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Il est ressuscité !
Rédaction : Maison Sainte-Thérèse
N° 167 – Avril 2009

LA MÉTAPHYSIQUE RELATIONNELLE

POUR EN FINIR AVEC LE PERSONNALISME DE MARITAIN

L’étude de la thèse de Michael Gauvreau sur les origines de la Révolution tranquille a mis en lumière la responsabilité du personnalisme de Jacques Maritain dans l’écroulement de la chrétienté canadienne-française, au profit de la société québécoise multiculturelle et laïque que nous connaissons aujourd’hui. S’impose donc la nécessité, pour qui voudrait faire renaître une société catholique au Canada, de réfuter ce système philosophique qui l’a détruite.

Or, l’abbé de Nantes nous offre sa “ métaphysique totale ”, un outil maintenant nécessaire à la défense de toutes nos autres convictions et parfaitement adapté pour une telle œuvre. Par exemple, c’est sur ce fondement que notre Père a construit les principes d’une organisation sociale et économique conforme à l’ordre catholique : l’écologie communautaire. C’est cette métaphysique aussi qui résout la contradiction de la pensée de Maritain, « prise entre son propre postulat selon lequel la substance individuelle existe par elle-même comme un tout, et le postulat coutumier selon lequel l’individu est une partie d’un tout plus vaste auquel il est entièrement subordonné ».

Il n’a pas la prétention d’exposer cette métaphysique totale ou relationnelle dans toute sa complexité et ses conséquences. Nous espérons cependant qu’elle vous incitera à relire ceux qui lui sont consacrés dans le tome XIV de la Contre Réforme catholique au XXe siècle, ainsi que les applications de “ Politique totale ”, rassemblées dans le tome XV.

L’ABSURDE PERSONNALISME « CHRÉTIEN »

Jacques Maritain

C’est en 1925 que Jacques Maritain exposa pour la première fois sa théorie personnaliste. Alors disciple de Charles Maurras, il prétendait, tout en évitant les dangers du collectivisme, s’opposer aux conséquences de la réforme luthérienne, dont le principe du libre examen avait entraîné “ l’insurrection de l’individu contre l’espèce ”. Maritain affirma donc que nous étions à la fois personne et individu. En tant qu’individu, nous appartenons à une société dont nous sommes tributaires et à la loi de laquelle nous devons nous soumettre. Mais, en même temps, nous sommes “ personne ”, c’est-à-dire que nous sommes transcendants, au-dessus de tout, et la société se trouve à notre service. Alors ? Esclaves ou rois ? La contradiction est patente.

Comment Jacques Maritain a-t-il pu élaborer une telle théorie pour le moins déroutante et y rallier l’Église presque tout entière ?

Tout simplement, explique l’abbé de Nantes, parce que Maritain l’a présentée comme fidèle à la pensée d’Aristote, baptisée par saint Thomas d’Aquin.

Aristote a eu le génie de distinguer les caractéristiques essentielles des êtres, leur substance définie par l’essence, et leurs caractéristiques accidentelles. Mais cela l’a conduit à définir la personne humaine comme une substance, c’est-à-dire comme un être qui se suffit à lui-même. Notre Père, qui a le génie des comparaisons pédagogiques, explique : « C’est-à-dire que tout l’univers est comme un tas de billes dans un sac, chaque bille ayant sa forme sphérique, chaque être ayant son individualité. Si c’est un homme ou un chat, il a son individualité avec tout ce qui est nécessaire pour vivre ».

Cette vision du philosophe grec a l’inconvénient majeur de ne faire que peu de cas des êtres individuels concrets. Pour lui, par exemple, les relations parents-enfants ne sont qu’un… accident !

Saint Thomas d’Aquin fit faire un progrès considérable à la métaphysique en ajoutant une considération nouvelle à la pensée d’Aristote : il exposa que l’existence est autre chose que l’essence des êtres. « C’est ce que j’appelle l’intuition de l’existence ou l’intuition de l’Être, dit l’abbé de Nantes. Vous regardez un arbre, cet arbre existe indépendamment de vous, il est planté là et il n’est pas Dieu, il est extérieur à Dieu et en même temps, il a son existence propre. Il pourrait ne pas être et il est. C’est incroyable ! Nous le savons très bien pour les êtres que nous aimons. Cet être qui est là, mon fils qui revient de captivité et que je n’ai pas vu depuis cinq ans, je le serre dans mes bras, il existe ! il est là ! et je croyais qu’il était mort. J’avais sa photo, sa définition, sa taille, son poids, mais qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse, je croyais qu’il était mort ! Or, je le tiens dans mes bras, il est vivant ! c’est prodigieux !

« Saint Thomas nous a donné le sens du prodigieux de cette création qui n’est pas Dieu et qui, en dehors de Dieu, a son existence propre bien que fragile, elle pourrait ne pas exister, c’est merveilleux que nous existions ! Voilà l’existentialisme de saint Thomas, par rapport à Aristote, on est à trois cent mille années-lumière ! On est passé d’une philosophie très aveugle, une philosophie de païen, philosophie rationnelle et non pas intelligente, c’est-à-dire limitée à ce que la raison peut définir des choses et avec saint Thomas on accède à l’intelligence de l’Être, c’est merveilleux ! »

Cependant, il semble que saint Thomas lui-même, et ses disciples ensuite, n’en ont rien tiré. Et en particulier, ils n’ont pas pensé que cette création implique… une relation. Si bien qu’ils ont gardé le même regard sur les êtres que celui d’Aristote : l’univers est toujours comme un tas de billes dans un sac, ils remarquent simplement que chaque bille a été créée ! Et pour saint Thomas, les relations sont toujours des accidents !

En 1925, dans le cadre du combat d’Action française, Maritain, qui était donc imbu de thomisme, pensa qu’il était opportun de rappeler, contre les collectivistes, que la France est composée de Français, créés par Dieu comme autant de substances autonomes ayant chacune sa dignité. Et contre l’esprit individualiste, il rappelait que, pour bien vivre, ces substances ont tout de même besoin des autres : il ne faut pas oublier que les billes sont dans un sac qui s’appelle France et qui existe autant que les billes !

Le “ docteur angélique ”, prisonnier de la pensée d’Aristote, séparait sa conception métaphysique de la personne humaine, de ce que sa foi et sa charité pourtant ardentes lui enseignaient par ailleurs. Par exemple, il pensait que tous les amours réels ou possibles entrent dans le cadre de l’amour de soi, parce qu’il est dans notre nature de rechercher son bien. Certes, il montrait que cela n’était pas forcément égoïste, mais il n’empêche que, philosophiquement parlant, en décrivant l’amour comme une recherche personnelle de notre bien, il asservit l’entourage à répondre à cette attente, à cette soif d’un bien, d’une satisfaction toujours plus grande. Le monde qui m’entoure est donc à mon service. L’idée maîtresse du personnalisme est là.

Lorsqu’en 1926, Pie XI condamna l’Action française, Maritain comprit que son personnalisme s’harmonisait mieux avec l’engouement démocrate-chrétien du Pape qu’avec la défense de la France monarchique. En effet, puisqu’en tant que personne nous sommes transcendants, que la société est à notre service, nous sommes donc… souverains. La dignité de la personne humaine exige que toute personne participe à la gouvernance de la société ! La démocratie lui parut donc le régime politique le plus conforme à LA vérité métaphysique établie par Aristote, cautionnée par saint Thomas d’Aquin, docteur de l’Église ! Sans scrupules, Maritain personnaliste renia donc aussitôt son maurrassisme, pour se faire passionnément démocrate-chrétien au nom de la dignité de la personne humaine.

Maritain et ses disciples, dont Benoît XVI aujourd’hui, iront jusqu’à prétendre que l’inspiration des Droits de l’Homme est profondément chrétienne ! Oubliant qu’ils furent « inventés » au 18e siècle en haine du Christ et de l’Église, comme un principe de subversion de la Chrétienté, société tout inspirée par l’Évangile, où la charité était la grande vertu, nonobstant la philosophie d’Aristote et de saint Thomas ! Qu’importe ! Et Maritain contribua à la rédaction de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de l’ONU ! Il sera le maître à penser de Paul VI et de tous les réformistes qui ont fait Vatican II.

Jean-Jacques Rousseau et saint Thomas d’Aquin, même combat ? Oui aux yeux des personnalistes, puisqu’ils font un devoir à l’Église d’aider à la lutte pour la reconnaissance de la dignité de la personne humaine, transcendante par rapport à toute société humaine, tout en prêchant à ces sociétés et aux hommes qui les composent [donc aux personnes ? – non, aux individus ! – ah bon !] les vertus évangéliques d’abnégation, de service de l’autre, etc…

Le fruit d’une telle exaltation de LA personne au mépris des autres individus ? C’est, par exemple, la pensée du cardinal Wojlyla dans son livre : “ Personne et acte ”, consacré à la transcendance de la personne ; en conclusion, le futur pape Jean-Paul II reconnaît que, dans son étude, il a fort peu tenu compte des autres êtres humains et… de Dieu !

Étonnez-vous alors que ce personnalisme ait amené la désagrégation de la société, comme nous l’avons vu au Canada à travers l’étude de Michael Gauvreau. Mais aussi que, pénétrés par ce personnalisme qui les gonfle d’orgueil, les intellectuels catholiques soient encore aujourd’hui aveuglés sur les conséquences désastreuses de telles théories.

La réfutation du personnalisme de Maritain est donc une œuvre salvatrice primordiale. C’est le mérite de l’abbé de Nantes, qu’il faudra bien lui reconnaître un jour, de l’avoir menée à bien dès les premières années de son sacerdoce.

LA MÉTAPHYSIQUE RELATIONNELLE

L'abbé de Nantes

Aristote, en comprenant qu’il fallait dégager l’essence et les accidents de chaque être, a posé le premier pas de la science métaphysique. Le progrès suivant, on le doit à saint Thomas, qui distingua l’existence de l’essence. Le troisième pas est celui de la métaphysique relationnelle, totale, dont tout le mérite revient à l’abbé de Nantes. Voici comment il en expliquait l’apport à ses amis réunis en Congrès, en octobre 1987 :

« Quand nous parlons d’un être humain, de chacun d’entre vous, mes chers amis, lorsque je vous contemple en tant que métaphysicien, je dis : c’est un être humain, voilà pour son essence. C’est un animal raisonnable, une âme qui meut un corps et qui a des facultés spirituelles. Deuxièmement, c’est lui et pas un autre. C’est lui et il n’y en a pas deux comme lui sur la terre, il est particulier. Pourquoi ? À cause de la matière ? Non ! Parce que c’est lui et qu’il a une valeur qui lui est tout à fait personnelle, c’est son existence. Il existe. Et à ce moment-là l’existence s’ajoute à l’essence et cela me pose un problème qui se résout en disant : cet être humain existe parce que Dieu est en train de le créer et donc, il est relation à Dieu, il est relatif à Dieu.

« Dieu est en train de vous donner l’existence, en ce moment. À vous, à côté des autres à qui il donne aussi l’existence. Et donc, Dieu nous donne l’existence à chacun, avec toutes nos particularités parce qu’il nous aime en relation avec les autres. Nous sommes un élément de cet univers que Dieu crée tout entier et fait de substances qu’il a emboîtées les unes dans les autres, qu’il a fait sortir les unes des autres, parce que tel est son bon plaisir.

« Et donc les relations que nous avons les uns avec les autres sont programmées par Dieu et comme toutes contenues, à l’origine, dans cette relation par laquelle Dieu nous a créés. Par exemple, quand Dieu a créé Robert Martel, il l’a créé comme fils d’Adolphe et d’Albertine, et Robert Martel a les caractères héréditaires que ses parents lui ont donnés. Il est à la fois distinct d’eux tout en leur ressemblant en partie. Et il dépend tellement de ses parents que pour le désigner, on l’appelle par son prénom Robert, de la famille Martel, et autrefois, chez les Orientaux on disait : fils de untel, fils de untel… Ces relations définissent sa singularité.

« Si bien que nous pouvons définir l’être individuel comme une essence à qui Dieu donne l’existence en la mesurant sur la place ou la situation qu’il lui a donnée dans l’univers et, pour les personnes, dans la famille humaine. Nous sommes membres de la famille humaine par la volonté de Dieu qui nous y place et nous fait fils de untel et untel et de telle société, de telle nation, avec la vocation de continuer cette lignée humaine et, en conséquence, la morale va être une morale de relations et non pas simplement de développement ou d’épanouissement de l’individu en dehors de toutes considérations sociales. Et la politique va être relative à la morale parce qu’elle va montrer comment chaque homme doit réaliser sa mission au service de la Cité. »

Voilà pourquoi cette métaphysique est dite totale… c’est qu’elle éclaire tout !

À ce coup, l’absurdité du personnalisme de Maritain vole en éclats ! Je ne suis pas à la fois une personne transcendante et un individu soumis. Mon être n’est pas conçu comme un tout indépendant des autres. Mon essence d’homme suppose, au contraire, que j’ai des parents, des maîtres, que je me marie, que j’ai des enfants, ou que je me dévoue auprès des autres, que les autres me rendent quantité de services. Un homme, c’est cela ! Dieu m’a créé comme une entité individuelle certes, mais ne pouvant vivre que par et dans un réseau de relations dont il est Lui-même le créateur.

POUR REBÂTIR LA SOCIÉTÉ EN VUE DE LA VIE HEUREUSE
DES COMMUNAUTÉS HUMAINES FRATERNELLES

Autant le personnalisme faisait éclater la société, autant la métaphysique relationnelle opérera cette merveille de la cimenter sans pour autant écraser les personnes qui la composent, réalisant ainsi l’ambition première et légitime de Maritain.

Il est important ici de souligner que la métaphysique totale ne dépend pas de la foi. Nous n’avons pas quitté le domaine de la raison naturelle, et nous ne faisons pas de théologie. Ses conclusions s’imposent à tout homme, même à celui qui n’aurait pas la foi, pourvu qu’il veuille bien réfléchir sur l’être, sans préjugé, avec la vérité comme seule passion. Seulement, cette métaphysique relationnelle étant vraie, il n’est pas étonnant qu’elle coïncide parfaitement avec la Révélation. Dans l’Ancien Testament, Dieu ne donne-t-il pas à Moïse comme son Nom, cette affirmation métaphysique : “ JE SUIS ”. Métaphysique totale et foi catholique se rejoignent, l’une appelant l’autre.

Cette métaphysique relationnelle peut donc inspirer ce que l’abbé de Nantes appelle « écologie communautaire », c’est-à-dire « la science spéculative et l’art pratique des conditions idéales et des réalisations possibles de la prospérité des familles, par le moyen de la vertu de prudence, en vue de la vie heureuse des communautés humaines fraternelles » (Point n° 101).

Comme cette écologie communautaire est fondée sur la métaphysique, et non pas uniquement sur la foi catholique, elle ne peut que rallier toute personne soucieuse de “ la vie heureuse des communautés humaines fraternelles ”. Nous avons donc là un “ lieu de dialogue et d’entente ” avec nos contemporains autrement plus fécond et sûr que les droits de l’Homme !

Par exemple – mais quel exemple ! – seule la métaphysique relationnelle explique pourquoi la famille est le fondement obligé de la vie sociale, à l’encontre de notre pratique actuelle qui exalte l’individualisme.

La famille est, en effet, le réseau premier de nos relations. La relation constituante, celle qui nous donne l’existence, nous insère d’abord dans une famille. Or, la famille n’est pas seulement le cadre étroit de la “ famille nucléaire ” chère aux personnalistes, c’est aussi la famille élargie avec tout son héritage d’expériences, de traditions, de civilisation. À la différence du petit animal dont la conduite est guidée par les instincts, le petit homme, absolument démuni, a besoin d’un entourage protecteur et éducateur. De même, la plupart de nos caractères conatifs sont en fait héréditaires, ils sont, eux aussi, un héritage familial, pour le bien comme pour le mal.

Cette simple constatation suffit à montrer la correspondance de notre expérience fondamentale avec les conclusions de notre métaphysique : la vie humaine ne s’épanouit que dans une immense réciprocité de services, dont la famille est le premier cadre.

L’abbé de Nantes peut donc affirmer : « Notre être est un fruit des générations précédentes, il en prend conscience après que cela a été fait, se sentant lié aux personnes et au monde PAR lesquels tout lui est venu, et d’abord l’existence. Ces relations d’origine sont obligées, données avant le moindre acte de volonté personnelle ; elles requièrent pourtant d’être librement consenties et honorées. Les rejeter, les renier, c’est se refuser et proprement se haïr. Les accepter au contraire, c’est entendre un appel, c’est s’orienter dans le sens de cette filiation vers le plein épanouissement de soi-même, c’est s’accomplir. »

Dans sa “ politique totale ”, notre Père remarquera : « Charles Maurras a montré de façon décisive, fermant la parenthèse insensée ouverte il y a deux siècles par Jean-Jacques Rousseau, que la société ne naît pas de l’homme, de ses volontés arbitraires, de ses définitions statutaires des droits et des devoirs, contrats à tout moment révocables, passés entre individus autosuffisants et créateurs ! C’est l’homme qui naît de la société. (…) Être fils est premier. Avant même d’être homme. Et avant de songer à être père. (…) Ce sont les familles qui précèdent logiquement et historiquement la communauté plus vaste, objet de la Politique. »

Chaque famille ne pouvant vivre repliée sur elle-même, il est dans la nature de l’homme d’en quitter le cadre étroit, ne serait-ce que pour en fonder une autre. « Il est vrai que nul vivant ne peut s’en tenir à retourner en arrière, à se ressourcer [au sein de sa propre famille], écrit encore l’abbé de Nantes. Lui-même fabrique le temps, il ne persiste dans l’existence qu’en innovant. De toute sa capacité, illimitée, de libre connaissance et amour, l’homme entre en conjonction AVEC gens et choses, proches mais autres et différents. »… Pour se chercher une épouse, ou du travail, ou une protection, etc… Le cadre familial, aussi nécessaire qu’il soit, est insuffisant.

LES ALLIANCES ENTRE FAMILLES

Les familles sont naturellement appelées à se regrouper, à tisser des liens, à s’entraider afin d’affronter les difficultés de la vie courante.

« La permanence des vivants sur la terre et celle du genre humain dans l’histoire passent par ces embrassements accompagnés d’une gamme de sensations et de sentiments où se trouve récapitulé tout le bonheur humain [les joies intellectuelles, les joies professionnelles, artistiques, les joies communautaires dans un village, etc…], jusqu’aux sublimes hauts de gamme [les manifestations patriotiques, religieuses] qui évoquent la béatitude éternelle. »

Or, ces alliances se font naturellement, car elles répondent à une nécessité régularisée par la vertu de prudence. C’est le souci du bien de la famille dans le moment présent et dans l’avenir qui incite celui qui en a la charge à promouvoir ces alliances. Le mouvement qui pousse les familles les unes vers les autres jusqu’à organiser la société humaine n’est donc pas imposé par une autorité tyrannique, elle est le fruit d’actes libres dictés par le souci du bien familial. Ainsi, le respect de ces vérités métaphysiques écarte tout danger de collectivisme ou de totalitarisme. La société s’organise non pas en fonction d’un “ plan ” imposé d’en haut, mais en fonction des besoins réels. Elle évoluera donc en fonction de ceux-ci pour être sans cesse capable d’y répondre.

LA NATION

Les familles qui se regroupent naturellement, sans structure fixe, ni frontières bien définies, forment un peuple. Lorsqu’elles commencent à avoir une tradition, un patrimoine, quand elles forment une communauté historique, on parlera de patrie. Par exemple, le Canada français. Mais quand cette communauté historique se trouve organisée par un État souverain qui assure la cohésion de la multitude, elle forme alors une nation, et c’est un progrès considérable.

Traditionnellement, avant que la subversion de la société entraîne celle du vocabulaire, « le mot de nation servait communément à désigner ces communautés humaines supérieurement organisées et nettement limitées, séparées des autres, qui garantissent à leurs membres le maximum d’ordre politique et de paix assurés par un État souverain. »

La leçon de l’histoire est que « l’existence nationale est un fruit spécifique de notre civilisation chrétienne, au point de convergence idéal de l’État racial juif, de la Cité grecque, et de l’Empire romain. C’est l’Église qui, par sa force spirituelle et son génie civilisateur, a engendré ce type supérieur de communauté humaine, la nation.

« Les nations européennes sont le résultat, fortuit mais admirable, d’un lent mûrissement d’une unité spirituelle et temporelle, en partie innée, en partie volontaire, spontanée et organisée, de sentiment et de raison, œuvre de nécessité, mais aussi de puissance, sous l’influence de l’Église leur créant une âme commune, et sous l’autorité d’un pouvoir politique constant et heureux » (Point n° 63).

 Chaque membre d’une telle nation reconnaît ce bienfait et sera prêt au plus grand sacrifice pour elle. Car on doit affirmer que l’épanouissement de la personne peut aller jusqu’à accepter de mourir pour sa nation ! Ce qui paraît paradoxal et absurde aux esprits modernes imbus du culte de l’Homme, comme en témoignent leurs discours pacifistes.

Et on les comprend ! Centrés sur leur individu-souverain et privés de la foi qui leur apprendrait qu’« il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime », ils ne peuvent comprendre ce qui est cependant une des conditions de la pérennité des sociétés humaines : le don de soi aussi bien dans les petits sacrifices quotidiens que dans le sacrifice de sa vie.

Au contraire, « notre Métaphysique totale donne son explication suprême au bonheur de l’humble servante comme au dévouement du prince à son peuple et à la soif qui dévore le soldat de donner sa vie pour la Patrie. Cette métaphysique seule est totale et totalement vraie. Car au lieu de considérer l’homme comme un tout fermé sur lui-même, s’accomplissant dans son “ acte ” gratuit sans souci des conséquences, pour la seule “ félicité ” de se prouver à lui-même sa liberté parfaite, elle définit la personne par ses relations, par sa naissance et par sa création encore antérieure, et elle lui connaît pour idéal et pour bonheur, elle lui reconnaît pour vocation et pour devoir de s’accomplir dans la connaissance, l’amour et le service des autres, proches et moins proches, jusqu’aux limites de la famille humaine et à Dieu.

« Selon cette métaphysique relationnelle – on pourrait dire relativiste si le mot n’était déjà usurpé par une théorie cosmique insensée –, l’être créé n’existe que dans des rapports au monde qui constituent son individualité et sa singularité existentielles, et n’ayant de vocation qu’à y être constant, à y être fidèle, mécaniquement, instinctivement ou librement. C’est ainsi que l’homme, “ animal raisonnable ”, mais aussi et d’abord “ créature politique ”, cherche naturellement, divinement, dans ses relations aux autres, son contentement, sa “ volupté ” selon Maurras, sa “ félicité ” tout à l’inverse de celle à laquelle prétend Karol Wojtyla. Loin de s’accomplir par son propre acte solipsiste et d’y trouver sa félicité, c’est par ses frères humains, avec eux et, merveille plus grande encore, dans ses frères, ses proches, sa famille, sa nation, et pour eux tous qu’il trouve enfin son accomplissement et sa béatitude commençante.

« L’adhésion de la personne à la société n’est pas un instinct animal ; elle n’est pas un pur devoir moral, ni même une contrainte purement matérielle. C’est un appétit, un besoin, un désir de tout l’être de s’ouvrir aux autres et au monde, et à Dieu immensément, infiniment pour “ être plus ”, non en soi mais ensemble avec les autres, en union, en communauté, réalité indicible qui est le tout de l’homme terrestre et qui annonce, préfigure, sa communion totale avec Dieu dans l’éternité.

« Telle est la racine ontologique de l’amitié, de l’amour, de la charité, donc du patriotisme et plus fermement, du nationalisme. Une fois connue la nature foncièrement “ relationnelle ” de l’être créé, s’expliquent aisément son élan, son dévouement communautaires, qu’il n’est nul besoin de provoquer ni d’exciter follement par une mystique fasciste ou collectiviste. Qu’il convient seulement de reconnaître et de libérer des obstacles que de fausses religions, philosophies et politiques lui opposent.

« C’est le Vrai, le Bien et le Beau reconnus dans l’amour qui porte l’homme vers ses semblables et vers Dieu. Le Christ ne disait-il pas à sainte Catherine de Sienne : “ J’ai voulu qu’ils aient besoin les uns des autres ” ? »

L’ALLIANCE DU CHEF ET DU CORPS SOCIAL

Cependant, il faut aller plus loin dans notre réflexion. Essayons de comprendre pourquoi la nation est une forme d’organisation politique et sociale qui n’existe pas partout.

À cette question, Maurras répondait en historien : à cause de la vertu, de la force des fondateurs, des chefs, des rois. Sans leur action constante, il n’y a pas de nation. C’est vrai mais, ajoute l’abbé de Nantes, il ne faut pas oublier « qu’il n’y aurait pas de nations si Dieu n’en avait d’avance disposé les matériaux. »

Il développe ainsi sa pensée : la nation ne résulte pas « d’un coup de force créateur. Mais d’une suite d’actions énergiques et de hasards heureux. Ainsi s’affirme et se fait reconnaître l’autorité d’un chef, par l’usage ou la menace des armes, plus encore par la domination bienfaisante de sa loi. Il faut, pour que naisse une nation, associer à la force la raison et les vertus d’un sage gouvernement. Ainsi s’effectue la lente appropriation mutuelle du chef et de son peuple. C’est comme un instinct naturel mais supérieur, qui conduit leur évolution de despotisme en autorité seigneuriale, de tyrannie personnelle ou collective en gouvernement pénétré du sens de l’intérêt général, concepteur premier et déterminant de l’être national.

« Alors, la doctrine de saint Paul laisse paraître sa vérité foncière, et splendide : “ Toute autorité vient de Dieu, est par lui constituée, selon l’ordre établi par Lui. ” (Rom. 13, 1-2) Car, “ du Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ toute paternité (litt. : toute patrie), au ciel et sur la terre, tire son nom. ” (Éph. 3, 15). Son nom, c’est-à-dire son essence, sa perfection propre, son pouvoir et, de là, l’honneur qui lui est dû, selon saint Pierre : “ Honorez le roi ” (I P. 2, 17).

« L’histoire montre les évolutions très diverses des peuples dans cette voie du perfectionnement moral de leur être politique, selon des myriades d’événements sages ou insensés, vertueux ou vicieux, dont leur mémoire collective, leurs traditions, leurs institutions gardent les traces indélébiles. Comment ne pas attribuer alors ce qui est bon et valeureux aussi à la grâce de Dieu, à la Providence divine et à ses desseins infaillibles, dans l’impuissance des hommes à opérer seuls de si grands biens ? La naissance et l’accroissement séculaire d’une nation paraissent échapper au jeu chaotique des forces naturelles et même au génie des hommes.

L’histoire donne l’intelligence de « cette lente “ corporation ” d’un peuple sous l’influence d’une autorité d’abord conquérante puis organisatrice », elle en retient les événements majeurs, elle en fait admirer le déploiement, la réussite exceptionnelle. La formation de la France en est un exemple si parfait qu’il peut être proposé, encore de nos jours, à l’imitation de maint peuple.

Le plus admirable, dans son cas, est la conscience que les juristes, ou les philosophes ou les clercs, ont gardée, en toutes ses étapes, de la formation de l’idée nationale, de la croissance de la nation, au point de l’encadrer et de la conduire de leurs lois, ainsi de la commander par l’œuvre de leur pure intelligence, et de prétendre l’orienter en la définissant. C’était une sorte de transparence et d’intelligibilité parfaite de l’objet politique au regard de ses gouvernants.

« Cette merveille d’ordre et de clarté ne s’est trouvée que dans les types les plus complets, les plus achevés de la réalité politique, la cité grecque, l’Empire romain, le Royaume de France. En ces êtres politiques parfaits, chacun semble participer au sentiment de l’œuvre commune, unique, souveraine, dépassant comme sans effort ses vues et ses intérêts particuliers. Le jour où le chef cesse de considérer son peuple comme sa chose, son bien propre, sa proie à lui, à sa famille et à ses favoris... Ce jour même, le peuple cesse de se sentir dominé, livré à l’arbitraire, comme un objet de jouissance ou d’échange. Alors, l’un et l’autre, le Roi et le royaume venant à la rencontre l’un de l’autre, font alliance et amour ; ils se donnent, lui comme chef et seigneur, à elle comme épouse fidèle et corps. Ce jour-là le mysticisme politique est né dans une nation accomplie. »

Telle est la perfection de la vie politique et écologique ! À mille lieues de la société éclatée, fruit de l’absurde personnalisme de Maritain, qui n’a de chrétien que le nom. À mille lieues aussi des régimes totalitaires et révolutionnaires, même lorsqu’ils se drapent dans un prétendu nationalisme qui n’est en réalité que la transfusion de l’orgueil de ses chefs au peuple.

Ce nationalisme véritablement “ chrétien ”, parce que catholique et parfaitement conforme aux vérités métaphysiques attestées, sera le cadre de la paix que Dieu donnera au monde après le triomphe du Cœur Immaculé de Marie. « Qui suit les principes de l’Évangile et la morale de l’Église, sans concession faite aux idées révolutionnaires, participe nécessairement à l’ordre et à la paix du monde, non en revendications et en paroles, mais en sagesse et en service. » (Point n° 68)


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