
| Rédaction : Maison Sainte-Thérèse | N° 165 – Février 2009 |
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LA RÉVOLUTION SCOLAIRE
Entre 1963 et 1965, la réforme de l’enseignement est la réforme-clé de la Révolution tranquille, celle qui arrache définitivement la jeunesse québécoise à l’influence traditionnelle de l’Église. Cependant, les prêtres et les fidèles restaient si attachés à leur alma mater, aux chers frères et aux bonnes sœurs qui les avaient enseignés, qu'une déconfessionnalisation était absolument impensable.
Pourtant, elle s'est faite avec l'accord de l'épiscopat et sous l'influence d'intellectuels catholiques. C'est leur adhésion sans faille au personnalisme et aux principes de l'Action catholique (AC) qui explique ce paradoxe. Michaël Gauvreau le démontre dans la troisième partie de son ouvrage Les origines catholiques de la Révolution tranquille.
Déjà, ses précédents chapitres nous avaient montré comment l’AC passait au crible d’une critique systématique l'Église et la famille. L'école y était associée, on lui reprochait de ne pas bien préparer les nouvelles générations au monde moderne : l’idée d’un renouveau de l’éducation couvait donc depuis longtemps au Québec… Certains vont savoir exploiter ce mauvais esprit pour satisfaire leur ambition révolutionnaire et leur haine anticléricale. Ils le feront de main de maître, comme nous l'avons déjà montré dans la Renaissance catholique de mars 2003, sous le titre La Révolution de l’enseignement catholique. L'histoire de ce complot vient compléter l'analyse purement idéologique de Gauvreau et donne toute sa portée à la révolution scolaire qui a mis à bas notre chrétienté canadienne-française.
LES PREMIERS ÉBRANLEMENTS
Tout commence par la publication, à la une du Devoir, des Insolences du frère Untel. Leur auteur, le frère Jean-Paul Desbiens, est un jeune mariste qui a grandi dans l’AC. Il s’est résolu à écrire une critique terriblement acerbe de l’éducation secondaire catholique pour réveiller l’apathie de ses compatriotes. Il veut une réforme radicale de l'enseignement afin d'éviter, dit-il, que « le peuple canadien-français s'éloigne de la religion » !
Moyennant quoi, il est le premier à porter un coup décisif au prestige de l’enseignement donné par le clergé et les communautés religieuses. La faute en revient aussi à la direction du Devoir qui lui assure une large audience sans la moindre critique. Pourtant, l’honnêteté intellectuelle exigeait de relativiser ses propos en rappelant notamment les remarquables réalisations des frères enseignants, y compris les Maristes, qui amélioraient constamment les programmes scolaires et la pédagogie, parfois même en s'opposant au conservatisme de l'épiscopat (cf. La promotion des études supérieures, la Renaissance Catholique n° 98, mai 2002).
En réalité, ce n’est pas la qualité de l’enseignement qui intéresse le frère Untel. Ce qu'il fustige, c'est la fidélité à un type de société qu’il estime dépassé ; ce sont surtout « les éducateurs qui, au lieu d’enseigner une religion héroïque, une foi vivante faite d’inquiétude, d’affirmation de soi, de mystère et de choix personnel, parlaient d’orthodoxie et de routine », et un « catholicisme desséché, craintif, ignorant, dont la morale faite d’interdictions ne pense qu’au sexe ». S'il s'en prend au joual, c'est que celui-ci est à ses yeux le fruit naturel de cet enseignement sclérosé.
Le Devoir assure aussi une égale et funeste publicité à un autre débat, celui que soulève le projet des Jésuites d'ouvrir deux universités en région, dont une à Trois-Rivières, pour faire face à l'augmentation de la population.
Leur demande d’autorisation auprès du gouvernement aurait dû être une simple formalité, mais les francs-maçons, les chrétiens personnalistes et progressistes, déjà bien installés à l’Université de Montréal, ne peuvent l’accepter. En effet, ces deux nouveaux établissements universitaires, aux mains d'une congrégation réputée pour son haut niveau intellectuel, auraient eu une influence bénéfique sur l’enseignement secondaire en région, justement celui que brocardait le frère Untel. Les accepter, conforterait singulièrement l’enseignement confessionnel dans la Province.
Cette coalition de bien-pensants déclenche donc une hypocrite campagne médiatique accusant les Jésuites de vouloir créer l’anarchie et de favoriser l’américanisation de notre culture catholique et française ! Tout est bon pour obtenir du gouvernement un moratoire sur les fondations et surtout pour lancer un débat critique sur l’éducation confessionnelle.
LE MOUVEMENT LAÏQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Cependant, c’est la fondation du Mouvement laïque de la langue française (MLLF), le 8 avril 1961, qui est le fait déterminant. Pour la première fois au Canada français, une minorité francophone non catholique se fait entendre pour rejeter catégoriquement la confessionnalisation de l'école publique.
Pour ce faire, le MLLF pose habilement la question de sa compatibilité avec la démocratie. C’est toucher au point sensible et diviser les catholiques en se ralliant aussitôt les émules de l’AC acquis depuis longtemps à la démocratie-chrétienne. Cela faisait déjà longtemps, par exemple, que le Père Lévesque o.p, ex-doyen de la faculté des sciences sociales de l’Université Laval et bête noire de Duplessis, s'en était pris à « la vieille équation entre foi catholique et identité canadienne-française à la base du credo nationaliste ». Tout ce qui pouvait y mettre fin était considéré comme un progrès ; la proclamation de la laïcité comme pierre de touche d’un nouvel ordre démocratique serait donc facilement admise par ses disciples de la Faculté des Sciences sociales de l'Université Laval.
Pourtant, le MLLF est un mouvement très minoritaire, absolument pas représentatif du Canada français. Des artistes célèbres, des personnalités très en vue du monde des médias et de l’éducation supérieure, assurent son renom, mais au plus fort de sa gloire il ne comptera que trois mille membres, concentrés à Montréal ; la succursale qu’il ouvrira à Québec ne recevra que… huit visites !
En outre, malgré la vague d'immigration qui, de 1945 à 1961, conduira 400 000 immigrés dans la Belle Province, le recensement de 1963 indique que le Québec est chrétien à 97 % et catholique à 88 %. Les non-croyants ne représentent encore que 0,3 % de la population.
Dans ce contexte, le MLLF comprend qu’il n’a pas intérêt à arborer l’anticléricalisme sectaire à la française. Pour ne pas brusquer l’opinion publique, il oriente sa campagne de revendications sur le respect de la liberté individuelle. Plutôt qu'un système d’enseignement public laïc, encore moins, évidemment, une école athée, il réclame une éducation qui traiterait toutes les religions avec respect. Il propose que d'autres établissements puissent exister à côté des écoles confessionnelles, comme des « points de rencontre idéale pour les enfants des diverses origines religieuses ; on y apprendrait une culture citoyenne de rassemblement basée sur un nouvel équilibre entre foi et raison. » Et devant la Commission Parent, le MLLF évite toute polémique anticatholique.
Cette commission Parent a été la trouvaille diabolique du gouvernement Lesage, et en particulier du ministre Gérin-Lajoie, pour arriver à ses fins. Apparemment rien de plus favorable à l'Église que cette commission composée uniquement de catholiques, dont une religieuse professeur de philosophie, et présidée par un Monseigneur ! Cependant, tous les commissaires sont personnalistes et démocrates-chrétiens. Considérant la défense du droit des minorités et le respect de la liberté religieuse comme un devoir moral, ils ne peuvent que souscrire aux réclamations du MLLF.
Ils le feront d'autant plus volontiers que la création d’écoles non confessionnelles leur paraît un premier pas discret, donc acceptable, vers la réforme plus globale du système qui semble encore impossible, mais qu'ils appellent de leurs vœux.
Michaël Gauvreau remarque fort justement : « C’est le personnalisme où la foi était un libre choix de l’individu en face de son Dieu, c’est la liberté de conscience et la défense des droits des minorités religieuses qui assurèrent l'adhésion des catholiques aux thèses du MLLF. »
Devant les enjeux d'un tel débat et son ampleur médiatique, le cardinal Léger se sent obligé d’intervenir. Or, depuis son séjour en 1959 à Milan, auprès du cardinal Montini, le futur Paul VI, il est acquis aux thèses réformistes. Aussi, après avoir encore rappelé que les parents catholiques ont la stricte obligation d’envoyer leurs enfants dans des écoles confessionnelles, il ajoute que ni l’État ni l’Église n’ont le droit de violer la conscience des incroyants !
De sa part, c’est avaliser les sous-entendus calomniateurs du MLLF ! Certes, il arrivait souvent que des enfants d’incroyants assistent à la prière de leurs camarades de classe ou entendent l’instruction religieuse, mais jamais ils n'étaient contraints d'embrasser la foi catholique ou de se faire baptiser !
UNE DÉFENSE ACHARNÉE
Cependant, de vrais défenseurs de l’école catholique vont se faire entendre. Ils rétorquent qu’on peut respecter les droits des minorités sans toucher pour autant au système éducatif de l’immense majorité de la population, par exemple en exemptant tout simplement les enfants non catholiques des cours d’instruction religieuse. Cette solution leur paraît proportionnée au problème. Et il leur est facile de montrer que crier à la violation de la conscience des enfants dans le but de retirer au clergé le contrôle de tout le système scolaire est exagéré, injuste et surtout subversif de l’ordre catholique.
Cette attitude de bon sens rallia la population, et même une bonne partie de ceux qui furent tout d'abord séduits par les arguments du MLLF.
Sans s’avouer battu, celui-ci réorienta sa propagande en s'en prenant, cette fois, au conservatisme et à l’autoritarisme du clergé dans les écoles. André Lussier, professeur de psychologie à l’Université de Montréal, exposa les conséquences néfastes d’un tel climat pour la santé mentale de la jeunesse. Il stigmatisa notamment l'enseignement d'une morale scrupuleuse et stricte avec fixation sur le péché de la chair. De récentes thèses de psychologie et de psychanalyse furent mises à contribution pour étoffer le tableau épeurant d'une éducation contrôlée par des célibataires ! On expliqua que là se trouve certainement la cause de la révolte des jeunes contre leurs parents et contre l’Église.
Heureusement, les opposants au MLLF ne se laissèrent pas impressionner et François-Albert Angers, en particulier, réfuta avec brio, point par point, la critique de Lussier et de ses semblables.
Le MLLF avança alors un second argument destiné, cette fois, à faire vibrer la corde nationaliste : pour défendre le seul « petit peuple » francophone d’Amérique du Nord, il faut développer le sentiment national, et donc bannir tout ce qui peut diviser la nation. À ce titre, la langue est un élément commun à tous, tandis que la religion divise. Tous les Canadiens français parlent français, mais ne sont pas tous catholiques. La survie nationale implique donc de mettre la religion à sa place : le domaine privé, laissé à la liberté de conscience de chacun.
Les historiens néo-nationalistes de l’École de Montréal entrèrent à leur tour dans la polémique : selon eux, la domination du clergé dans l’éducation était une simple conséquence de la Conquête, le clergé avait assumé cette tâche puisque l'élite francophone avait été renvoyée en métropole par le vainqueur. Ainsi, chasser le clergé de l'éducation c'était, à les entendre, concourir à l'émancipation du peuple contre le joug colonial et ses funestes conséquences qui pesaient depuis trop longtemps sur le Québec !
Le cardinal Léger comprit enfin qu’un « anti-cléricalisme à la française » pointait le nez. Mais au lieu de se dresser sur le terrain de la foi pour défendre le droit de l’Église à enseigner, il se plaça sur le terrain de la… démocratie. Il crut intelligent de rappeler que le système éducatif confessionnel au Québec avait été approuvé par les autorités parlementaires ! Il fallait donc le considérer comme la « conséquence d’un consensus démocratique et de besoins manifestés par la population ».
Évidemment, c’était ouvrir la porte au changement ! Car on pouvait compter sur le MLLF pour que le consensus démocratique en vienne à réclamer la décléricalisation de l’éducation !
La défense de François-Albert Angers, disciple de Minville, fut plus ferme. Il rappela que l’enseignement relevait de la mission propre de l’Église, et n’avait rien à voir avec l’occupation anglaise. L’Église assumait l’essentiel de l’éducation au Royaume de France sans que les Anglais y soient pour quelque chose ! En outre, il fit observer combien l'Église avait su défendre ses droits contre « l’occupant ».
Dans cette intense polémique, les « réactionnaires » marquaient des points ; le Parti libéral comprit qu’il risquait d'en perdre les prochaines élections, aussi les dirigeants du MLLF furent-ils obligés de se calmer… avant de trouver un nouveau moyen d'ébranler la position de l'Église.
LE CHEVAL DE TROIE DU LAÏCISME
Ce fut l'œuvre, en 1962, de Paul Lacoste, professeur à la faculté de Droit de l’Université de Montréal. Ce sympathisant du MLLF proposa de structurer l'éducation publique non plus en fonction de la religion, mais de la langue. Un comité francophone et un comité anglophone chapeauteraient donc l’ensemble du réseau scolaire, mais chacun d'eux serait doté de sous-comités confessionnels ayant pleine juridiction sur l’enseignement religieux et sur l’enseignement des matières connexes à la religion comme l’histoire, la philosophie et la littérature.
Les progressistes, anciens de l’AC regroupés dans Cité Libre, ou encore émules du Père Lévesque à la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval, se rallièrent aussitôt à cette proposition. Ils étaient maintenant convaincus que pour faire place aux valeurs modernes de liberté de conscience et de pluralisme, la société devait se donner des fondements laïques.
Les modernistes comme Fernand Dumont, « ces spécialistes des sciences humaines, très marqués par une philosophie de l’existence où la foi était une oscillation permanente entre incroyance héroïque et conviction critique », méprisaient ce qu’ils appelaient la « religion sociologique encadrée par le clergé et faite de prières apprises par cœur, de toc liturgique et de croyances prétendument populaires et traditionnelles ». D’avance, ils souscrivaient à une solution qui donnait à l’État la première place sans pour autant chasser l’Église.
Les évêques et la grande majorité des catholiques, eux, furent décontenancés par la proposition du MLLF. Certes, ils se rendaient compte que c'était une rupture avec la conception traditionnelle d'une chrétienté canadienne-française, dont l'école confessionnelle était une institution essentielle. Mais, pensaient-ils, ne fallait-il pas être de son temps et admettre que tout le monde ne soit pas catholique et français ? D'autant plus que, dans la proposition du professeur Lacoste, « l’Église, loin d’être totalement reléguée à la sphère privée, mettait ses ressources humaines et culturelles considérables au service d’un partenariat renouvelé avec l’État et la nation québécoise ». Dans cette perspective, la proposition semblait intéressante.
En fait, il fallait être singulièrement naïf ou présomptueux pour ne pas comprendre que l’Église, abandonnant le contrôle de l’enseignement aux mains d'un État laïc, perdrait un peu plus tard la petite place qu’on lui réservait encore.
La moitié des évêques comprirent le piège et crièrent à la trahison, tandis que l’autre moitié, dont le cardinal Léger, approuvait le principe de la réforme. Malheureusement, les débats conciliaires, qui s’ouvrirent sur les entrefaites, allaient saper toute résistance. À Rome même, l'Église se muait en Mouvement d'animation spirituelle de la démocratie universelle… la même désorientation s'imposa au Québec, contraignant les évêques les plus clairvoyants à se rallier dans un acte de confiance en… la démocratie, ou à démissionner. C'est très impressionnant.
En quelques mois, les arguments les plus fondés des conservateurs, en particulier ceux du Comité canadien des recherches sociales, qui soulignaient la part belle que le nouveau système faisait à la propagande athée et anticléricale, n’eurent plus aucun écho dans notre épiscopat. Même le rappel de l’exemple français, où l’école publique neutre était responsable de la déchristianisation, le laissa indifférent.
Cependant, une opposition farouche continua à se battre et rallia tout de même de grands noms. Gérard Filion, vice-président de la commission Parent, mais aussi Dugas, éditorialiste de la Presse, ou encore le très libéral collègue du Père Lévesque à Laval, Aurèle Kolnai, critiquèrent cette remise en cause de notre éducation confessionnelle. Maurice Allard, professeur de droit constitutionnel à Sherbrooke, écrivait : « Nous devons prendre en compte notre conception chrétienne de la vie, et éviter de faire de notre histoire une tabula rasa, au vu de l’héritage que nous ont laissé une foi vivante et des vertus nationales hautement prisées par tous. »
La plupart des opposants l’étaient par nationalisme. « Dans un monde largement déchristianisé, notre foi catholique, aujourd’hui plus dynamique, est le cœur d’un peuple, d’une civilisation unique. », écrivait François-Albert Angers. « Vous touchez à l’une des pièces du mécanisme, et tout s’effondre ! », mettait en garde l’hebdomadaire conservateur Notre Temps. « Des Canadiens français qui ne sont plus catholiques ne parleront bientôt plus le français, car leur culture puise presque toute son inspiration dans son catholicisme. »
Esdras Minville rassembla les dernières forces que lui laissait la maladie pour défendre la communauté nationale canadienne-française. « La tradition catholique et l’humanisme chrétien doivent servir de guides à notre héritage national. Ils doivent inspirer nos institutions sociales. Un ordre social catholique partageant une même foi commune, celle de la vaste majorité, doit s’épanouir. »
Certains opposants se défiaient aussi de la centralisation étatique. Par exemple, la commission universitaire de la Compagnie de Jésus avait beau jeu de rappeler à ses détracteurs d’hier que toute réforme éducative devait procéder « d’une juste évaluation du rôle de l’État dans la nation et de la réaffirmation de la continuité de la tradition culturelle du Canada français. »
VAINCUS PARCE QUE DÉMOCRATES
Alors, comment expliquer que malgré une telle opposition, et dans une province encore massivement catholique, la réforme proposée par le MLLF fut finalement adoptée ?
La réponse est toute simple, Gauvreau l’a lui-même trouvée, ce qui est rare de nos jours : parce que tous étaient démocrates ! Par exemple, il fait remarquer que François Albert Angers, le plus déterminé des opposants, adopte la distinction entre pays légal et pays réel, que l'on doit à Maurras. Celui-ci démontrait que le pays légal manipulait toujours le pays réel, et il en tirait la conséquence que le recours aux urnes était impropre à la défense du bien commun de la nation. Angers, au contraire, utilise cette même distinction, mais pour rappeler au pays légal que toute réforme de l’enseignement doit être approuvée par le pays réel ! Autrement dit que c'est la démocratie qui aura le dernier mot !
Cet exemple de la naïveté de nos nationalistes devant la démocratie n'est malheureusement pas unique. Il nous suffit de remarquer avec Gauvreau que la signification même du mot « démocratie » est souvent ambiguë. Alors que chez les catholiques il signifie la loi du nombre, au MLLF il signifie l'exigence de l'égalité de tous les citoyens, donc la laïcité, que seul un État séparé de l’Église peut garantir.
En fait, habitués qu'ils étaient à voir la mécanique parlementaire dominée par le poids politique de leurs évêques, les nationalistes canadiens-français n'ont pas compris la valeur universelle de la critique du système démocratique par Maurras. Dans un Québec catholique à 88 %, il leur semblait impossible qu'une infime minorité impose sa loi à la vaste majorité. La suite de l’histoire prouve que c'est Maurras qui avait raison.
Se rendant compte qu'il risquait de perdre le pouvoir au profit de l’opposition qui se posait en défenseur de l’école catholique, le Premier ministre Lesage fit à l’Université de Montréal une de ces déclarations grandiloquentes dont il avait le secret. « L’État a besoin des lumières de l’Église, non pour échapper à ses responsabilités, mais pour en prendre conscience. L’État québécois compte sur la hiérarchie catholique, guide spirituel de la vaste majorité des citoyens. Il cherche et respecte en même temps tous les conseils et l’expérience des autres religions. (…) Jamais l’État du Québec ne se fera le complice de la propagation de l’athéisme, cette maladie de l’esprit qu’il nous importe de traiter avec charité et justice, mais pas en lui donnant un traitement préférentiel qui trahirait la vaste majorité d’un peuple qui se sent en possession tranquille de la vérité. »
En fait, Lesage liait ainsi l'imprudent cardinal Léger qui, trois semaines auparavant, s’était dit prêt à accepter une adaptation du système scolaire au nouveau contexte culturel si le gouvernement s’engageait à respecter les droits de la majorité catholique. Apparemment, le cardinal ne concédait pas grand-chose, mais en réalité, il soumettait les droits de l’Église à l’approbation démocratique.
LE CHRIST DÉCOURONNÉ, L'ÉGLISE CHASSÉE
Puisqu'il avait déjà reconnu que le pluralisme était devenu la marque distinctive de l’ordre temporel, le cardinal Léger devait logiquement accepter que l’État soit le protecteur et l’arbitre de la liberté religieuse et de la liberté de conscience. C’était lui accorder un rôle nouveau et plus de compétences que du temps de Duplessis !
Il ne sourcilla donc pas lorsqu’en 1964, la loi 60 qui réformait le système scolaire habilitait l'État à dicter la forme, le contenu et les rôles de l'enseignement religieux. L'État devenait ainsi le premier responsable de l’enseignement de la religion, avant l’Église et la famille.
Le président du MLLF, Maurice Blain, eut raison de chanter victoire même si la laïcité de l’enseignement était encore exclue. L'essentiel était acquis avec le principe de la liberté religieuse. Désormais, le catholicisme pourrait être peu à peu repoussé dans la sphère privée.
En pleine illusion, nos évêques et bon nombre de fidèles étaient persuadés qu'une nouvelle forme, plus prometteuse, des relations entre l’Église et l’État venait de voir le jour. Au lieu d’un État confessionnel antidémocratique brimant la liberté religieuse, s’instaurait un partenariat démocratique entre l’État et l’Église qui se proposait de l’éclairer. « Ce pluralisme catholique nourrissait un grand espoir : que le catholicisme, au lieu de décliner, comme l’affirmait le MLLF, s’offre une deuxième jeunesse et redevienne le cœur et l’inspiration de l’identité culturelle et sociale des Canadiens-français »… démocrates !
On n’écouta pas les « prophètes de malheur ». Comment pouvait-on penser que la reconnaissance du pluralisme puisse menacer la religion de 88 % de la population ? Avec une telle majorité, l’Église ne risquait rien à abandonner le terrain à l’État, parole de cardinal Léger !
Mais le problème qui se posait dès lors à l’Église était de garder ses 88 % ! Voilà pourquoi, dès les Semaines sociales de 1962, Mgr Léger s’en prit aux fidèles qui s’en tiennent « à l’observance pointilleuse de certaines pratiques et à quelques vagues souvenirs de l’enseignement religieux reçu pendant l’enfance. » Il lança un avertissement : « Si la religion continue d’être une répétition de formules et de traditions plutôt que la solidarité universelle d’un peuple élu, la jeunesse moderne fera comme le MLLF, concluant que la religion est une ségrégation parmi d’autres et empêche la communauté de se souder autour d’un idéal social universel. » Il fallait donc rénover l’enseignement de la religion afin que « l’insistance sur la liberté et le dialogue, plutôt que sur le dogme, comme attributs majeurs de l’enseignement confessionnel, vienne limiter les dégâts de la division religieuse de la population. »
Le cardinal ne faisait que reprendre la critique personnaliste depuis 1935, mais jamais elle ne s’était fait entendre à ce niveau. Implicitement, la plus haute autorité religieuse du pays critiquait le système en vigueur que… le MLLF voulait abolir ! Le cardinal devenait donc un allié objectif des réformateurs radicaux !
Aussi, très rapidement et sans vergogne, de nouvelles revendications se firent entendre pour entraver l’autorité des sous-comités confessionnels et renforcer le pouvoir de l’État. Les arguments étaient avancés au sein même de l’Église, dans la logique même du personnalisme et du culte de l’Homme.
Gérard Dion, par exemple, expliqua, en 1963, que le droit absolu de l’Église d’enseigner la religion était le pendant du droit prioritaire de l’État de s’occuper de tout ce qui avait rapport au bien commun. Le droit de l’Église de superviser « l’esprit de l’instruction religieuse » ne s’étendait donc ni au contrôle, ni à la direction, ni à la détermination de la lettre de cet enseignement, car cela reviendrait à soumettre de facto l’État à l’Église. Dans un système d’enseignement public, c’est l’État qui devait avoir le dernier mot sur tous les aspects de l’enseignement !
Les débats du Concile confortaient ces positions dévastatrices pour la religion catholique au Québec. On louait le pluralisme, tout en prétendant s'opposer à la laïcité qui relègue la religion à la sphère privée. On reconnaît que le temporel est autonome par rapport à l’Église, mais on rappelle que la mission spirituelle de l’Église lui impose d’éclairer toute la société démocratique sur ses devoirs qui sont d’unir tous les hommes en un seul corps social, sans exclusion. Et on ne voit pas que l'Église est implacablement reléguée dans l'ombre tandis que l'État s'émancipe de plus en plus de la Loi de Dieu !
Gauvreau a bien vu la vérité sur le nouveau statut de l'Église au Québec : « le fait que l’Église offrant une instruction religieuse, maintenant considérée comme formellement liée à la machine administrative [gouvernementale], la soumettait du même coup aux impératifs du bien commun [comprenez au bien de la démocratie et du libéralisme]. » Cette révolution fut acceptée tranquillement, la Commission Parent n'avait-elle pas déclaré formellement : « le bien commun d’une société moderne ne réside pas dans un État s’occupant d’enseigner la doctrine religieuse, mais dans le respect des libertés individuelles et de l’autonomie de la personne » !
L’État a donc imposé à l’Église, et donc au Christ, une nouvelle place dans la société. Maintenant, si elle veut la garder, l’Église n'a plus qu'à y adapter son enseignement.
Ce fut la remise en cause du Petit catéchisme, dont la liste d’obligations apprises par cœur et ses notions étaient considérées comme la cause du déclin de la foi dans la société. Il fallait aussi ouvrir l’enseignement catholique aux autres, et en particulier faire preuve d’un grand respect des minorités. Et donc, c’en fut fini des pratiques religieuses obligatoires pour tous, les sacrements évidemment, mais aussi la prière au début des classes.
Il faudra même aller plus loin, accepter une frontière étanche entre l’enseignement religieux et l’enseignement profane. La fédération des sociétés St-Jean-Baptiste du Québec osera même dire, en 1963, qu’il fallait absolument éviter une profanation du profane par la religion. De même, l’Association de l’éducation du Québec, très en faveur d’un humanisme chrétien, mit en garde contre l’apologie de la religion à l’école publique. Il ne fallait pas que la science, la philosophie, l'histoire, la langue ou encore la littérature viennent à la rescousse du dogme catholique.
Remarques qu’avalisa le rapport Parent : « La religion marquera davantage les esprits par un ministère pastoral, par une initiation adéquate aux sciences religieuses et par la présence d’une communauté chrétienne, que par des exhortations répétées qui finalement indisposent les adolescents et les jeunes gens. »
Gauvreau reconnaît à quel point l'Église du Québec s'est ralliée à ce que l'abbé de Nantes appelle le MASDU. « Ce qui guida l’action de l’État et de l’Église fut principalement de réaffirmer et de revigorer le catholicisme comme dépositaire des valeurs nationales fondamentales de solidarité sociale et d’esprit communautaire. Au nom de ce qu’elles estimaient être des droits, et plus fondamentalement les valeurs chrétiennes de la jeune génération, les autorités ecclésiastiques et étatiques ont entrepris une renégociation d’une grande portée, non seulement de leurs rapports réciproques, mais du caractère véritable, des prémisses et de la place de l’enseignement religieux dans les écoles du Québec. »
Gauvreau en conclut que « les réformes entreprises par le gouvernement libéral, surtout dans le domaine de l’éducation, n’ont constitué en rien un recul de la religion, mais un progrès incontestable du catholicisme dans la société québécoise ». C'est vrai du catholicisme revu par Vatican II, mais peut-on parler de progrès quand il s'agit d'une apostasie ?
On reconnaît l’arbre à ses fruits : quarante ans après, la société québécoise est totalement laïcisée et les jeunes générations ne connaissent plus rien de la vraie religion révélée. Le cardinal Ouellet gémit sur ces ruines, mais il lui reste à comprendre que pour y remédier il faudra d’abord revenir sur les erreurs du Concile qui en sont la cause ! Ce sera encore plus manifeste après l'étude de la dernière réforme pédagogique que nous publierons le mois prochain.



