
| Rédaction : Maison Sainte-Thérèse | N° 158 – Mai 2008 |
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L’EUCHARISTIE, DON DE DIEU À L’ÉGLISE
POUR LE SALUT DU MONDE
Le thème du Congrès eucharistique international de Québec, « L’Eucharistie, don de Dieu pour la vie du monde », est une source de réflexions sans limites pour qui connaît l’œuvre de l’abbé de Nantes. Nous avons déjà vu que celle-ci permettait de lever l’ambiguïté du slogan simplement en faisant remarquer que Dieu ne saurait faire un tel don au monde « pour lequel Jésus ne prie pas » (Jn 17, 9). Par fidélité à la Vérité, il faut donc avoir le courage d’affirmer qu’il existe un monde si hostile au Fils de Dieu et à son unique Église, qu’il ne profitera pas de ce don. En revanche, pour la masse des pauvres pécheurs, qu’on peut appeler aussi « le monde », il est bien vrai que Dieu a un dessein d’amour merveilleux que l’Eucharistie va lui permettre de réaliser.
« L’amour de Dieu si sage, si bon, si capable de merveilles, au lieu de s’indigner de la souillure de sa créature, est rempli de compassion, dit l’abbé de Nantes. C’est comme un nouveau don d’amour, plus extraordinaire que la première fois. Il nous rend notre joie et notre vie en rompant nos liens. Amour inouï qui est une force inouïe, infatigable et jailli des profondeurs de Dieu, cet amour de Dieu pour nous n’est pas un amour ordinaire ».
Pour bien comprendre pourquoi, comment et à quelles conditions « la messe fait vivre le monde, est le mystère central et le secret ultime de l’histoire universelle », reprenons l’essentiel de l’enseignement de notre Père, que vous retrouverez intégralement dans la Contre-Réforme catholique nº 82 de juillet 1974, sous le titre Au cœur de l’Église, le Saint-Sacrifice de la messe. Il y démontre « comment le Saint-Sacrifice de la messe est le principe de toute notre vie chrétienne, la ressource de toute sainteté, le centre et le sommet du Catholicisme, et donc le principe du salut de l’humanité entière ».
LE SACRIFICE, ACTE HUMAIN ESSENTIEL
Le sacrifice est inscrit au cœur de la condition humaine. Jusqu’à notre époque moderne, dominée par l’esprit antichrist, il allait de soi que les plus beaux mouvements de l’âme, les plus féconds, les plus bienfaisants supposent le sacrifice, le renoncement. Voilà pourquoi saint Paul affirme dans l’épître aux Hébreux, comme une évidence pour les gens de l’époque : « Sans effusion de sang, il n’y a pas de rémission » (9, 22). Et Jésus résume cette psychologie humaine par cette sentence bien connue : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15, 13).
Lorsque l’homme a voulu garder et protéger son bonheur, fonder sa famille, bâtir une ville, ou faire quoi que ce soit d’important, il a toujours éprouvé le besoin de se concilier les forces supérieures, d’unir et de lier Dieu à son projet. Or, à travers tous les siècles, en tous les peuples, le seul moyen qu’on ait trouvé pour cela, c’est le sacrifice. Ce n’est pas une invention gratuite, c’est une issue nécessaire, la solution unique, dans la condition de l’homme terrestre : à la parole de la prière, il est indispensable d’ajouter un acte qui en exprime la loyauté, qui en donne la mesure : le dépouillement volontaire, l’immolation sont inscrits au plus profond de la nature humaine. Et dans toutes les religions, les sacrifices sont des cadeaux faits aux dieux pour mériter et conserver, autant qu’il est possible, leur amitié.
Cet élément fondamental de la psychologie et de la sociologie religieuse trouve une large place dans la Révélation de l’Ancien Testament. On pourrait démontrer que celle-ci a porté à sa perfection la notion de sacrifice cultuel en ses diverses manifestations, et que la signification et la variété des sacrifices de l’Ancienne Alliance sont sans équivalents dans aucune religion.
Rappelons succinctement les trois grandes formes de sacrifices instituées par la Loi Mosaïque :
L’holocauste, dans lequel la victime est tout offerte à Dieu ; égorgée puis consumée par le feu, elle est donc entièrement sacrifiée, enlevée aux hommes. La fumée de l’holocauste monte dans le ciel comme un encens d’agréable odeur.
Le sacrifice d’expiation, dans lequel la victime est immolée aussi, mais son sang sert à l’aspersion des fidèles pour la purification des péchés. Le sang, chez les sémites, a toujours signifié la vie. Parce que la victime est considérée comme passée de l’homme à Dieu, sa vie, son sang, retombant de Dieu sur l’homme devient bénédiction et propitiation, procurant aux pécheurs leur réconciliation avec Dieu.
Le sacrifice de communion, tel celui de l’Agneau Pascal, dans lequel la victime offerte à Dieu, toujours par sa mise à mort, est ensuite partagée. La meilleure part en sera consumée, c’est la part de Dieu ; une partie sera réservée aux prêtres ; le reste sera rendu aux fidèles pour être mangé dans un repas cultuel, selon un rite de communion.
Ce sacrifice réalise la forme de religion, sinon la plus parfaite, du moins la plus complète, dans ses deux dimensions verticale et horizontale. Par cette hostie, c’est-à-dire cette victime, perdue pour lui et consacrée à Dieu, l’homme s’est acquis la faveur de son Seigneur. L’hostie elle-même est entrée dans le domaine divin, est devenue divine. En vertu du rite institué par Dieu, par la médiation de son prêtre, l’hostie est alors partagée entre Dieu et ses fidèles, devenus ses commensaux, dans un repas commun, en signe d’union avec Dieu et entre frères. Alors, cette famille, ce clan ou ce peuple ne fait mystiquement plus qu’un, nourri de cet aliment sacré distribué à tous ses membres.
Il faudrait parler aussi du sacrifice qu’Abraham s’apprêtait à faire de son fils, et que Dieu interdit au dernier moment. Plus question de sacrifice humain chez les Hébreux, à la différence des peuples alentour. Le seul sacrifice humain capable d’apaiser Dieu, sera celui de l’homme-parfait, sans faute aucune.
LE SACRIFICE PARFAIT
Nous comprenons aisément comment, par ces rites sacrificiels de l’Ancien Testament, Dieu préparait son peuple à comprendre LE sacrifice parfait que ferait Jésus, Homme-Dieu. En effet, seul Dieu peut sacrifier son Fils premier-né, son unique, en substitution aux hommes, substitution inouïe de l’innocent aux coupables et du plus parfait aux moins parfaits ! Et ce nouvel Isaac, en sa personne divine, peut livrer à l’immolation cette part de lui-même qu'est sa nature corporelle, sa vie temporelle. Voilà comment le Christ sur la Croix a livré sa vie « pour nous, hommes, et pour notre salut».
En vertu de l’immense Sagesse de ce Verbe fait chair, nous trouvons dans sa Sainte Passion, portées au sublime, toutes les formes de sacrifices que Dieu avait instituées dans l’Ancienne Alliance.
Sur la Croix, le Christ s’offre totalement à son Père, en témoignage d’adoration et de soumission parfaite, en action de grâces infinie. Il se donne totalement, sans rien réserver de son être charnel, c’est un holocauste.
Sur la Croix aussi, le sacrifice d’expiation trouve sa perfection, selon la prophétie d’Isaïe au chapitre 53 : « s’il offre sa vie en expiation, il verra une postérité, il prolongera ses jours et le dessein de Yahweh s’accomplira par Lui » (53, 10 ; cf. Lév. 14, 1-32). Le Serviteur de Dieu devait se livrer à la mort pour l’expiation et la guérison de la lèpre du monde ; son sang devait arroser la terre, comme dans une aspersion liturgique, afin qu’elle soit toute lavée par ce Sang rédempteur jailli de son Côté transpercé. Ainsi, Jésus est bien l’Agneau pascal de la Nouvelle et Éternelle Alliance. C’est le très solennel sacrifice qui devait réconcilier réellement, et non plus en figure, en effigie, toute la terre avec son Dieu.
Le sacrifice de communion lui aussi trouve ici, de manière combien insolite et stupéfiante, cependant annoncée par Jésus aux Juifs (Jn 6), sa forme la plus haute, la seule vraiment digne et salutaire. Cette victime offerte à Dieu par le ministère de ce prêtre parfait, unique et très saint médiateur pour les hommes, doit leur être rendue, par lui encore, de la part de Dieu, afin de faire passer en eux tous la vie divine, la grâce, le mérite dont elle est maintenant enrichie, les sentiments qui sont devenus siens dans cet état d’immolation. Le Saint Sacrifice du Christ crucifié donnera donc lieu à un banquet, repas cultuel où la chair et le sang de la victime, notre doux Sauveur mort et ressuscité, deviendront nourriture et breuvage de vie éternelle, divine et fraternelle, sacrement de la sainteté et de l’unité du Corps Mystique.
Notre Agneau Pascal dépasse de toutes manières les figures de l’Ancien Testament qu’il accomplit en vérité, car c’est son « Corps livré pour nous » et son « Sang répandu pour la multitude », donc sa vie et sa grâce, qui seront partagés et communiqués à la famille, à tout le peuple rassemblé de ses élus.
Jusqu’à l’institution de l’Eucharistie, la veille de sa Passion, aucun Juif n’aurait pu imaginer que le Christ serait la Victime d’un tel sacrifice, sacrifice de communion qui comporterait ce don de lui-même en nourriture et en breuvage pour ses amis !
Nous pouvons donc affirmer que, quand vint la plénitude des temps, une seule fois, en sa propre chair et son sang, le Christ accomplit comme prêtre et victime le Sacrifice parfait de l’Alliance universelle et éternelle.
LE SAINT SACRIFICE DE LA MESSE
C’est très clair… mais il faut continuer le raisonnement : après le sacrifice unique du Christ sur la Croix, que faut-il aux hommes pour en garder le souvenir, pour en profiter, quel que soit leur éloignement dans le temps et dans l’espace ?
Reviendraient-ils à tout l’arsenal liturgique des sacrifices d’animaux ? Il ne pouvait en être question. Cela se comprend tout seul. Alors, se sacrifieraient-ils eux-mêmes, au moins par la sainteté de leur vie quotidienne, en oblation pure à Dieu mieux connu et plus aimé que jadis dans les temps de l’imperfection ? On serait porté, dans notre époque moderne, à penser cela. Ce qui compte maintenant, c’est le partage, dit-on. Le chrétien partage…
Et pourtant, toute la tradition s’inscrit en faux contre cela. Pour une raison toute simple : si ce qui compte, c’est aujourd’hui le partage de mes biens, de mon temps, avec le plus pauvre, je vais bien vite oublier ou dévaluer le Sacrifice du Christ, pourtant unique, seule source de la grâce. Il ne sera plus qu’un acte, très éloigné dans le temps, initiateur d’un mouvement de bonté dans l’humanité, et c’est tout. Par contre, ce qui deviendra important, c’est mon action, mon sacrifice…
Donc il faut autre chose que des sacrifices d’animaux, il faut autre chose que nos sacrifices, il faut ce que saint Thomas appellera LE sacrement, que les fidèles prendront l’habitude d’appeler le Saint Sacrement. La messe.
Il faut d’abord bien comprendre que la messe n’est pas le souvenir humain d’un acte, d’un événement passé et révolu, comme le disent les Protestants, NON ! C’est cet événement devenu présent à nous dans cette divine liturgie. C’est la réitération du Sacrifice de la Croix, telle que sur l’autel se retrouvent le Corps et le Sang du Christ, son âme, sa divinité, le Christ Lui-même, dans son état de victime et dans son acte sacerdotal. Seules les apparences, la forme sensible, sont diverses : jadis « sanglant », ce sacrifice est ici « non-sanglant », sacramentel.
C’est très important. Il y a eu un seul sacrifice, le vendredi 7 avril de l’an 30. Mais ce Sacrifice est réactualisé, pas refait, mais rendu présent au moment où le prêtre prononce les paroles. La messe permet de faire éclater les contraintes du temps, permet à tous les hommes de se retrouver au pied du Calvaire. Voilà pourquoi Jésus l’a instituée en anticipant le sacrifice de la Croix. Selon la chronologie exacte de la Passion, c’est le mardi saint au soir que le Christ a rendu déjà présente sa Croix là, dans la pièce du cénacle. Et il a appris aux apôtres, à ce moment-là, ce rite : « Faites ceci en mémoire de moi ! »
La première messe, la Cène, a été, sous la forme particulière d’une anticipation, le mémorial de la Croix qui allait venir, donc toutes les messes qui en reprennent les paroles et les gestes sont elles aussi le mémorial de la Croix. La messe est le Sacrement de la Passion du Christ, distribuant les fruits de rédemption et de grâce dans le repas cultuel qui termine le Sacrifice ainsi objectivement réalisé sous les apparences du pain et du vin.
UNE INVENTION DE GÉNIE
La messe est d’abord un sacrifice, mais ce sacrifice se termine en repas de communion. « Le trait de génie du Christ, si j’ose dire, a été de prendre du pain et du vin pour signifier l’objectivité du sacrifice sacramentel et lui donner les apparences expressives d’une nourriture et d’un breuvage. À la rigueur, le Christ aurait pu nous faire manger son Corps et son Sang sous leurs apparences propres, de chair et de sang, couleur, saveur, forme... mais je ne pense pas que beaucoup de gens seraient venus communier…
Tandis qu’en prenant les apparences du pain et du vin, il nous donne le signe certain que, Victime, il est devenu pour nous source de vie, nourriture, et source de joie, breuvage. Le pain et le vin ne sont rien, ils n’ont aucune importance, aucun rôle dans le sacrifice. Ils ne sont pas anéantis, ni immolés ni offerts en sacrifice ; ils ne demeurent pas non plus. Par les paroles consécratoires, ils sont changés, “ convertis ”, transsubstantiés, et à l’instant de la consécration, “ cela ” devient Corps et Sang du Christ. Par sa toute-puissance divine, il a pris ces apparences et par ces apparences il s’est montré ce qu’il était devenu, en vertu de sa Passion et de sa Croix, notre pain et notre vin spirituels, surnaturels.
Le pain et le vin ne sont donc rien que la matière préalable du Sacrement. La vraie et seule matière du sacrement, ce sont le Corps et le Sang du Christ en leur état d’immolation ; l’un est l’hostie à partager, l’autre, trop digne pour l’aspersion, et vie véritable du Sauveur, répandu jadis sur le Calvaire, sera bu par nous pour nous intégrer par sa force à la vie et à la personne même du Sauveur. »
C’est donc bien un repas, ces apparences en sont la preuve. Mais les réalités qui nous sont livrées et communiquées, le Corps et le Sang, évoquent davantage encore, selon le langage des mystiques, l’union nuptiale dans laquelle la communion dans la chair et le sang est plénière et féconde. Mais pareille union nuptiale au Christ ressuscité s’accomplit sous le signe du Sacrifice, dans une condition de victime. L’union se fait certes à la chair glorieuse et au sang bienheureux de Jésus-Christ, mais qui vient de renouveler son sacrifice. Pareille union se fait, comme disent les mystiques, non dans la béatitude et le partage de la jouissance charnelle ou spirituelle, mais sur le lit nuptial de la Croix, dans le partage de la Passion et l’identification du fidèle à l’état de victime de son Sauveur crucifié.
Ce repas sacré ne nous introduit pas directement dans la béatitude du Ciel mais dans le renoncement et la mort au monde du Christ, pour parvenir ainsi, selon ses sentiers, à la gloire de sa Résurrection.
Telle est la réalité de la messe, Sacrifice de la Croix renouvelé qui se termine en repas de communion cultuelle.
LES FRUITS DU SACREMENT
Quels sont les fruits du Saint-Sacrifice ? Saint Thomas résume l’enseignement de la Tradition en disant que l’effet du Sacrement, c’est l’unité de l’Église, l’édification du Corps Mystique. Sur cette lancée peut-être, mais certainement dans un sens trop humain, nos modernes répètent indéfiniment que la messe est un repas de partage fraternel et social pour unir les hommes dans une amitié universelle. Mais attention, il ne s’agit pas d’une simple amitié humaine, « alimentée » par un repas quelconque !
En réalité, le Sacrement de l’Eucharistie a deux finalités, subordonnées l’une à l’autre. La première est de nous unir profondément au Christ et par Lui au Père, dans l’Esprit-Saint, la seconde de nous souder les uns aux autres, de nous relier tous, comme « christifiés », pour ne plus former qu’un seul Corps spirituel et social. Notre charité fraternelle sortira rénovée et fortifiée de ce sacrement, mais ce sera dans la mesure où nous aurons été unis d’abord à Dieu par la Victime Sainte, devenus nous-mêmes victimes avec Jésus et crucifiés pour le monde avec Lui !
Cette union d’amour au Christ crucifié est transformante. Cela n’est plus du tout enseigné de nos jours. C’est pourtant le point... crucial de tout le Mystère chrétien de la conversion et de la grâce dans la condition présente de l’homme, et c’est aussi la grande leçon de l’histoire de l’Église. Dans la mesure où la messe est la réitération sacramentelle des souffrances du Christ, de sa mort expiatoire en vue de notre résurrection, ce qu’il nous donne dans ce sacrement est en rapport avec ce sacrifice, ce doit donc être, de toute nécessité, une conformité à son état, à ses sentiments dans cet état, et enfin par là à ses mérites.
Le Christ se renonce sur la Croix. Ce que les hommes, qui par millions ont assisté et participé à ce Saint-Sacrifice depuis l’origine, ont appris là, ont gagné à cela, ce n’est pas seulement de profiter béatement des souffrances et des mérites du Christ, mais d’en tirer ce meilleur profit qui consiste à les imiter et les partager.
« Et donc, les fruits sublimes de la messe sont de plaire à Dieu en devenant victimes de tout cœur avec la divine Victime : une seule hostie avec le Christ et ne faisant avec lui qu’un seul cœur ! Il faut mettre la croix partout. En recevant ce Corps et ce Sang, non pas comme un époux et une épouse se donnent une jouissance mutuelle dans la gloire, mais comme des associés d’amour vivent la même mort pour être plus unis encore dans la même sainteté. Il est impensable qu’un chrétien oublie, dans la seule préoccupation de gagner des mérites, que l’essentiel de la vie chrétienne est de mourir avec le Christ, en ce monde, dans la chair, pour ressusciter avec lui dans le Ciel. »
Quelles sont particulièrement les vertus que produit dans le fidèle, dans le communiant surtout, la configuration à Jésus-Christ qui est le fruit de ce Sacrifice ? Ce sont toutes les Béatitudes évangéliques. Mais trois doivent être mises en valeur, parce qu’elles sont les vertus éminentes du divin Crucifié.
L’obéissance de celui qui « a faim et soif de justice » c’est-à-dire, dans le langage biblique, de sainteté et de perfection. Jésus sur la Croix souffre et meurt par obéissance à son Père. « Voici que je viens, Seigneur, pour faire votre volonté ». Au lieu de la révolte d’Adam et de sa désobéissance qui avaient perdu l’humanité, voici que nous sont enseignées et communiquées, sur la Croix et dans ce Sacrement, la vertu d’obéissance filiale et sa soif de perfection.
La virginité ou au moins la chasteté de notre état. Dans ce mystère, le Christ immole sa chair et brise sa sensibilité en d’atroces souffrances. Il nous en donne et l’exemple et la force. On ne peut communier sans perdre l’attrait que tout fils d’Adam et d’Ève ressent pour l’idolâtrie de son propre corps et la divinisation de la chair. Le corps est un bien dont le mieux qu’on puisse faire est de l’immoler. Telle est, dans le Christ, la source de toute mortification. Sa mort devient mortification de la chair en tout chrétien.
La pureté des vierges est ainsi liée à travers l’histoire de l’Église au sacrifice de la Croix, au Sacrement de la messe. Et la chasteté conjugale imite dans son ordre cette union nuptiale sur le lit douloureux de la croix. Si le mariage est le symbole de cette union, c’est précisément parce qu’il est sacrement de sanctification mutuelle dans la mortification de la chair et la victoire de l’amour spirituel. La Croix est une source, la source unique de toute pureté dans le monde...
Le martyre. C’est la dernière et la plus haute des béatitudes, c’est une grâce particulière de configuration littérale de l’homme à son Dieu mourant sur la croix, c’est le plus grand témoignage de foi et d’amour qu’il soit possible à un chrétien de rendre à son Père du Ciel grâce à l’exemple et à la force du Christ. C’est pourquoi, selon la tradition, le martyr monte au Ciel directement. Une forme de martyre, plus rare et toute miraculeuse, la stigmatisation, configure le corps de l’homme au Corps du Christ crucifié et lui fait ressentir des souffrances identiques aux siennes dans sa Passion. Or, toute stigmatisation véritable et sainte est historiquement liée, très étroitement, à la réception de la Très Sainte Eucharistie. Ce charisme illustre dans l’Église cette œuvre essentielle du Sacrement, mais ordinairement invisible, de l’assimilation des saints au Christ dans leur être spirituel et jusque dans leur chair, pour mourir avec lui et déjà participer à sa transfiguration.
L’EUCHARISTIE, DON DE DIEU À L’ÉGLISE POUR LA CONVERSION DU MONDE
D’où cette conclusion, qui est d’une force extraordinaire et de conséquences incalculables pour notre pensée et pour notre action : la messe est le ressort de la vie chrétienne, le principe moteur de l’Église, la force immanente de l’humanité en marche vers le Royaume eschatologique, parce que la messe est perpétuellement un ferment d’héroïsme, de sagesse, de sainteté. La communauté humaine ne peut pas vivre sans esprit de sacrifice et sans sa pratique.
Les chrétiens ont été des modèles et des pionniers de la civilisation humaine parce qu’au lieu d’être des révoltés comme Adam leur père, ils ont été soumis, obéissants, comme leur Sauveur Jésus-Christ dont l’exemple leur est encore prêché et représenté chaque jour à la messe. Parce qu’au lieu d’être vendus au péché et asservis à leur propre chair et à toutes ses convoitises, comme dit saint Paul, ils ont appris du Christ crucifié et de sa Mère virginale au pied de la Croix la mortification de la chair et la pureté du cœur. Parce qu’ils ont rompu avec tous les scepticismes et tous les syncrétismes religieux, toute idolâtrie et tout fanatisme collectif, pour embrasser la Vérité Révélée jusqu’à la mort, jusqu’au martyre...
Voilà comment la messe a été, à travers les siècles, le ferment dans la masse, le générateur de toute sainteté, le ressort de l’humanité. Elle l’a été. L’est-elle encore, le sera-t-elle demain ? On doit se poser la question.
Notre Père nous le fait comprendre aussi dans une série de sermons remarquables sur la dévotion au Cœur à Cœur eucharistique de Jésus et de Marie, en 1995. Il y rappelle notamment que la communion au Cœur de Jésus, bien réelle, crée une obligation pour nous…
Méditant l’action de grâce après la première communion de tous les temps, ce qu’on appelle ordinairement « la prière sacerdotale » au chapitre 17e de l’Évangile de Saint Jean, l’abbé de Nantes constate que Jésus y prie pour les siens qui vont être en butte à la haine du monde – il sait ce que c’est… – mais pour le convertir, pour sauver les pécheurs. Sachant ce qu’ils vont devoir vivre dans le monde, alors qu’ils ne sont pas du monde, il demande qu’ils soient sanctifiés dans la vérité.
Pour ainsi dire, Jésus remontant auprès de son Père, laisse là les siens au milieu du monde, avec une mission impossible : continuer l’œuvre qui lui est propre, à Lui, le Fils, à savoir le salut du monde.
Pour cela, certes, il leur promet l’Esprit-Saint, mais, si j’ose dire, ce n’est pas suffisant. Il leur faut une nourriture, une force pour être au milieu du monde tout en échappant à son étreinte, pour continuer l’œuvre du salut par la prédication de la Vérité en actes et en paroles. C’est le but ultime de la communion : nous unissant au Christ, elle nous rend participants de sa mission dans le monde afin de le sauver.
L’Eucharistie n’est donc pas un don de Dieu au monde pour que celui-ci continue d’être ce qu’il est, mais c’est un don de Dieu à l’Église pour la conversion du monde !Quelle tâche difficile… « Or, dit notre Père,on ne peut aimer son prochain, surtout quand c’est difficile, sans une participation à cette lave incandescente qui s’appelle la charité du Cœur de Dieu ! »
L’EFFICACITÉ ACTUELLE DE LA MESSE
Pourtant, un constat s’impose : alors que l’histoire de l’Église a été pendant dix-neuf siècles une conquête prodigieuse, une œuvre de salut éternel pour des millions et des millions d’âmes, et de civilisation pour le monde, depuis un siècle et demi, l’élan se ralentit et aujourd’hui s’étiole… c’est tragique. C’est tragique parce que les âmes ne recevant plus cette vie divine retournent à l’état de barbarie, il faut dire les choses comme elles sont, et il faut être aveugle pour considérer nos progrès technologiques indéniables comme les preuves d’un progrès de vie sociale et humaine. Non, l’homme n’a jamais été aussi malheureux qu’aujourd’hui, quoique des millions d’entre eux soient gavés de tous les biens matériels.
Que s’est-il passé ? Que se passe-t-il dans l’Église depuis la Révolution française et à Rome même, depuis le funeste pontificat de Léon XIII ?
L’Église veut se réconcilier avec le monde ! Elle reçoit le Christ en communion, et elle veut autre chose que ce qu’Il veut. Les hommes d’Église prétendent se servir des forces qu’Il leur donne dans ce contact si intime de cœur à cœur, pour un autre dessein, réputé seul vraiment charitable, seul digne de l’Évangile : l’ouverture au monde !
« Quel orgueil ! s’indigne l’abbé de Nantes. Nos papes, nos cardinaux, nos évêques, nos chefs d’État, etc… ont leur politique, leurs idées sur la manière de faire régner la justice dans le monde, sur la diplomatie à employer, la guerre à faire, l’argent à gagner… et donc “ surtout que Jésus ne règne pas sur nous ”. Alors, on fait des belles prières, on fait des belles encycliques, mais ces encycliques, ces belles prières sont une injure à Dieu puisqu’elles ne se soumettent pas à sa volonté. »
C’est la raison pour laquelle, aujourd’hui, la messe paraît ne plus produire de fruits, elle est d’ailleurs de moins en moins célébrée, on en a d’ailleurs changé le rite pour atténuer l’aspect sacrificiel au profit de celui du repas partagé, justement avec le monde. Chez nous il y a de plus en plus d’évêques qui ne sont pas affolés par cette disparition de la messe, et on encourage simplement les laïcs à prendre en charge “ les Assemblées Dominicales en Attente de Célébration Eucharistique ”...
« Cela ne doit pas nous étonner : c’est la preuve de l’adultère de l’Église. Son époux s’en éloigne. »
Pas tout à fait, car Il demeure encore dans son Église, selon sa promesse, pour le bienfait spirituel des âmes qui, comme sœur Lucie de Fatima par exemple, prient, souffrent et communient, « en acte de réparation pour les péchés par lesquels Il est lui-même offensé, et en acte de supplication pour la conversion des pauvres pécheurs. »
Il n’est pas exagéré non plus de dire que tout notre combat de Contre-Réforme se nourrit de la messe, comme l’abbé de Nantes nous le fait comprendre dans le premier chapitre de ses Mémoires et récits. Ces derniers se voulaient tout d’abord le récit « de ce que peut être pour l’un quelconque de ces prêtres sa messe quotidienne, quelle place elle occupe réellement dans sa vie, quelle utilité, quel réconfort intime y est dispensé, quel charme secret. » Mais ils nous font aussi découvrir le mystère de l’imbrication du Sacrifice du Christ dans la vie de l’Église militante : « Si le mystérieux drame de Jésus revenant se sacrifier lui-même pour les siens est tous les jours la même et l’unique Action théandrique, sa reproduction, sa représentation sacramentelle pourtant est aussi notre œuvre, à l’intersection, chaque jour différente, des sphères de nos vies intimes et de l’intime vie du Christ, celles de la communauté rassemblée en ce jour-là, et celle de la longue tradition de l’Église. » L’abbé de Nantes éprouve alors l’ampleur du fait eucharistique dans sa vie : « Oui, je m’aperçois qu’au fond, parce qu’il a été de tous les âges, de tous les lieux, en tous mes états, c’est lui le principal objet de ma vie, de loin le plus considérable et bientôt devenu la raison du reste. »
Ainsi donc, aussi longtemps que la messe sera célébrée et que des âmes communieront au Corps du Christ, le cœur de l’Église battra pour la conversion du monde. L’apostasie n’aura qu’un temps et, au jour du triomphe du Cœur Immaculé de Marie, la dévotion eucharistique renaîtra aussitôt avec une vigueur jusqu’alors inconnue. Car le Chef de l’Église, son Maître, son Époux divin, c’est Jésus-Christ lui-même, vivant et debout à la droite de son Père, mais voulant se donner en nourriture aux siens pour les rendre forts et vaincre le monde.



