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Renaissance catholique n° 158
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Il est ressuscité !
Rédaction : Maison Sainte-Thérèse
N° 164 – Janvier 2009

LA RÉVOLUTION DE LA FAMILLE

Familles du Québec
 

La thèse de Michael Gauvreau, les origines catholiques de la révolution tranquille, dont nous avons commencé à vous rendre compte le mois dernier, expose la révolution des esprits que le personnalisme chrétien de Maritain et l’Action catholique spécialisée ont opérée au Québec, surtout dans les années quarante et cinquante. La Révolution tranquille de la décennie suivante n’en sera que l’expression politique.

Les chapitres suivants de son livre sont consacrés à l’évolution de la famille canadienne française, ou plus exactement, à sa transformation radicale bien avant les réformes du gouvernement Lesage. « La plupart des Québécois, fait-il remarquer, n’ont pas vécu la Révolution tranquille au niveau de la politique, mais comme une cassure, au sein même du catholicisme, de la notion de famille institutionnelle, avec ses rôles et ses responsabilités hiérarchisés. »

LA FAMILLE AU SERVICE DE L’ÉPANOUISSEMENT DE LA PERSONNE

Traditionnellement, au Canada français, la famille était nombreuse et le père y exerçait une autorité incontestée d’autant plus forte qu’il était celui qui assurait le pain de la famille et qui initiait ses fils au travail nécessaire à la subsistance de tout son petit monde. Or, cet aspect de la vie familiale, caractéristique de notre monde rural, disparut aux alentours des années quarante sous le coup de l’urbanisation et de l’industrialisation. Le père est devenu un salarié, ses fils aussi, et c’est un étranger à la famille qui donne de l’ouvrage aux uns et aux autres.

C’étaient surtout les relations de la « môman » avec ses enfants qui faisaient l’essentiel du climat familial, tandis que ses relations affectives avec son mari restaient absolument secrètes et semblaient ne pas compter. Ce sera la caractéristique qui résistera le plus à l’évolution que nous allons décrire.

Par contre, un autre grand bouleversement du cadre familial sera son rétrécissement. À partir des années quarante, la famille élargie devient nucléaire, comme disent les sociologues, c’est-à-dire qu’elle ne réunit plus que les parents et leurs enfants, le reste de la parenté a son autonomie et n’intervient généralement pas dans la vie quotidienne.

Enfin, à partir des années cinquante, le travail de la femme est devenu chose courante, comme l’émancipation des enfants dès la fin de leur secondaire.

Mais cette évolution socio-économique de la famille s’accompagne surtout d’une évolution des mentalités. Gauvreau la fait naître au sein de l’Action catholique à la suite de l’encyclique de Pie XI, Casti connubili. Tout à l’honneur du sacrement de mariage et de la famille chrétienne, ce document pontifical voulait aussi réagir contre la propagande mussolinienne très nataliste et sans aucune référence à la foi.

Pie XI insistait donc, davantage qu’on ne le faisait avant, sur ce qu’il nommait le « partenariat sacré » entre les époux, et donc sur leur sanctification mutuelle. Le Pape ne parlait plus du mariage uniquement comme d’un contrat ou une institution légale, mais comme la libre mise en commun de leurs destinées par deux personnes.

Commentée par des aumôniers imbus du personnalisme de Maritain, l’encyclique provoqua une évolution de la conception du mariage dans l’esprit des jeunes gens de l’Action catholique, au détriment de sa fonction sociale. Elle avalisait, dit Gauvreau, « un courant autrement plus individualiste, privilégiant tout ce qui était de l’ordre de l’émotif et du psychologique, et nommément, la joie de vivre ensemble et l’épanouissement physique et spirituel du couple marié. Ce n’était plus les enfants ou la famille élargie, mais le couple marié, constitué comme tel par un sacrement, qui se voyait promu élément capital de la famille. »

Dans les mouvements d’Action catholique (AC), on s’imaginait qu’avec de telles promesses de bonheur et d’épanouissement mutuel, en combinant devoir et satisfaction personnelle, on ranimerait chez les jeunes le désir de fonder une famille, assombri par le climat de la crise économique. Aussi les aumôniers prêchèrent-ils en faveur d’un nouveau modèle familial, fondement du bien-être individuel et de l’ordre démocratique, mais cela ne faisait que renforcer la critique de l’institution traditionnelle.

Les jeunes, eux, retenaient de tout cela, explique Gauvreau, que « la valeur spirituelle du mariage résidait avant tout dans le partenariat émotionnel, sexuel et psychologique des époux ». Ce qui entraîna « une sorte de sacralisation de l’acte sexuel lui-même à l’intérieur du mariage, lui assignant du coup une valeur prédominante dans le processus de sanctification du couple par le mariage ». Nous sommes en 1935 !

À la même époque, quantité d’études psychologiques furent publiées selon lesquelles une saine sexualité était synonyme de maturité émotionnelle, et donc de liberté humaine !

De tels propos étaient évidemment choquants pour l’immense majorité des adultes de l’époque. « Il n’était donc pas surprenant, commente Gauvreau, que les militants insistent sur la totale dichotomie morale entre les nouvelles valeurs de la jeunesse, tournées vers l’épanouissement, la communauté et une spiritualité authentique, où une satisfaction sexuelle réciproque sanctifiait le mariage lui-même, et celles de l’ancienne génération (…). Alexandrine et Gérard Pelletier, qui s’étaient mariés dans les années 1940, se plaignaient de ce que les générations précédentes de fidèles avaient participé à une conspiration du silence sur la question de la vie matrimoniale, conspiration qui indiquait, selon beaucoup de laïcs de l’AC, « un retour aux vieilles erreurs de Jansénius et d’Origène, qui présentaient la sexualité humaine et les passions en général comme le Mal même, alors que dans les faits, elles sont bonnes et belles. »

« Dans ce contexte, continue Gauvreau, l’usage répandu du mot jansénisme, loin d’évoquer les vieilles querelles doctrinales françaises du 17e siècle, était plutôt une injure utilisée par les jeunes militants catholiques pour mettre en valeur leur propre supériorité spirituelle, dont la sexualité constituait le cœur, sur les vieilles traditions cléricales identifiant puritanisme et abnégation comme témoignages d’une vie spirituelle plus authentique. »

Le sociologue français traditionaliste Philippe Ariès conclura très justement : « avec de tels raisonnements, le mariage, au lieu de marquer la fin de l’adolescence, s’annonçait comme la continuation d’une jeunesse insouciante… ».

Il ne faudrait pas penser pour autant que cette évolution se soit faite sans résistance. Au sein même des familles, bien des parents furent scandalisés. Le clergé fut plus discret, l’AC étant « sacro-sainte » pour cause d’engouement pontifical, mais tout de même certains prêtres firent entendre leur voix, comme le jésuite Paul Vanier qui dénonça derrière ces nouvelles théories « une nouvelle forme d’égoïsme ».

L’EXALTATION DE LA FEMME
ET LA RÉDUCTION DE L’AUTORITÉ PATERNELLE

Au sein de la famille, c’est la conception du rôle de la mère qui évolua tout d’abord. Les cours de préparation au mariage exaltèrent son épanouissement personnel, sous prétexte d’augmenter la qualité de son dévouement familial. « Les tâches de mère et de gardienne du foyer ne doivent en aucune façon absorber tout son temps et toute sa vie, car elle doit allumer, nourrir, protéger la flamme spirituelle au sein de la famille, mais d’abord et avant tout dans son âme à elle. »

Cours de préparation au mariage
La première retraite mixte de fiancés à Trois-Rivières en 1947.

Puisqu’elle se doit d’être « sur la même longueur d’onde » que son mari, il est important qu’elle s’occupe d’autre chose que du ménage ou de la lessive : « Chaque femme, mariée ou non, doit sentir qu’elle est l’égale de l’homme, qu’elle est une personne de plein droit, capable de donner et de recevoir, d’échanger, de s’occuper d’elle-même, en toute chose unie à son homme, qu’elle aide, qui lui ressemble ».

Personnalisme oblige, la revue de la JOC explique : « Avant même d’être une femme, la femme est un être humain doté d’une dignité suprême. Cette dignité mérite respect et considération. »

Cette révision du statut de la femme fut accompagnée d’une remise en cause de l’autorité paternelle. Puisque le personnalisme exigeait l’épanouissement personnel de chacun des membres de la famille, rendre les enfants autonomes devint l’un des buts de l’institution familiale. On inculqua alors aux futurs parents qu’il était de leur devoir de permettre à chacun de faire sa vie de son côté, sans aucune référence à une prétendue tradition familiale.

Puisque l’école et les médias se chargeaient maintenant de préparer les enfants à leur futur rôle social, « la fonction première de la famille était d’aider ses membres à se construire un univers personnel en combinant relation sociale et intimité. » Comme disait, probablement avec ravissement, le jésuite personnaliste Stanislas de Lespatis, « elle crée du personnalisme ».

Remarquez que tout cet enseignement se retrouvera trente ans plus tard dans la constitution conciliaire Gaudium et spes, où la famille sera présentée comme « une école d’enrichissement humain ».

La grande difficulté pour les théoriciens catholiques et personnalistes de la famille moderne, fut de trouver un équilibre entre l’autorité et la libre expression. Certes, il fallait « préparer l’enfant à vivre sans contrainte extérieure », mais sans pour autant supprimer toute autorité !

En fait, c’est le paternalisme qui fut leur cible, au profit d’une autorité paternelle réputée légitime et noble, celle qui accompagne l’épanouissement de la personne. Ainsi dans la famille moderne, qu’on aime aussi à qualifier de démocratique, « les parents doivent avant tout devenir de vrais amis de leurs enfants, jouer le jeu des relations plus égalitaires ».

Il est intéressant cependant de noter qu’après guerre, pour contrer une première vague de féminisme et de délinquance juvénile, même l’AC s’appliqua à restaurer l’autorité paternelle. On fustigea alors le héros du cinéma américain, ou encore l’homme d’affaires prospère mais toujours absent de son foyer, pour exalter le père de famille « qui fait la famille ». On parlera même de « pontificat domestique  », allant jusqu’à citer quelques discours du maréchal Pétain !

Ce retour à une conception plus classique témoigne de l’importance qu’on accordait encore à l’institution familiale, même si on voulait la voir évoluer. Cependant, à partir de 1955, les exigences de la démocratie seront les plus fortes, et la conséquence inéluctable du personnalisme apparaîtra : l’institution familiale elle-même va être contestée.

En effet, de plus en plus soucieuse de ne pas se séparer des « jeunes », une grande partie du clergé, celle qui avait grandi au sein de l’AC, adopta leur point de vue critique. Ces prêtres prétendirent que la nouvelle culture jeune était spirituellement plus authentique que les valeurs terre-à-terre des parents, creusant ainsi un peu plus « le fossé entre les générations ».

    Le dépouillement systématique des revues catholiques par Gauvreau montre comment, dès la fin des années cinquante, l’autorité des parents, leurs croyances et leurs pratiques religieuses étaient fréquemment ridiculisées. « En bout de course, on a ainsi désacralisé l’ancien modèle catholique de la famille publique. »

Or, le climat de l’époque était à un renforcement des pouvoirs de l’État pour instaurer une société plus juste, plus démocratique, plus égalitaire. Tout se mettait donc en place pour qu’un jour l’autorité publique contourne la famille en créant des politiques sociales touchant ici les femmes, là les enfants, ailleurs les jeunes, mais comme individus consommateurs de services, indépendamment de leur appartenance familiale.

Deux phénomènes, selon Gauvreau, allaient favoriser cette évolution. Le premier fut l’arrivée des jeunes, et en particulier des jeunes femmes, sur le marché du travail, en toute indépendance de leur famille.

Le second phénomène fut celui de l’émergence d’un comportement de groupe opposé à celui de la famille. « Très vite, on s’aperçoit que ce n'est plus la famille qui met en branle les mécanismes psychologiques qui nourrissent le besoin d’affection, mais une culture jeune indépendante et égalitaire. » C’est surtout sur la sexualité que l’opposition se focalisait : « la jeunesse voit dans l’acte sexuel une façon de grandir, alors que les adultes y voyaient matière à honte ». Or, toujours à cause du personnalisme qui exalte l’épanouissement de la personne, une grande partie du clergé en vint à soutenir la « culture jeune autonome » et reprochait aux adultes d’ignorer complètement tout ce que pouvait représenter « la nature divine et humaine de l’instinct sexuel ».

En avalisant ainsi l’opposition radicale entre les jeunes et les adultes, considérés comme deux catégories sociales psychologiquement incompatibles, le clergé accréditait l’idée que la famille est un phénomène marginal, pour ne pas dire funeste, pour le développement des jeunes !

Pire encore, en permettant aux adolescents de se définir leur propre personnalité par des formes de sociabilité échappant au contrôle des adultes, le clergé imbu des principes de l’AC en est venu logiquement à déclarer normales toutes les manifestations d’in-dépendance de la jeunesse. Aux parents déconcertés, il les présenta comme une étape nécessaire vers l’âge adulte, le signe « d’une quête de valeurs spirituellement et moralement supérieures à celles de leurs parents » !

Un camp jéciste
Un camp jéciste. La jeunesse d’après-guerre réclame son droit aux loisirs.

Il n’y a donc pas de doute, nous dit Gauvreau, qu’entre 1960 et 1970, le catholicisme a ouvertement cessé de soutenir la famille institutionnelle et a proclamé implicitement la supériorité des besoins et des satisfactions individuelles sur le maintien des hiérarchies et des solidarités familiales.

Or, dans ces années-là, l'État avait encore une conception très traditionnelle de la famille. Même durant la Révolution tranquille. C'est pourquoi la commission Boucher, mise en place par le gouvernement Lesage en 1960, ne reprocha à la politique de Bien-être de Duplessis que la totale étanchéité entre les organismes sociaux ; aussi ne préconisa-t-elle qu'une amélioration du financement et de la planification de l'aide de l'État. Et, surtout, elle laissa subsister les réseaux d'entraide sociale mis en place par l'Église et les familles continuèrent à être les seules bénéficiaires des subsides de l'État.

Encore en 1963, la réforme conduite par le ministre Émilien Lafrance, remplaça « le ministère du Bien-être public » par « le ministère de la Famille et du Bien-être public », dont le but premier était « de reconnaître et faire respecter la primauté de la famille ». On ne voulait toujours pas que la tutelle gouvernementale vienne se substituer à l’autorité paternelle.

LA RESPONSABILITÉ DE L’ÉGLISE

C’est donc l’Église seule qui porte la responsabilité de la disparition de la famille comme institution sociale. « À cet égard, écrit Gauvreau, le catholicisme fut l’un des principaux vecteurs de l’un des éléments clés de la modernité : la famille elle-même devenait la scène de ruptures fondamentales, sur les plans social et culturel, parce qu’elle avait tendance à contenir et réprimer les besoins psychologiques de l’individu cherchant à s’exprimer librement. Pour plusieurs observateurs catholiques, la famille demeurait foncièrement incapable de réduire les tensions entre le besoin impérieux de ses membres de s’épanouir personnellement d’une part, et le maintien de l’autorité parentale d’autre part. Cette faillite, croyaient-ils, indiquait que la famille était irrévocablement entrée dans une période de crise permanente, dont les signes les plus nets étaient le taux d’augmentation des psychopathologies individuelles et la con-testation sociale. »

Les jésuites, par exemple, publient en 1964 les résultats d’une vaste enquête dans leurs établissements. Elle commence par un préambule très explicite : « Cette période de prospérité enseigne trop tôt à la jeunesse, parmi toutes les belles choses délicatement offertes par la vie, l’usage effréné de sa liberté. Ces jeunes n’ont jamais connu la contrainte, et ils souhaitent vivre le moment présent ; ils tracent leur propre voie sans faire jamais référence au passé. Cela peut donner le vertige, quand on voit le jeune beatnik vouloir vivre pauvrement comme François d’Assise et faire l’amour comme Simone de Beauvoir… Quel mélange de tradition et de nouveauté ! Quel cocktail ! Quel chaos psychologique ! ». Or le reste de l’article, loin de s’employer à condamner et à contrer cette évolution, l’avalise !

Toutes les études publiées à cette époque vont dans le même sens, remarque Gauvreau. « Elles ont cherché à englober la mentalité de toute une génération en lui appliquant des notions aussi vastes que celle de liberté. L’objectif visé était d’attribuer à la jeunesse un statut à part qui, laissant de côté les anciennes lignes de démarcation du revenu ou de l’instruction, lui conférerait une spécificité spirituelle et culturelle par rapport à la génération précédente. »

Par exemple, en 1962, l’AC a commandité une enquête sociologique significativement intitulée le monde des jeunes et le monde des adultes, postulant du même coup une séparation entre deux mondes différents.

En 1964, à la Conférence canadienne sur la famille, « Nous vivons aujourd’hui dans un monde qui n’est plus reconnaissable, constate Gilles Desmarais : les mêmes faits n’ont pas la même signification pour les adultes et pour les jeunes. » Et la faute en revient aux parents : « L’élément peut-être le plus frappant de ce débat de générations dans les cercles catholiques fut l’opprobre jeté sur les parents, et en particulier sur les pères, dont les fautes morales et psychologiques étaient à l’origine du courant contre-culturel. »

DU PERSONNALISME À LA LICENCE DES MŒURS

Louis Girard déclarait : « La désagrégation graduelle de l’esprit de famille vient de ce que les jeunes cherchent en dehors de la maison ce que le foyer ne leur offre plus. » Mais que cherche la jeunesse, sinon la liberté et, en particulier, la liberté sexuelle ? D’ailleurs, Gauvreau remarque que les filles ont été l’élément moteur du changement de mentalité, plus que les garçons qui restaient attachés à l’idée de l’autorité paternelle.

L’institution familiale traditionnelle, très ancrée dans les mentalités des adultes, s’opposant toujours à l’évolution sexuelle de la société, on en vint dans l’Église à critiquer le système scolaire traditionnel pour le rendre plus capable de supporter l’évolution des mœurs. C’est la raison pour laquelle on recommanda la mixité dans les écoles, à l’exemple de ce qui se pratiquait déjà au Canada anglais depuis 1940.

La commission pour la réforme de l’enseignement, présidée par Mgr Parent, la proposa sans sourciller, comme allant de soi. À ses yeux, elle présentait l’avantage d’éviter d’avoir deux systèmes éducatifs au niveau secondaire. « En rapprochant les jeunes des deux sexes, on établirait les bases “ d’une relation plus saine ”. Et puis l’enseignement papal n’était pas immuable ; et s’opposer à l’éducation mixte, “ comme à l’époque où famille et religion n’étaient que contraintes ”, n’avait peut-être plus de sens, “ vu les conditions dans lesquelles les jeunes sont élevés de nos jours ” ».

Cette prise de position en faveur de la mixité entraîna un vif débat qui fut, en réalité, le prétexte à un accablant procès de l’Église institutionnelle et de sa conception de la famille. C’est le fondement même de la société qui fut à ce moment-là contesté de toutes parts. On prétendit que la famille « pouvait être vue comme bonne ou mauvaise, selon la latitude qu’elle accordait ou refusait au libre développement des personnalités, et plus particulièrement celles des soumis d’hier : épouses, enfants et adolescents ».

Il en résulta deux nouveautés qui, dix ans auparavant, auraient été absolument inimaginables : l’organisation des cours d’éducation sexuelle à l’école, sous contrôle de l’État avec la complicité souvent active de l’Église, et l’organisation d’un courant féministe.

En ce qui concerne l’éducation sexuelle, il faut remarquer que les cours de préparation au mariage, organisés avant-guerre par l’AC, avaient largement préparé le terrain. On y enseignait le contrôle des naissances par les méthodes naturelles. Plus tard, beaucoup de prêtres furent favorables à la pilule contraceptive. Lorsqu’en 1968, l’encyclique Humanae vitae en interdit l’usage, ce texte du Magistère fut accueilli au Québec comme un texte réactionnaire, un inconcevable retour en arrière. Vivement critiqué par une grande partie du clergé, il servit aussi de prétexte à de nombreuses familles pour abandonner la pratique religieuse. Nous aurons à en reparler.

À partir de 1965, c’est dans le cadre de l’enseignement public secondaire que l’éducation sexuelle est proposée, sous le contrôle de l’État, dans le sillage des réformes éducatives plus générales. Le clergé, les religieux enseignants et les professeurs catholiques étaient encore nombreux, et c’était souvent à eux de donner ces cours supervisés par l’État. Cette situation entraîna de vives réactions, mais elles furent aussitôt taxées de rétrogrades et d’intégristes ; la Hiérarchie garda le silence.

Le mouvement féministe s’organisa en 1966, mais ses premières manifestations discrètes datent de 1964. Son but était uniquement d’obtenir que les hommes acceptent davantage de rôles dits féminins, afin d’être plus proches des enfants et de rétablir l’équilibre. Cependant, l’intention des militantes n’était pas de sauver la famille, mais d’imposer comme priorité l’épanouissement des femmes en tant qu’individus.

Remarquons enfin, avec Gauvreau, que la réforme du Code civil en 1964 provoqua une explosion du nombre des divorces. C’est aussi à partir de ces années qu’on enregistra une forte augmentation de la délinquance juvénile.

AVEC LA BÉNÉDICTION DU CONCILE

La pratique religieuse étant restée importante au Québec jusqu’à la réforme liturgique de 1969, pratiquement toute la population catholique fut soumise à la propagande personnaliste du clergé approuvant sans réserve l’évolution de la jeunesse, dans la crainte de la voir rompre définitivement avec l’Église. Or, la révolution conciliaire allait achever de persuader l’ensemble du clergé de l’orthodoxie de l’enseignement de Maritain, et donc des changements de la société québécoise. Les parents n’avaient plus qu’à s’y rallier… par obéissance !

En utilisant volontiers le langage de renouveau et d’ouverture au monde laïque, qui avait inspiré les réformes de Vatican II, on fit croire que les valeurs de la jeunesse étaient bien celles du catholicisme authentique. Par exemple, le père Marcotte, jésuite, expliquait que le meilleur moyen de canaliser l’agressivité des jeunes contre l’autorité et la sagesse d’antan était « d’insister sur les aspects révolutionnaires du christianisme, et de souligner les affinités entre l’esprit de rébellion propre à la jeunesse et un esprit authentiquement chrétien. »

Bien avant la déclaration fédérale de 1971, signée par Gérard Pelletier, devenu ministre fédéral de la jeunesse, le cardinal Léger avait félicité la contre culture des jeunes d’avoir inspiré une « idéologie de rechange » s’appuyant sur de nouvelles valeurs, vouée aux changements politiques et culturels. Gauvreau commente : « Il donnait le coup de grâce à l’idée d’une hiérarchie familiale tout en accordant une légitimation morale sans précédent aux aspirations égalitaires des jeunes gens et à leur exigence de liberté personnelle. »
Nous verrons le mois prochain, comment l’Église, dans la foulée, a sabordé son propre système d’enseignement qu’elle jugeait désormais « inadapté à la vraie vie ». La Révolution tranquille s’est donc déroulée d’abord dans l’Église avant de se répercuter dans toute la société par l’action de l’État.

On reste pantois à la lecture des propos de certains clercs, qui ont pu se répandre en toute impunité, sans la moindre censure ecclésiastique. Par exemple, celui-ci, du Père Bradet, directeur du mensuel progressiste Maintenant : « Nous ne pouvons plus croire de nos jours ce en quoi nos fidèles croyaient hier encore, et les jeunes de demain ne vont pas croire ce en quoi nous croyons aujourd’hui. »

Les communautés religieuses et l’épiscopat n’ont pas tardé à imposer une réforme catéchétique d’avant-garde fondée sur la libre adhésion de l’enfant à la doctrine religieuse. Marthe Henripin, militante influente en cette matière, expliquait qu’il fallait moins définir de nouveaux programmes, que de « reconstruire tout l’édifice à partir de la base, et la base, c’était la mentalité et les besoins des jeunes. »

Gauvreau achève son constat : « En préférant l’expérience religieuse des jeunes à l’enseignement de la doctrine et du rituel sacramentel défini par des adultes, la nouvelle présentation de la foi ne pouvait en effet que saper les bases de l’autorité. Lorsque celle-ci leur interdira la pilule, beaucoup de ces jeunes à qui on avait tout concédé pour les garder, sont partis, alors que les parents étaient depuis déjà longtemps écœurés. »

Beaucoup de prêtres avaient bien essayé d’associer ces derniers au renouveau, mais ce fut l’échec. « Écœurés de se voir sans cesse malmenés à propos des “ nouvelles valeurs ”, et inquiets de ce que le nouveau catéchisme ne donnait plus les mêmes explications que celles qui avaient été offertes aux générations précédentes, la plupart des parents ont alors adopté la ligne de la résistance passive, s’en remettant tout simplement à l’école pour les questions d’instruction religieuse. »

En fait, ce n’est pas de la résistance passive, mais la démission de pauvres chrétiens désorientés par leurs pasteurs !

Sapée par l’Église, réduite par vingt ans de personnalisme à n’être plus qu’un cadre biologique sans aucun rôle social essentiel, la famille allait être abandonnée à son tour par l’État. Les militants progressistes, dont la plupart sont issus de l’AC, commencèrent à réclamer du gouvernement la mise en place de politiques sociales individuelles.

Lorsqu’Émilien Lafrance, ministre de la Famille et du Bien-être social, démissionna après le refus de ses collègues du gouvernement d’interdire la vente de l’alcool le dimanche, il fut remplacé par René Lévesque. C’est donc le futur fondateur du Parti québécois qui, le premier, envisagea une aide étatique universelle, considérant que le bien-être, la santé et les allocations de sécurité sociale constituaient « un droit individuel strict », brisant les organismes de l’Église comme ceux mis en place par l’abbé Bourgeois (cf : L’abbé Charles-Édouard Bourgeois, le diocèse-providence plutôt que l’État-providence, in La Renaissance catholique n° 128, mai 2005).

Cependant, Lévesque n’osa pas rayer toutes les aides en faveur de la famille. Le programme du Parti québécois lui-même fera encore mention d’une politique au profit de « la famille, communauté de base ».

C’est seulement en 1970, avec le retour au pouvoir des Libéraux de Bourassa et de Claude Castonguay, que l’ultime étape est franchie. Le ministère « de la Famille et du Bien-être public » devient celui « de la Santé et des Affaires sociales » : toute reconnaissance institutionnelle de la famille par l’État est désormais exclue.

Aujourd’hui, la conclusion s’impose. En décrétant que la famille constituait un obstacle à l’épanouissement des personnes, les partisans du personnalisme au sein de l’Église ont déclenché une révolution sociale et culturelle dont l’aboutissement a été le confinement de la religion et de la famille à la sphère privée. À la fin des années soixante, non seulement la chrétienté canadienne-française a vécu, mais la famille n’est même plus le fondement de l’ordre social !

Depuis, notre société québécoise s’enlise dans des problèmes sociaux sans remède pour devenir une société éclatée et multiculturelle. Il lui faudra bien revenir à la vérité de la condition humaine, selon laquelle « la famille est la base de la vie humaine fraternelle », comme le démontre la métaphysique relationnelle de l’abbé de Nantes, et comme l’Église l’avait enseigné fidèlement depuis deux mille ans. Mais avant de nous replonger dans ce lumineux enseignement, il nous faudra encore suivre Michael Gauvreau au sujet de la réforme de l’enseignement public qu’orienta le fameux « rapport Parent ».


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