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Renaissance catholique n° 158
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Il est ressuscité !
Rédaction : Maison Sainte-Thérèse
N° 171 – Octobre 2009

IL ÉTAIT UNE FOIS LA PERTE DE LA FOI

Il était une fois la Foi

La Fondation du Patrimoine laurentien, qui a pour objectif de « faire connaître la pensée et l’action de citoyens et citoyennes qui se sont illustrés au Québec dans divers domaines », vient de publier chez Septentrion, un ouvrage de 380 pages : Il était une fois la foi. La présentation du livre est de bon augure : « Les communautés religieuses ont occupé une place considérable dans l’histoire du Québec, surtout dans les domaines de l’éducation, de la santé et des services sociaux. Malheureusement, certains évènements ont fait dévier l’admiration que l’on portait à ces femmes et à ces hommes qui furent d’un grand dévouement. » Pour rappeler « leur influence énorme », la fondation a donc invité « plusieurs communautés à présenter certains de leurs membres, les plus en mesure de représenter le charisme de leur fondateur ou de leur fondatrice ».

Dans sa préface, l’abbé Jean-Guy Dubuc nous affirme qu’à la lecture de ces pages, nous nous dirons : « C’est fou tout ce qu’on leur doit… à ces religieux et religieuses qui sont venus de France ou de nos campagnes, qui ont laissé leurs familles, qui ont étudié plus que tout leur entourage, qui sont devenus des maîtres à penser dans leurs disciplines, qui ont instruit nos parents dans leurs petites écoles, dans les collèges et les universités, qui ont soigné nos malades dans leurs hôpitaux, qui ont donné à une population pauvre ce que l’État ne pouvait offrir : la possibilité de grandir. Les pages de ce livre vous feront découvrir des “ héros ” de notre histoire… qui n’en compte vraiment pas tellement ! »

Eh bien, non ! C’est à se demander si l’abbé Dubuc a lu le livre qu’il préface ! Car, en réalité, cet ouvrage ne nous fait pas revivre, comme on s’y attendrait, l’extraordinaire œuvre d’éducation ou de bienfaisance des congrégations religieuses, pour le bien des âmes plus encore que pour la satisfaction des besoins intellectuels ou du corps. Au contraire, les témoins qu’il nous présente, les “ héros ” en question, ont été choisis dans chaque communauté parmi ceux qui se sont ralliés à la réforme conciliaire et qui assistent maintenant, impuissants, à la mort de leur congrégation. En fixant les projecteurs sur la dernière génération, ce n’est pas l’admiration que suscite ce livre, mais une immense pitié.

Toutefois, l’ouvrage n’est pas dépourvu d’intérêt, et les soixante-quinze témoignages qu’il présente venant de vingt-neuf communautés différentes, sont révélateurs de la rupture opérée par Vatican II et la Révolution tranquille.

UNE VIE RELIGIEUSE FÉCONDE

Notre premier constat est de remarquer le caractère traditionnel de la vocation de nos soixante-quinze témoins. C’est le rayonnement des communautés, du temps où elles étaient fidèles à l’esprit de leur fondateur, qui les a attirés, et, en particulier, l’exemple de leurs “ anciens ”. Si bien qu’aucun d’eux n’est entré en religion avec le projet de réformer quoi que ce soit.

Le Père René Latourelle, jésuite et expert au Concile, puis réformateur de la Grégorienne, le reconnaît bien simplement : « L’apostolat par l’enseignement était au cœur de la Compagnie, et mon père m’en avait un peu laissé la passion. Alors, je me tournai vers mes professeurs qui, pour moi, étaient des témoins. Ce sont eux surtout qui ont exercé l’attraction. Il y a un mot de Bergson, dans Les deux sources :“ les saints ne demandent rien, ils n’exigent rien, pourtant, ils obtiennent tout ; ils ne parlent pas, il leur suffit d’exister, leur existence est un appel, une attraction, une séduction. ” C’est cela que j’ai vécu, j’ai rencontré des hommes donnés à Dieu dans la gratitude la plus totale. C’était, aussi, peu après la béatification des saints Martyrs canadiens. »

Le témoignage de sœur Pierrette Chassé, ursuline, est similaire à plusieurs autres : « Ce qui m’a attirée chez elles, je pense que c’était leur esprit de famille. Elles étaient simples et bonnes et, en tant que pensionnaires, nous nous sentions bien avec elles ». Sœur Nicole Cournoyer, religieuse hospitalière de Saint-Joseph, se souvient que, toute jeune, elle avait vu des religieuses près de l’hôpital de Sorel qui patinaient et avaient l’air de s’amuser, ce qui lui avait beaucoup plu.

Autre exemple, celui du frère Henri-Paul Magnan, frère de Saint-Gabriel : « À douze ans, j’allais à la messe tous les jours, réveillé par mon père à six heures. Comme j’étais un premier de classe, les prêtres du collège me sollicitaient et étaient prêts à m’accueillir gratuitement au cours classique, mais je voulais plutôt suivre les traces de mon professeur que j’adorais

Un prêtre enseignant donnant ses explications en plein air en 1950.
Un prêtre enseignant donnant ses explications
en plein air en 1950.

Retenons encore les propos du Père André Bonneau, religieux de Saint-Vincent-de-Paul, né dans une famille pauvre de Québec et fréquentant le “ Patro Laval ”. « J’y avais rencontré les Religieux de Saint-Vincent, qui étaient des modèles pour moi et qui avaient une pédagogie assez exceptionnelle pour nous faire connaître Dieu et aimer la véritable vie à travers le quotidien, le jeu, le théâtre et le chant. En même temps, une formation religieuse nous était donnée, de sorte que du “ Patro Laval ” sont sorties une soixantaine de vocations. C’étaient des personnes qui, tout en étant religieuses, spirituelles, étaient proches des gens, qui savaient jouer, même en soutane, ce qui m’amenait à penser que Jésus était proche, très proche de nous. »

Pour sauver de l’oubli et du mépris les communautés religieuses qui ont fait, pour une bonne part, notre Canada d’aujourd’hui, c’est le portrait de ces religieux et religieuses édifiants, capables de susciter une relève, qu’il aurait fallu nous donner ! Au lieu de cela, on nous livre soixante-quinze entrevues avec des fossoyeurs heureux qui ne se posent jamais, ou à qui on ne pose jamais, la question de savoir pourquoi ils n’ont pas su éveiller des vocations, comme leurs anciens. Quelle est la cause proportionnée de cette soudaine stérilité des institutions religieuses du Canada français ?

PERSONNALISME ET ACTION CATHOLIQUE,
LE VER EST DANS LE FRUIT

On ne peut pas incriminer la qualité de leur formation intellectuelle. Au contraire, ils soulignent le soin qu’avaient les supérieurs de donner à chacun une formation de haut niveau adaptée aux obédiences. Et les exemples qu’ils nous donnent sont à citer pour réfuter le mythe de la grande noirceur.

Cependant, nous remarquons l’influence des mouvements d’action catholique sur les jeunes religieux des années 1950-1960. La plupart en ont été des membres actifs, parfois même des responsables, avant d’entrer en communauté. Le Voir, juger, agir, et les principes de l’action catholique spécialisée les ont disposés, à leur insu, à la remise en question de la Règle et des coutumes des congrégations dont ils avaient pourtant embrassé la vie avec enthousiasme.

Sœur Denise Lafond, supérieure générale des religieuses hospitalières de Saint-Joseph, en est un bel exemple : « Une fois entrée en communauté, elle entreprit le cours d’infirmière en 1960, tout en se disant qu’elle pourrait faire autre chose aussi, parce qu’elle s’était occupée d’action catholique avant de devenir religieuse, comme présidente de la Jeunesse agricole catholique. »

Quelques-uns avaient appris, avant leur entrée en communauté, les principes doctrinaux qui allaient chambouler l’Église et renverser la chrétienté canadienne-française. Le Père André Charron, de la Congrégation de Sainte-Croix, est de ceux-là : « La dernière influence, en regard de ma vocation, fut l’engagement de mes professeurs. Je pense que ceux du cours classique, en particulier, sous l’influence d’Emmanuel Mounier et de la revue Esprit, étaient imprégnés des idées du personnalisme chrétien, des conceptions personnalistes. Le souci de l’épanouissement de la personne les amenait à encourager l’étudiant à aller au bout de ses talents, pour arriver à s’achever comme personne humaine et à rayonner sur la société. Tout cela était exaltant pour un jeune. »

Mais pour la plupart, c’est une fois en communauté, au cours d’une formation universitaire en France, en Belgique ou à Rome, qu’ils furent initiés aux doctrines théologiques nouvelles qui triompheront au Concile. Par exemple, le frère Albert Tremblay, supérieur général des Frères de l’Instruction chrétienne, fit sept années d’études en philosophie et en théologie à l’université catholique la plus cotée de Rome, la Grégorienne. « Les professeurs les plus qualifiés des Jésuites venaient y enseigner. L’ambiance des études y était extraordinaire, enfin tout était là pour favoriser quelqu’un qui voulait se donner une formation sérieuse. Pendant ce séjour à Rome, le concile se préparait. C’était, pour les jeunes théologiens curieux, l’occasion d’assister aux conférences des grands ténors de la théologie, qui suggéraient les orientations à privilégier : Rahner, Congar, Schillebeeckx, von Balthasar et autres. »

Durant ses études, le Père Benoît Lacroix, dominicain, fut un intime de Gilson, Maritain et Henri-Irénée Marrou. Le Père Rodrigue Théberge reconnaît que, « durant le concile, les jeunes profès et futurs Rédemptoristes prêtres suivaient Congar et Hans Küng qu’ils aimaient beaucoup. »

LE DÉCRET PERFECTAE CARITATIS

Dans son étude des documents conciliaires pour préparer Vatican III, l’abbé de Nantes explique l’objet de la réforme pour les religieux, exposé dans le décret Perfectae caritatis.

« Par ce Décret, “ le Concile se propose de traiter de la vie et de la discipline des instituts religieux et de pourvoir à leurs besoins, selon les exigences de l’époque actuelle ” ». La sainteté consistait à tourner le dos au monde pour aller à Dieu. La perfection postconciliaire sera d’être tout à la fois tournée vers Dieu et vers le monde. « Voici le théorème de cette impossible dialectique : “ La rénovation adaptée de la vie religieuse comprend à la fois le retour continu aux sources de toute vie chrétienne ainsi qu’à l’inspiration originelle des instituts et, d’autre part, la correspondance de ceux-ci aux conditions nouvelles d’existence. Une telle rénovation doit s’accomplir sous l’impulsion de l’Esprit Saint et la direction de l’Église. ” S’il s’agissait vraiment de conditions nouvelles d’existence ! Mais la suite montre qu’il s’agit de plaire au monde, de participer à sa vie, d’entrer dans son esprit, de se séculariser à l’extrême… Tout en retrouvant la pureté jaillissante des origines ! Comme si c’était une seule et même chose que de plaire à un monde pourri et de revivre la sainteté évangélique des origines ! ».

1970 : des jeunes séminaristes dominicains “ dans le vent ” !
1970 : des jeunes séminaristes dominicains
“ dans le vent ” !

UN COURANT D’AIR FRAIS !

Nos religieux canadiens français n’y virent que du feu, et lorsque les réformes conciliaires s’implantèrent, ce fut l’enthousiasme. Dans nos soixante-quinze témoignages, on n’enregistre que quatre réticences.

Le frère Beaudet, frère des Écoles chrétiennes, avait été heureux de l’avènement du Concile. « Par contre, je n’ai pu être d’accord avec certains excès qui ont découlé du Concile, car j’avais évolué dans un autre sens ; j’étais devenu plutôt traditionaliste dans mes attitudes, dans mes évaluations, dans mes choix, dans mes valeurs. Étonnamment, les élèves qui m’ont connu à l’École normale me trouvaient progressiste mais aujourd’hui, ils me diraient plutôt modéré ».

Le frère Gérard Dionne, de la congrégation de Sainte-Croix, « ne s’attendait pas à ce que Vatican II aille tout réformer. Il y voyait des ouvertures intéressantes mais s’était fait à l’idée que cela allait prendre du temps ».

Sœur Claire Richard, sœur de Sainte-Anne, « eut besoin d’encouragement afin d’enlever l’habit religieux », tandis que sœur Yvonne de La Mirande, religieuse hospitalière de Saint-Joseph « décida, après un an de réflexion, de garder le costume traditionnel et s’en trouve bien, parce qu’elle trouve encore toujours important de s’identifier à Celui qu’elle avait choisi de servir ».

Mais, pour tous les autres, c’est l’enthousiasme dont quelques exemples vous donneront la mesure.

Pour sœur Marie-Thérèse Asselin, des sœurs de Saint-Joseph de Saint-Vallier, « le Concile a été exactement ce que Jean XXIII avait prédit : un courant d’air frais. Cela fut, à l’intérieur des communautés, une ouverture incroyable, un souffle vivifiant. Sa congrégation commença par faire un chapitre d’aggiornamento pour “ aller retrouver la pureté de son charisme ”. Au Puy, le lieu de leur fondation, elles ont réfléchi ensemble et partagé afin de retrouver leurs origines et de repartir à neuf, ni plus ni moins. À ce moment-là, elles étaient environ 35 000 dans le monde, et les jeunes débordaient d’enthousiasme, d’idées, de projets ».

Le Père Raymond Vaillancourt, eudiste, déclare : « J’ai connu l’ancien système que j’ai apprécié, dans lequel je ne souffrais pas. Comme nous étions peu d’enfants chez nous, je n’ai pas eu des parents sévères, c’était la liberté. En communauté, les règlements trop contraignants, nous les trouvions ridicules et nous nous en amusions, mais nous les acceptions. Au plan théologique, ce fut une ouverture extraordinaire, et je suis content d’avoir vécu cette époque-là pour avoir connu le passage. Malheureusement, je trouve qu’il ne s’en est pas fait assez. (…) Je pense que tant le Concile que le mouvement contemporain nous invitent au passage de la religion à la foi ».

Accroissement de liberté, réponse aux besoins de changement que ressentait la jeunesse, adaptation à la réalité d’aujourd’hui, possibilité de revenir aux origines, favorisation de l’œcuménisme, renouveau liturgique, telles sont les raisons qui provoquèrent l’enthousiasme.

Dans une ou deux décennies, on ne s’étonnera pas tant de cet enthousiasme que de sa pérennité, au moment où nos grands couvents désormais vides, sont transformés en locaux administratifs ou en résidences pour personnes âgées !

Nous voyons l’effet dévastateur pour l’Église de l’ouverture au monde de “ Lumen Gentium ” et de “ Gaudium et Spes ”. Le monde n’étant plus réputé opposé à l’Église, les communautés en ont subi les coups sans être capables d’en comprendre la cause et d’y résister, comme un troupeau de brebis livré aux loups. Il était une fois la foi nous le fait toucher du doigt.

LIVRÉS AUX LOUPS RAVISSEURS

Sœur Monique Thériault, sœur des Saints Noms de Jésus et de Marie, reconnaît que « la réforme de l’enseignement venait remettre en question notre mission d’éducatrices dans les écoles : presque du jour au lendemain, la plupart des écoles que nous dirigions, entre autres le cours classique, les écoles ménagères, les écoles normales, les écoles de secrétariat, ont été abolies. Le plus dramatique fut le fait que certaines sœurs, qui avaient une solide formation et possédaient des doctorats ou des licences, n’avaient plus de débouchés professionnels parce que les religieuses n’étaient pas les bienvenues dans les nouvelles structures ».

Cependant, chargée de retravailler les constitutions de sa congrégation selon les nouveaux principes, elle déclare : « J’ai trouvé le Concile extraordinaire : avec tout ce qui se passait à ce moment-là, la vie était devenue difficile pour les communautés ; entre ce qui se vivait dans le monde et à l’intérieur de celles-ci, il y avait un décalage, un fossé, qui s’élargissait continuellement. Les changements opérés ont été les bienvenus pour moi, car tout paraissait possible à ce moment-là ; c’était une période où nous pouvions rêver de vivre notre vie religieuse de façon renouvelée et plus dynamique ». Devant le fiasco actuel, la quasi disparition de sa communauté, elle « demeure convaincue que l’appel à la vie religieuse est toujours présent, mais que les modalités de sa réalisation seront différentes dans les années qui viennent. (…) J’ai confiance en l’avenir (sic !) car c’est le propre de l’histoire de la vie religieuse que de connaître des transitions, des modèles différents ; la vie religieuse comme telle continuera, à condition de se renouveler ».

Sœur Marie-Claire Marcil, sœur de la charité de Montréal, reconnaît « qu’après avoir fondé et organisé des hôpitaux, formé du personnel infirmier dans leurs écoles et consacré leur vie aux soins des malades, l’obligation, en 1970, de devoir fermer leurs institutions et de s’en retirer fut certes une blessure pour les religieuses. Mais elle comprend que cela est venu à la suite d’une certaine évolution de la société ».

Mgr Maurice Couture, religieux de Saint-Vincent-de-Paul et archevêque émérite de Québec, a clairement vu le jeu du gouvernement contre l’Église, mais n’a pas songé à combattre. « J’ai été le dernier président de l’Assemblée des collèges classiques et le premier président de l’Association des collèges du Québec, qui comprenait les collèges privés et les CEGEP, dans les années 1969-1970. Les dix-sept premiers cegeps ont été mis sur pied avec des institutions qui provenaient de communautés. C’était un gros dilemme. Dans les années 1967-1968, nous avions formé un comité qui s’était réuni pour étudier l’avenir de nos institutions classiques. Il fallait rencontrer en septembre les supérieurs des collèges classiques pour dire aux uns qu’ils feraient mieux de laisser la place aux cegeps, et aux autres, qu’ils pouvaient continuer d’exister. Il fallait être audacieux, mais nous nous rendions bien compte qu’il nous fallait collaborer, sinon le gouvernement aurait créé des cegeps à côté de nos institutions qui n’auraient pas pu survivre. Nous n’avions pas le choix, et c’était pour nous une sage décision à prendre comme citoyens pour contribuer à bâtir le Québec moderne, en collaborant à l’accessibilité à l’éducation. En conséquence, si nous conservions nos institutions, il fallait qu’elles aient des objectifs spécifiques sans être une embûche à l’implantation des cegeps publics ».

L’ADAPTATION AU MONDE

Puisqu’il ne fallait plus critiquer le monde et encore moins se battre contre lui, ce serait aux communautés de s’adapter.

Sœur Thérèse Castonguay témoigne que « les changements survenus avec Vatican II furent peut-être plus difficiles à accepter par le public traditionaliste que par les sœurs, qui les considèrent comme “ un mieux ” : une plus grande liberté à visiter leurs familles, à lire les journaux, etc. En ce qui concerne les vœux, comme pour la personne c’est d’abord un engagement intérieur, cela ne change pas vraiment. Aujourd’hui, tout est centré sur la conscience individuelle. C’est un risque, mais il est bon de le courir ».

Sœur Liette Nobert, petite sœur de l’Assomption, se réjouit que le Concile ait incité les communautés religieuses « à remettre le cap sur l’essentiel de leur engagement. Elle trouve intéressante la recherche faite par la Conférence religieuse canadienne sur les mutations de notre société, de notre Église, qui ont amené les religieuses à regarder leur vie sous un autre angle et à exprimer leur engagement par vœux dans un langage plus adapté à aujourd’hui. On parlera de “ simplicité volontaire  plutôt que de pauvreté, de “ relations libérantes  au lieu de chasteté, et l’obéissance se traduira par une “ recherche de la volonté de Dieu avec l’aide des autres ” ». Au Québec, les petites sœurs de l’Assomption ne sont plus que quarante sœurs vieillissantes…

Le frère Albert Tremblay, frère de l’Instruction chrétienne, mérite d’être cité car il témoigne du changement de mentalité. Sa nomination au supériorat, à la fin du Concile, fut pour lui « l’occasion rêvée de se faire l’apôtre de la théologie conciliaire. Au lieu des fruits visibles escomptés, on assista à une chute statistique tragique et imprévue au sein des familles religieuses. Le frère Tremblay fut formellement interpellé par l’article 31 de Lumen Gentium. On y définissait théologiquement le laïcat. À sa grande surprise, il constata que le portrait collait dans sa quasi-totalité à ce que faisaient les religieux enseignants dans les écoles. Lorsque, dans les écrits conciliaires, il était question des religieux, ceux-ci se voyaient appelés directement à la prédication du Royaume. Il essaya de faire accepter le message. Le renouvellement du charisme s’imposait : pour obéir au Concile, les frères devaient, selon lui, se retirer progressivement du domaine profane de l’instruction pour se concentrer sur le message religieux. L’esprit des béatitudes devait primer le culturel. Succès mitigé, s’il y eut succès.

« Élu supérieur général en 1970, il reprit le même message, qui lui paraissait de plus en plus transparent, à travers les commentaires des documents postconciliaires. Il dut faire face, encore là, à plus de résistance que d’approbation. On fut même jusqu’à l’accuser de  bousiller le charisme mennaisien ” ».

Les Frères du Sacré-Cœur et leurs missionnaires avant 1960...
Les Frères du Sacré-Cœur et leurs missionnaires avant 1960...
 
Les Frères du Sacré-Cœur et leurs missionnaires en 1987
...et en 1987.

AU SERVICE DU MONDE

Dès lors, ne nous étonnons pas qu’après la réforme conciliaire, la plupart des soixante-quinze témoins soient devenus de ces religieux “ apôtres ”, voués à expliquer la foi vécue au cœur du monde et la dignité de l’Homme aux rares oreilles encore attentives.

Quelques-uns sont devenus des religieux immergés dans le monde, adonnés avec excellence aux tâches profanes mais animés, à l’intime, par l’esprit de leur engagement communautaire. Tels, chez les Clercs de Saint-Viateur, le Père Genest, « reçu dans le cercle Les Phénix de l’Environnement » pour la fondation du Centre Port-au-Saumon, aire centrale de la réserve mondiale de la biosphère de Charlevoix, le Père Fernand Lindsay, fondateur du Festival international de Lanaudière, et le frère Léo Bonneville, animateur de l’œuvre des ciné-clubs. Sœur Jeannine Cornellier, sœur des Saints Noms de Jésus et de Marie, quant à elle, est heureuse d’avoir réalisé son rêve de jeunesse, à savoir enseigner en Afrique, en participant à la fondation… du lycée professionnel hôtelier d’Abidjan, pour laquelle elle fut élevée au grade de chevalier de l’Ordre du mérite ivoirien. À son retour à Montréal, elle fut nommée conseillère pédagogique à l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec. Depuis sa retraite, elle fait partie de l’Association des religieuses pour la promotion des femmes.

Le Frère Vincent Sévigny, directeur d’une Maîtrise vers 1955.
Le Frère Vincent Sévigny, directeur d’une Maîtrise vers 1955.
 
Le Frère Gérard Savaria, au centre, directeur de l’Harmonie-Jeunesse vers 1980.
Le Frère Gérard Savaria, au centre,
directeur de l’Harmonie-Jeunesse vers 1980.

L’exemple de sœur Marcelle Corneille, responsable de l’École normale de musique de la Congrégation Notre-Dame, annexée à l’UQAM en 1976, est aussi révélateur du ralliement sans condition au monde. « À la fin de l’année, je fus invitée à un Son et Lumière, avec le recteur et d’autres personnalités. On y présenta le lever du jour, puis des vitraux ; c’était très beau. À un moment donné, on annonça : “ Maintenant, voici le vitrail de la vénérable Marguerite Bourgeoys, première éducatrice de Ville-Marie. ” Je me trouvais alors juste devant lui. Ce fut un moment de très grande émotion. C’était comme si mère Bourgeoys me disait : “ C’est ici que je te veux. Reste tranquille. ” Puis, tous les gens ont applaudi, comme pour me dire : “ Ce qui a été fait a été bien fait. ” Ce fut un moment de grand apaisement ».

AVEUGLEMENT EXTRÊME

De fait, tous les témoignages sans exception se terminent par un optimisme béat, à commencer par celui de feu le cardinal Gagnon, sulpicien : « le retour des jeunes, depuis les JMJ, permet d’espérer ; leur exemple peut faire changer les choses ». Tous signalent que si c’est la catastrophe chez nous, les vocations abondent en Afrique et en Asie, l’avenir des communautés est donc là-bas.

Les réflexions du frère Marcel Blondeau, frère des Écoles chrétiennes, expriment bien l’aveuglement de ces religieux entrés en communauté dans l’enthousiasme de leur vocation, qui ont vécu les changements dans la confiance en leurs supérieurs, et qui se retrouvent, âgés, mis de côté, dans des maisons qui ferment les unes après les autres : « L’avenir des communautés apparaît parfois comme une impasse. Il faut cependant faire confiance à la Providence et/ou essayer plutôt de voir les endroits où ça germe, discerner les signes des temps. Il y a des prophètes, nous les écoutons le mieux possible. On est appelé à faire grandir en soi l’homme intérieur, comme dit saint Paul. Nous sommes finalement appelés à la gloire éternelle. Dans la lumière divine, nous pourrons contempler Dieu. C’est en tout cas mon espérance ».

Sœur Pierrette Chassé, ursuline, est catégorique : « Notre fondatrice, Angèle de Mérici, a dit et répété que sa compagnie devait exister jusqu’à la fin des temps, mais le faible recrutement que nous constatons au Québec pourrait remettre en question une telle affirmation. Cependant, nous n’avons aucun doute ; elle a osé dire cette phrase en 1534 et nous avons traversé les siècles ».

Le frère Gérard Dionne, de la Congrégation de Sainte-Croix, est lui aussi confiant, malgré tout. « J’ai beaucoup étudié l’histoire du 19e siècle, après la Révolution française, et j’ai vu comment il a été le berceau d’un renouveau spirituel inimaginable. Je trouve que nous sommes en train de vivre ici quelque chose de semblable. Dans ce sens-là, je reste confiant, plus confiant qu’optimiste, car l’optimisme peut être une erreur, alors que l’espérance est une grâce. Cela ne peut finir là, il y aura un renouveau. D’ailleurs il y a déjà des signes, de nouvelles pousses un peu partout, toutes croches parfois, mais cela n’est pas grave, ce ne sont pas toutes les fleurs qui donnent des fruits ».

Son confrère, le frère Vianney Saint-Michel, a le même espoir. « Quand on pense à l’avenir, il ne faut pas trop le faire en terme de nombre. Parce qu’il faut bien le dire, au Québec, l’Église était très quantitative : il y avait beaucoup de membres du clergé, beaucoup de religieux et de religieuses. Il faudra moins compter sur la quantité à l’avenir, mais être vivants aussi longtemps que les religieux peuvent l’être. Et après, on verra ; c’est cela l’espérance ».

Sœur Ghislaine Roquet, sœur de Sainte-Croix, qui fut membre de la commission Parent, garde sa paix, en philosophe : elle fait une subtile distinction entre vie religieuse et congrégations religieuses. « La vie religieuse peut se poursuivre sous des formes nouvelles. Nous avons peu de vocations au Québec pour une raison bien simple, c’est qu’il n’y a plus d’enfants, il n’y a plus de jeunes. Nous recevons cependant des femmes plus mûres, mais qui entrent peu nombreuses » Ah ! voilà de la clairvoyance !!!

Non, décidément, cet ouvrage ne nous donne pas un juste portrait des communautés religieuses qui ont aidé au bien temporel des Canadiens en même temps qu’ils travaillaient à leur salut éternel, ce qui était leur mission principale. Mais il nous donne une triste photographie de la génération des victimes du Concile qui, sourde aux avertissements de Notre-Dame de Fatima, s’est ouverte au monde par orgueil ou par obéissance aveugle. C’est l’effet du poison que la fondation du patrimoine canadien a enregistré à travers ces soixante-quinze entrevues. L’ouvrage ne devrait pas s’intituler Il était une fois la foi, mais Il était une fois la perte de la foi !

 

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