
| Rédaction : Maison Sainte-Thérèse | N° 163 – Décembre 2008 |
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LES FUNESTES CONSÉQUENCES
DE L’ACTION CATHOLIQUE ET DU PERSONNALISME
Michael Gauvreau, professeur à l’Université de Kingston, était un historien relativement peu connu jusqu’à ce qu’il obtienne en 2006 le prestigieux prix Sir John A. MacDonald pour son ouvrage intitulé « The Catholic Origins of Quebec’s Quiet Revolution, 1931-1970 ». L’édition française n’a été publiée qu’en mars 2008 chez Fides, mais les historiens québécois ne l’ont pas attendue pour reconnaître la valeur de ses travaux et accepter globalement ses conclusions : la Révolution tranquille n’est ni le fruit d’une irrésistible évolution vers la modernité, ni le résultat d’une simple action politique, ni encore une étape liée au développement économique, elle résulte essentiellement de l’intrusion dans l’Église d’une nouvelle forme d’apostolat, l’Action catholique spécialisée, et d’une nouvelle pensée, le personnalisme. Même notre actuelle crise de société et la désaffection des Québécois pour la pratique religieuse ne sont en fait que les dernières manifestations d’une véritable révolution dans l’Église qui se produisit sous le pontificat de Pie XI.
Quoique ce travail universitaire, provenant d’un tout autre milieu que le nôtre, n’ait pas l’ampleur des analyses de l’abbé de Nantes, il les confirme cependant dans le cas bien spécifique de la Révolution tranquille au Québec.
Ce mois-ci, contentons-nous d’étudier les deux premiers chapitres, tant la matière est abondante. Ils concernent les origines culturelles de la Révolution tranquille, de 1931 à 1945, et « la trahison du catholicisme », de 1945 à 1958.
UNE JEUNESSE EN RUPTURE
L’intention de Gauvreau est de démontrer dès l’abord que, « surtout après 1930, et en dépit d’évidents et de puissants courants conservateurs au sein du catholicisme, l’Église a vu naître et s’imposer une importante diversité idéologique, marquée par de nombreuses et puissantes initiatives laïques dans les domaines social et culturel. »
Il n’a pas de peine à montrer que c’est l’Action catholique spécialisée, et en particulier la JEC, qui fut le vecteur de cette pensée nouvelle au sein de l’Église. Un nouveau type de catholicisme, dit-il, va naître là, qui « opère une jonction avec la modernité à deux niveaux importants : d’abord par son insistance sur des relations sociales plus égalitaires et plus démocratiques, puis par son rejet – celui de toute une génération – d’une continuité temporelle avec le passé ».
Gauvreau fait remarquer que ce nouveau mode d’apostolat confié à la jeunesse introduisait une idée absolument nouvelle dans notre « culture » catholique. Pour la première fois, la jeunesse allait être considérée comme une « classe sociale » en soi. Jusqu’alors, elle n’était qu’un temps de préparation ; c’était l’âge adulte qui comptait, et la vieillesse était vénérée. D’un seul coup, l’Église braque ses projecteurs sur la jeunesse dont on attend monts et merveilles ; ce qui sous-entend déjà un aveu d’échec des générations précédentes !
Par son principe même, l’Action catholique spécialisée provoquait déjà chez ses membres une rupture avec les générations précédentes. Mais ce funeste effet fut ici amplifié puisque la société étant déjà catholique, l’apostolat de ces mouvements devait se trouver une autre raison d’être que la conversion du milieu : ce sera sa critique ! C’est exactement l’expérience du jeune Georges de Nantes, président d’une section de la JEC dans un pensionnat des Frères des Écoles chrétiennes.
Relire cette page des Mémoires et Récits nous dispensera de citations plus absconses :
« Quand je me rappelle cette entrée soudaine dans la JEC, la manière d’en décider me frappe : je n’avais à demander d’autorisation à personne, je n’avais aucun effort à faire, aucune preuve de bonne volonté à fournir. Dans la société hiérarchique où je vivais [et si semblable à celle du Canada français de la même époque], en tout soumis et dépendant, dans ce pensionnat où le Très cher frère directeur décidait de tout, réglait la vie quotidienne, les prières, les travaux et les jeux (…) c’était nouveau et surprenant. Un garçon modeste et de vraie vertu aurait sans doute écrit à ses parents, demandé conseil et permission. Moi, j’acceptai instantanément, flatté de l’invite, tout émoustillé à l’idée de faire de l’apostolat, et peut-être même de me sentir quelqu’un, de jouer un rôle parmi mes camarades, et d’en décider par moi-même ! C’était, mais je m’en aperçois seulement, mon premier acte démocratique, mon évasion hors du cadre autoritaire qui avait été le mien jusqu’alors et mon entrée dans l’inconnu d’un mouvement, libre, égalitaire, fraternel, tout en spontanéité et en recherche, que nous allions fonder, là, entre camarades, pour changer l’esprit du Pensio. (…)
« Je me plaisais dans ce climat si nouveau pour moi. Les réunions avaient lieu quand nous voulions et à part des Frères. Nous avions toutes les permissions parce que la JEC était un mouvement d’Église. Mandatée. Une participation des laïcs à l’apostolat hiérarchique de l’Église, ce qui nous posait un peu là en face des Frères ! »
« Il y avait maintenant au Pensio une autre valeur que celles dont les Frères avaient le contrôle et le culte exclusif, la piété, la discipline, le travail. Il y avait, à part, l’apostolat, dont ils n’étaient pas les juges. J’en étais chargé par la désignation de mes camarades, et non par la faveur ou la volonté des Frères. D’ailleurs, eux-mêmes, ils ne faisaient pas d’apostolat ! Ou alors, par des méthodes entièrement périmées, sans aucune efficacité… »
Ah, si nos évêques avaient eu la clairvoyance de Madame de Nantes qui rétorquait à son fils : « Tout cela ne fait que te tromper toi-même, te distraire de ton devoir, et tout discuter, vouloir changer les autres avant de te changer, toi, ne peut que t’enfler d’orgueil et te rendre insupportable, tu ne crois pas ? »
Fermons « Mémoires et récits » pour revenir à une plus austère lecture, mais pour une même démonstration.
Dans les années trente, on assiste en effet, constate Gauvreau, à une exaltation de la jeunesse : « Comme le répétaient à l’envi les mouvements d’AC, seule la jeunesse possédait la force spirituelle, la vitalité et la pureté nécessaires à une re-fondation chrétienne de la société québécoise. »
Mais puisque, au même moment, le pape Pie XI multipliait les mises en garde contre le nationalisme, ce monde nouveau, que la jeunesse recevait le mandat de construire, ne fut évidemment pas la résurrection du Canada français, ce qui accentua encore l’opposition avec la génération précédente, celle du nationalisme d’Henri Bourassa et de l’abbé Groulx.
« La mise sur pied de groupes de jeunes de l’Action catholique regroupés par secteurs d’activités revenait à affirmer deux choses, et de façon éclatante : la vieille génération n’était plus dans le coup – ni le réseau des paroisses traditionnelles qui, dans les campagnes du Québec, avaient soudé la relation parents-clergé – et l’importante mission de socialisation d’adolescents qu’il fallait initier à leurs futures responsabilités religieuses et familiales ne pouvait plus leur être confiée. »
Michael Gauvreau remarque que les mouvements de jeunesse allemands ou anglo-saxons, à la même époque, mettaient l’accent sur la santé et la force physique de la jeunesse, tandis que le catholicisme « a plutôt développé l’idée que les valeurs spirituelles de la jeunesse étaient supérieures à celles de leurs parents. » Les citations qu’il aligne nous font saisir l’orgueil qui s’empara de toute une génération.
LE PERSONNALISME CHRÉTIEN
Sur ce terreau va être semée la graine du personnalisme, celui de Jacques Maritain. Nous reviendrons dans un prochain numéro sur cette pensée philosophique, implacablement réfutée par notre Père. Pour le moment, retenons simplement que, selon Maritain, chacun de nous est à la fois individu, en ce sens que nous faisons nécessairement partie d’une société, mais en même temps personne, c'est-à-dire un tout, à nous tout seuls, transcendant par rapport à cette même société. Autrement dit, la personne en tant qu'individu est une partie de la société, mais en tant que personne, elle la transcende.
Cette théorie va avoir un succès considérable, car elle est une justification métaphysique de la démocratie. En tant qu’individu, chacun est soumis aux lois de la société, mais en tant que personne, chacun est roi et doit exprimer sa volonté ! En tant qu'individu, l'homme est une partie du tout, il est subordonné à la société. Mais en tant que personne, non seulement il lui échappe totalement, mais c'est la société qui lui est subordonnée.
Emmanuel Mounier, autre penseur personnaliste, insistera plus encore que Maritain sur la « transcendance » de la personne sans plus aucune référence à Dieu, fin ultime de l'homme. C'est déjà le culte de l'Homme pour lui-même.
Gauvreau remarque qu’au Québec, le personnalisme de Maritain sera d’abord reçu comme un moyen de réfuter l’individualisme bourgeois de la société du temps et de promouvoir un esprit plus communautaire.
Mais très rapidement, le culte de la personne l’emporte sur la soumission de l’individu, l’exaltation du moi sur la tradition, afin de bâtir un monde nouveau où chacun puisse s’épanouir sans aucune contrainte. « Durant les années 1930, le personnalisme vécu au sein des mouvements d’AC du Québec a pris une nette coloration communautaire, alors que dans l’après-guerre, l’impact d’une culture davantage démocratique a mis en relief les facettes individualistes du personnalisme. »
Cependant, dès le passage de Maritain à Montréal en 1934, et les débats qui s’ensuivirent, les jeunes ont retenu que la « révolution spirituelle » dont il se faisait le chantre, et même la modernité comme telle, n’étaient rien d’autre qu’un concentré de la foi et des valeurs propres à la jeunesse !
On reste interloqué devant certaines déclarations de l’époque. Par exemple : l’abbé Adrien Malo prétendait qu’une vie chrétienne authentique ne découle ni des attributs de Jésus-Christ ni de leur simple imitation, et qu’il fallait oublier cette vieille conception de la spiritualité dont l’efficacité occasionnelle reposait entièrement sur la tradition. À notre époque moderne, toujours selon ce prêtre, les hommes choisissent de vivre en bons chrétiens parce que, dans leurs pensées, leurs relations affectives et leurs faits et gestes, ils savent reproduire en eux-mêmes, d’une manière directe et instantanée, la divinité du Christ ! Ce « miracle » est dû évidemment aux nombreuses qualités spécifiques de la jeunesse : l’ardeur, la force et la spontanéité ! Gauvreau commente : « Ce lien manifeste entre la disponibilité et l’enthousiasme des jeunes et une forme supérieure de la vie religieuse, nous introduit à l’élément central des mouvements de jeunes catholiques des années 1930 : une réincarnation de Prométhée, rien de moins ! »
Une citation de Simonne Monet, qui jouera un rôle capital dans l’évolution féministe de notre société, est vraiment caractéristique de l’état d’esprit de cette jeunesse catholique : « Quand les parents nous parlent de leur expérience, ils évoquent le plus souvent leur passé marqué par la tradition… pour des jeunes gens, le terme expérience a le sens d’invention, d’expérimentation, assumer des nouvelles fonctions, de nouveaux devoirs et des nouvelles responsabilités dans leur environnement social. Nous voulons courir des risques… la seule expérience valable consiste à essayer des choses… Notre vie quotidienne, marquée par le goût du risque et l’enthousiasme, sera plus chrétienne encore, puisqu’elle sera plus humaine. »
La rupture avec les générations précédentes, et notamment avec les formes traditionnelles de l’apostolat catholique, le personnalisme et une frénésie d’ouverture au monde afin de « le changer », sont donc les trois caractéristiques de l’état d’esprit de la première génération de l’Action catholique !
LA SURCHAUFFE DE L’APRÈS-GUERRE
Cependant, à partir de 1945, une division s’opéra en son sein, sans pour autant provoquer une réaction. Certains, dont Claude Ryan, pour intégrer davantage la jeune génération d’après-guerre dans le monde adulte des responsabilités, tant familiales que professionnelles ou politiques, voulurent atténuer le conflit de générations.
Mais l’autre courant, représenté surtout par Gérard Pelletier dans l’ombre duquel croîtra Pierre-Eliott Trudeau, ne voudra rien renier de ce qui distingue leur génération des précédentes. Leurs voyages en Europe et le spectacle des ruines accumulées par la guerre avaient achevé de les convaincre de l’échec de ceux qui les ont précédés. Plus que jamais les hantait la nécessité de bâtir un monde nouveau qui ne produirait plus de telles horreurs.
En outre, leur participation à des rencontres internationales de jeunes les a convaincus que la jeunesse constituait une classe indépendante et universelle, culturellement et socialement différente de celle des adultes !
Ils reviennent donc au pays avec une mentalité résolument révolutionnaire. Alors que Ryan veut travailler avec l’épiscopat, eux veulent s’émanciper définitivement de sa tutelle. Pelletier n’hésite pas à écrire : « Plutôt que de jouer à fond la logique moderniste du progrès véhiculée par la jeunesse, le catholicisme québécois était apparemment retombé dans l’écœurant sentimentalisme religieux du catholicisme à papa, confirmant la victoire de l’âge, de l’hypocrisie et de la routine sur le culte du réalisme politique. »
Et au nom de ce prétendu réalisme politique, ces jeunes rompent totalement avec le nationalisme canadien-français. Vingt ans plus tard, on les retrouvera tous à Ottawa, fédéralistes et farouches promoteurs de la Charte des Droits de l’Homme !
Alors que, pour leurs aînés, la Conquête était le grand évènement de notre histoire, pour eux, c’est la révolution industrielle qui est l’évènement charnière. Or, ici, elle ne commence qu’avec le vingtième siècle, si bien que la formidable croissance économique de l’après-guerre apparait comme le passage du Canada à l’âge adulte, et il leur revient la mission de parachever l’évolution de la société.
Leur grande obsession est celle de la conquête du monde par le marxisme. Pour lui barrer la route et pour qu’on puisse bâtir un monde nouveau qui n’engendre plus les horreurs fascistes, les chrétiens modernes doivent témoigner en faveur de la liberté intérieure et de la liberté extérieure. Au sein de l’Église, il faut donc qu’un « chris-tianisme ouvert sur la liberté » trace, à l’intention des catholiques, la voie de l’avenir et du progrès, à l’encontre d’un « christianisme des structures » contraignant, toujours identifié aux valeurs du passé.
Le maître mot de cette génération des chrétiens d’AC sera le dialogue, comme il le deviendra vingt ans plus tard dans l’Église, après l’encyclique Ecclesiam suam de Paul VI, en 1964. Même Ryan, par exemple, n’hésita pas à dire que le christianisme avait beaucoup à apprendre « de l’obligation que s’était imposée le marxisme de délivrer l’humanité de la frustration, de l’adversité et de l’aliénation » !
Il faut voir la suffisance de ces jeunes qui prétendent juger l’Église et leurs aînés sans se rendre compte de leur propre intoxication par la propagande anticléricale et marxiste. Par exemple, le futur sociologue Guy Rocher, ignorant tout de l’ordre chrétien d’avant la Révolution et du combat des catholiques sociaux, ose écrire en 1946 : « Le plus grand scandale de notre époque tient dans le fait que des païens furent les premiers à rêver de soulager concrètement la misère du prolétariat. Cela, il faut l’imputer à la lâcheté des chrétiens et à l’absence de l’Église. »
C’est après la guerre que l’influence d’Emmanuel Mounier fut la plus vive au Canada. « Tout ce qui ressemble de près ou de loin à une véritable élite spirituelle et intellectuelle au Canada français trouve un jour ou l’autre un lien de parenté avec lui », écrivait Ryan en 1953.
Mounier a défini le personnalisme non comme une doctrine, mais comme un « postulat de recherche », et, selon Gauvreau, c’est ce qui a tant passionné, ici, les jeunes militants chrétiens. Tout en soulignant la dimension spirituelle de l’existence humaine, le fondateur de la revue Esprit leur donnait toute latitude d’incorporer à leur pensée quelques-unes des modes intellectuelles du temps, comme l’analyse sociale marxiste et la psychologie existentialiste. En insistant sur les affinités entre christianisme et marxisme, en fustigeant sans pitié le christianisme traditionnel pour son oubli des besoins humains les plus fondamentaux, Mounier convainquit les jeunes catholiques québécois que leur religion n’était pas une force réactionnaire liée à des régimes conservateurs discrédités, mais qu’eux-mêmes étaient l’avant-garde de l’histoire !
Pour nous, CRC, ce qui est très frappant, c’est de reconnaître dans toute cette évolution de la pensée des catholiques canadiens-français d’après-guerre, les thèmes essentiels de l’enseignement des derniers papes.
Par exemple, l’évidente parenté entre l’anthropocentrisme de Jean-Paul II et cette pensée du jeune Pierre-Eliott Trudeau, datée de 1949 : « L’homme cherche à se libérer de tout ce qui l’opprime… il rejette toute théocratie pour lui préférer une vision anthropocentrique de l’Univers ; il découvre alors qu’au lieu d’émaner de Dieu et de ses ministres, l’autorité trouve sa source en lui-même. L’homme découvre ainsi qu’il peut prendre conscience des choses par lui-même, et nous voyons qu’au cours de l’histoire, les esclaves s’affranchissent de leurs maîtres, les classes moyennes de l’aristocratie, et de nos jours, le prolétariat de la bourgeoisie, chaque classe ou chaque groupe cherchant à se libérer du groupe qui le domine. »
Face à cette évolution inéluctable de la pensée humaine, il faut promouvoir « des valeurs qui fassent prendre conscience à l’homme de sa liberté ». Or, selon Trudeau-Wojtyla, « seul le christianisme offre une liberté authentique à l’esprit humain, à l’homme comme individu, et au monde ».
C’EN EST FINI DU CATHOLICISME ET DE LA CHRÉTIENTÉ
Très finement, Gauvreau n’arrête pas là sa dissection du personnalisme chrétien. Il remarque que, chez ces jeunes enivrés de liberté qui ont rompu tout lien avec la tradition, se développe une religion virile qui se doit de reconstruire le monde. « Le croyant n’est pas fait pour la contemplation, mais pour l’action », disaient-ils.
Or, une telle pensée aura comme première conséquence de faire du catholicisme un élitisme ! « Le christianisme intégral ne se rencontrera que chez une petite élite qui, dans sa vie quotidienne, peut donner l’exemple tout en maintenant très élevés son niveau d’engagement et son sens du devoir dans le lent cheminement de l’histoire. Ceux-là seuls constituent la communauté authentique ». Paradoxe qui apparemment ne gêne aucun des partisans du personnalisme chrétien et de l’AC : au moment où l’Église prétend s’occuper enfin des masses… elle cesse d’être populaire pour se concentrer dans une petite élite d’initiés !
Gauvreau constate une nouvelle fois qu’il y a rupture : « Ladite élite spirituelle a détourné la définition orthodoxe du chrétien, l’homme faible qui, voulant être sauvé, supplie la tradition et les autorités d’y pourvoir. Désormais, le point de départ de ce christianisme moderne était l’affirmation radicale, quasi nietzschéenne, de l’autosuffisance de l’homme, sa divinité étant d’avance assurée par la déclaration de saint Paul : Vous êtes des dieux. »
Deuxième conséquence : la mort de la chrétienté. En effet, Gauvreau remarque avec perspicacité que, pour ces jeunes chrétiens canadiens, « la religion constituait alors la source ultime des valeurs de camaraderie ; elle seule pouvait transcender et atténuer les rivalités économiques des classes sociales. Son rôle consistait à surmonter les vives et tenaces tensions entre intérêts rivaux en visant plus haut, une communauté spirituelle plus humaine et plus viable du fait que, justement, elle évitait les pernicieux contrôles et contraintes institutionnelles. Le vrai pouvoir et le véritable attrait du christianisme résidaient dans “ sa vive insistance sur la responsabilité et la liberté de la personne… sa libre adhésion… et sa résistance à toute forme de propagande et de pression ”.
« Pour que les chrétiens soient eux-mêmes une avant-garde, et qu’ils établissent un dialogue fructueux avec l’ère moderne – comprenons avec le marxisme –, il faut donc que le christianisme se débarrasse de sa propension à s’incarner dans des idéologies, des partis politiques et institutions explicitement chrétiennes. »
Voilà pourquoi Fernand Dumont, par exemple, n’hésite pas un seul instant à prôner le « refus énergique d’une implication du christianisme en politique et d’un nouveau règne temporel de la chrétienté. » Maurice Blain, quant à lui, pensait que les catholiques de la base devaient dévoiler tout le potentiel de la religion au monde contemporain en lui offrant « le scandale d’un catholicisme traditionnellement ouvert à l’humanisme et à la culture ; le scandale d’une nouvelle Église sachant distinguer le spirituel du temporel ; le scandale d’une authentique liberté spirituelle attentive au seul respect des consciences. »
Trudeau, lui, n’y allait pas par quatre chemins : « Les vrais païens sont ceux qui refusent cette séparation du temporel et du spirituel »!
Troisième conséquence : l’étiolement de la vie spirituelle est inévitable, malgré les mises en garde de Gérard Pelletier. Pour y remédier, et faute de pouvoir faire appel à la pratique traditionnelle de l’Église, on exigera une spiritualité ancrée dans le message évangélique des origines et la recherche toujours renouvelée d’un engagement personnel chrétien.
Nous n’avons pas besoin de souligner l’actualité de ces réflexions car elles sont toutes passées dans l’Église à la faveur du Concile et de l’enseignement de nos évêques dont la plupart sont d’anciens militants d’AC. Il ne faut pas s’étonner, par exemple, que Mgr Martin Veillette, président de l’assemblée des évêques catholiques du Québec, considère comme un dogme la séparation de l’Église et de la politique. On ne s’étonnera pas davantage que l’épiscopat québécois ne s’afflige pas de la fermeture des paroisses au profit de petits groupes de chrétiens engagés, qui seuls les intéressent vraiment. Ils en sont restés au « voir, juger, agir » de 1950 et à ses funestes conséquences qu’ils croient inéluctables !
Juste conclusion de Gauvreau : « Au moment de leur passage à l’âge adulte, les premiers militants de la jeunesse catholique ont fait comme s’ils voulaient arrêter le temps, poursuivant le rêve d’une “éternelle jeunesse” au sein d’une religion qu’ils croyaient leur avoir conféré le droit de revendiquer une supériorité morale et religieuse ancrée dans un engagement, un dynamisme et une vigueur distinctifs, et qu’ils se plaisaient, très prolixes en la matière, à opposer aux lacunes de la religion pratiquée par les adultes. »
DE L’ACTION CATHOLIQUE À LA RÉVOLUTION
Pourtant, les faits leur ont apporté très rapidement un cuisant démenti. En effet, dans les années 1950, les jeunes d’AC de la première génération qui voulaient passer la main, se sont rendu compte qu’ils n’avaient pas de relève ! Où était donc passée LA jeunesse dont ils n’avaient cessé de vanter les mérites ?
Elle était à mille lieues de leur idéal, exposée « à une sérieuse tentation sociale et culturelle, celle du libre comme l’air très caractéristique de l’individualisme américain, socialement irresponsable et tourné vers les seules gratifications du consommateur. Pour les militants catholiques, commente Gauvreau, l’émergence de cette nouvelle catégorie sociale et culturelle contredisait l’antithèse de leurs idéaux d’une élite dirigeante et d’une camaraderie spirituelle socialement engagée ».
Or, comme les qualités spirituelles de la jeunesse constituaient à leurs yeux le moteur premier du changement culturel et social, Pelletier, Trudeau, Ryan et les autres se sont retrouvés en porte-à-faux par rapport à ce flot d’adolescents de l’après-guerre, pressés d’embrasser non l’idéal du militantisme de l’AC, mais le way of life américain, l’imitation des vedettes de cinéma ou encore la réussite sociale dans les affaires, c'est-à-dire toutes les valeurs de ces adultes embourgeoisés que les vétérans de l’AC n’avaient cessé de brocarder et de combattre !
Cela leur a-t-il ouvert les yeux sur l’erreur du personnalisme et sur l’utopisme de leur système ?
Que non ! Ils s’en prirent au système éducatif confessionnel, qu’ils accusèrent de n’avoir pas su former la nouvelle génération en la préservant des « valeurs bourgeoises ». Fondé sur l’autorité des prêtres et des religieux, ce système scolaire catholique ne pouvait « que former des générations d’individus passifs, à l’esprit bureaucratique, tournés vers la seule poursuite névrotique des biens matériels et de gratifications diverses. »
C’est alors que se forgera dans leurs esprits la nécessité d’une réforme du système scolaire qu’il faudra arracher à l’Église pour le confier à l’État démocratique et laïque. La Révolution tranquille se mit ainsi en marche alors que le pouvoir de Duplessis était encore bien assis.
Des deux premiers chapitres de l’ouvrage de Michael Gauvreau nous retenons donc que l’implantation au Canada français d’un nouveau système d’apostolat en rupture avec la tradition de l’Église, mais voulu par le pape Pie XI et fondé sur le personnalisme de Jacques Maritain, a ouvert la porte au démon de l’orgueil qui a infesté toute une génération.
Nous verrons, le mois prochain, les ravages de cet esprit de Satan dans les familles canadiennes. Mais dès maintenant, constatant que cet orgueil et cette fausse métaphysique ont désormais envahi toute l’Église, nous pouvons affirmer que celle-ci ne renaîtra que par le retour, soutenu par une vraie métaphysique, à ce qui fut en elle le fruit de l’action de l’Esprit Saint pendant deux mille ans.



