociale de Léon XIII avec les conséquences funestes que nous verrons. Alfred Charpentier va suivre « l’enseignement doctrinal de l’Église », comprenez du Pape régnant, et il finira donc par penser et agir au rebours des principes lumineux que nous venons de lire !
En effet, au milieu des années trente, sous sa direction, les syndicats catholiques se font plus offensifs et obtiennent des améliorations notables des conditions de travail. Ils deviennent alors plus populaires. Les Unions internationales, sentant leur position menacée, réagissent. Comme la règle de l’atelier fermé implique qu’un syndicat qui veut en chasser un autre devienne majoritaire dans l’entreprise, les unions font de la surenchère par rapport aux revendications défendues par les catholiques. Une guerre intersyndicale embrase alors l’industrie du Québec, surtout dans le secteur du textile.
LES SYNDICATS CONTRE DUPLESSIS
Mais en 1936, l’arrivée de Duplessis au pouvoir allait troubler le jeu. En effet, le nouveau Premier ministre est contre le principe de l’atelier fermé, qui porte atteinte à la liberté individuelle et qui fragilise la paix sociale. Or celle-ci lui est absolument indispensable pour développer l’économie de la province et y attirer des capitaux que la haute finance investit plutôt dans les provinces anglophones. Il veut donc limiter au maximum le droit de grève et pour cela il met en place des institutions d’État chargées d’arbitrer les conflits sociaux. C’était rejoindre d’une certaine manière la position des syndicats catholiques d’avant 1933. Et si ceux-ci avaient été fidèles aux directives de saint Pie X, ils auraient été alors un soutien efficace de la politique de Duplessis, en même temps que celle-ci aurait favorisé leur développement.
Malheureusement, ce fut le contraire qui se produisit. En effet, pour que l’arbitrage de l’État puisse s’imposer aux syndicats comme une solution insoupçonnable, il faudrait que l’État soit vraiment indépendant des intérêts capitalistes. Or, c’est chose impossible en démocratie. Aussi la politique sociale de Duplessis donna-t-elle, sous ce rapport, matière à la critique venant des Unions internationales comme des syndicats catholiques, dont la légitimité était renforcée par l’enseignement social de Pie XI.
VERS LA DÉCONFESSIONNALISATION
Le boom économique de l’après-guerre raviva encore les appétits, donc les revendications syndicales et donc la concurrence entre les unions et la CTCC. Plus que jamais, Charpentier était convaincu que le syndicat devait rassembler le maximum de salariés pour défendre ses positions… En 1943, il en vint à penser qu’il devenait opportun d’abandonner l’étiquette catholique tout en gardant les principes, pour faciliter l’adhésion des non-catholiques !
La proposition fit long feu, et, en 1946, Alfred Charpentier ne fut pas reconduit dans ses fonctions. Il céda la place à Gérard Picard et, dans son ombre, à des syndicalistes ardents, actifs… mais qui n’étaient plus des ouvriers.
En effet, une quatrième période s’ouvrait pour les syndicats catholiques. Pour aborder des problèmes socio-économiques de plus en plus complexes, ils avaient dû faire appel à des intellectuels spécialistes des sciences sociales et économiques, des esprits souvent brillants, mais formés à l’Université Laval par le Père Lévesque, lui-même ancien élève de l’Université de Louvain en Belgique. Autrement dit, le syndicalisme catholique au Québec s’ouvrait au courant démocrate-chrétien le plus à gauche…
Sous leur gouverne, la lutte syndicale continua à être très dure – nous en reparlerons la prochaine fois – non seulement contre les unions internationales, mais aussi contre le capitalisme en général et contre le pouvoir politique qui soutenait l’ordre existant, le duplessisme.
Au lendemain de la seconde guerre mondiale, nous aboutissons donc à un syndicalisme catholique qui n’a plus qu’une ressemblance lointaine avec celui que concevait le cercle Saint-Pie X, en 1918… Trente ans après, il était devenu un instrument de revendication du partage des profits de la croissance économique, et un instrument d’évolution de la société vers un monde que les valeurs de justice sociale et de liberté devaient dominer. Tout cela au nom de l’Évangile… tout au moins jusqu’en 1960.
Car, la Révolution tranquille aidant, l’un des élèves du Père Lévesque, Jean Marchand, secrétaire général des syndicats catholiques sous Gérard Picard puis son successeur à leur présidence, obtiendra la déconfessionnalisation du mouvement au Congrès de 1960, avec l’accord de l’épiscopat. À la Confédération des Travailleurs Catholiques du Canada succède la Confédération des Syndicats Nationaux. La nouvelle organisation garde cependant un aumônier, mais qui, fatigué de jouer un rôle de plus en plus effacé, remettra sa démission en 1971 et ne sera pas remplacé.
Est-ce à dire que les rapports entre salariés et patrons ne nécessitent plus de « saines notions de justice » ? Certes non, mais désormais on prétendait les puiser ailleurs que « dans la seule morale véritable enseignée par la religion », dans celle des Droits de l’Homme et de la dignité humaine, à laquelle l’Église en Concile s’était ralliée ! Il nous restera à dire comment l’incohérence de la « doctrine sociale de l’Église » a préparé cette… apostasie pratique.



