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Renaissance catholique n° 158
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Il est ressuscité !
Rédaction : Maison Sainte-Thérèse
N° 172 – Novembre 2009

MARCEL VAN, UN SAINT POUR NOTRE TEMPS ?

Marcel Van en 1946

Marcel Van est un jeune religieux rédemptoriste, mort en 1959, à 31 ans, dans les geôles communistes du Nord-Vietnam. Très dévot de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus dont il se considérait comme « le petit frère », sa notoriété se répand aujourd’hui dans le monde entier, et notamment dans le mouvement charismatique ou dans des communautés nouvelles comme Marie-Jeunesse, ou encore par le biais des bénédictins de Saint-Wandrille et de l’association « Enfants du Mékong ». On laisse entendre que son rayonnement dépassera bientôt celui de sa sainte « grande sœur » ! Le cardinal Nguyen Van Thuan, président du Conseil pontifical Justice et paix sous Jean-Paul II, était un ardent promoteur de la cause de celui qui avait été son condisciple au séminaire. En France, une « association des amis de Van » s’est constituée. Mgr Guy Gaucher, le père Descouvemont, grands spécialistes de la sainte de Lisieux, s’y intéressent. Même le séminaire d’Ars n’a pas craint de placer sous son patronage les jeunes candidats au sacerdoce.

Les premières démarches avec la Congrégation pour la cause des saints ont été entreprises en 1984 par l’évêque du diocèse de Saint-Jérôme, où la sœur de Van était moniale rédemptoristine. Elles aboutirent, en 1986, à l’ouverture de son procès de béatification.

C’est à l’aide de ses écrits, traduits en français par son ancien maître des novices, que nous allons raconter sa vie et que, le mois prochain, nous examinerons le message de Van, qui « arrive comme un témoin tonique de la grande espérance. Il a mené jusqu’au bout le combat de la confiance et toute sa vie nous dit que la peur sera toujours vaincue par l’enfance. L’horreur laisse la place à l’aurore… L’Amour ne peut plus mourir ». (Père Marie-Michel, Présentation de la vie de Marcel Van)

Alors, Marcel Van, un saint pour notre temps ? Voyons cela.

UN JEUNE RELIGIEUX COMBLÉ DE GRÂCES

C’est en octobre 1944, alors qu’il est admis au postulat des Rédemptoristes d’Hanoï que la sainteté de Marcel Van commence à paraître. Il a seize ans. Ses commencements dans la vie religieuse ne sont pas faciles : certains confrères le trouvent trop jeune et il doit assurer des travaux pénibles pour ses faibles forces. Toutefois, il se sent « emporté par un immense courant d’amour ».

Il en rend compte avec simplicité à son maître des novices, le Père Boucher, rédemptoriste canadien de trente-neuf ans, au Vietnam depuis dix ans. Celui-ci est bien impressionné, autant par l’ouverture d’âme de son postulant que par son courage et sa ferveur.

En juin 1945, le frère Marcel lui confie : « Je vis Jésus qui, venant de loin, marchait vers moi. Il s’avançait, le visage impassible et plein de douceur. (…) Ce qui m’a surtout frappé, c’est la bonté de son regard… un regard qui reflétait l’amour infini de son cœur. (…) Jésus vint à côté de moi, et je me vis alors changé en petit enfant de deux ou trois ans. Pas le temps de m’étonner qu’il s’assît sur un socle de pierre, il me prit dans ses bras et me serra sur son Cœur. » Le frère Marcel voit alors une foule immense en colère, « composée de gens de toutes conditions (…) qui s’avançaient, l’air menaçant, portant chacun sur le front un signe semblable. » Devant Jésus, certains blasphèment, d’autres lui lancent des pierres en le visant au visage mais, ne l’atteignent qu’aux bras ou aux jambes. Or, Jésus regardait la foule avec un immense amour. « En les voyant persister dans leur folle attitude, il eut compassion d’eux et laissa couler une à une ses larmes sur sa poitrine. Je pleurais avec lui et je ressentis au cœur une grande douleur capable de me faire mourir. Mais en contemplant la tendresse de son regard, je me sentais réconforté. Pendant que la foule était là, Jésus me regarda et me dit : “ Mon enfant, prie beaucoup et fais de nombreux sacrifices pour tous ces hommes malheureux !

Sauve-les en union avec moi ” ! » Puis Jésus donne un baiser à Van, lui recommande de ne rien oublier et disparaît peu à peu.

Immédiatement après cette vision, Frère Marcel décide de prier pour la conversion du médecin de la communauté, franc-maçon notoire, dont il a l’intuition de la mort imminente. Le lendemain, on apprend de fait sa mort subite. Mais le novice est persuadé qu’il est sauvé, il en demande un signe : que son père se confesse et communie dans l’année. Trois jours plus tard, un compatriote lui apprend que son père s’est confessé et a communié pour Pâques.

Père Antonio Boucher
Le Père Antonio Boucher

Ces faits impressionnent vivement le maître des novices qui donne l’ordre au jeune religieux d’écrire ses mémoires. D’abord décontenancé, frère Marcel se résout à le faire, encouragé par l’exemple de sainte Thérèse qui écrivit dans Histoire d’une âme : « Si une petite fleur pouvait parler, il me semble qu’elle dirait simplement ce que le Bon Dieu a fait pour elle, sans essayer de cacher ses dons sous prétexte d’humilité ». Eh bien, frère Marcel va nous raconter en toute simplicité les dons merveilleux qu’il a reçus de Dieu et qui doivent certainement en faire un grand saint. Il nous prévient cependant : « Je veux prendre pour modèle l’histoire même de sainte Thérèse. Par conséquent, si, dans mon récit, il se trouve des passages semblables, il ne faudra ni rire, ni m’accuser de la plagier. Ce sont là en réalité les lieux de rencontre de nos deux âmes. Chaque fleur a son parfum propre : Thérèse est la fleur, et moi, le pétale. Comment pourrais-je ne pas lui ressembler ? »

UN ENFANT ÉTRANGE

En fait, les ressemblances n’apparaissent pas tout de suite car un abîme sépare l’enfance de Thérèse à Alençon puis aux Buissonnets, de celle de Van dans le delta du Fleuve rouge, entre Hanoï et Haiphong.

Il y est né le 15 mars 1928 et a été baptisé le lendemain sous le patronage de saint Joachim. Il a déjà un frère et une sœur, et une autre sœur naîtra après lui. L’atmosphère de sa famille est très heureuse à cette époque, autant qu’elle est pieuse. Sa mère dira du petit Joachim qu’il était un enfant étrange, très espiègle et très sensible. Quoique malingre, il faisait preuve d’un tempérament entêté, dominateur, inflexible. Mais il obéissait immédiatement si on lui parlait doucement.

La Mère de Van
La mère de Van

Doué d’une intelligence précoce et supérieure, ainsi que d’une mémoire remarquable, il apprit très vite ses prières sur les genoux de sa mère.

À quatre ans, il s’assagit et prend pour confidente sa sœur Lê qui veut déjà devenir religieuse, ce qu’elle fera plus tard en entrant chez les Rédemptoristines. Van, lui, veut devenir un saint. De fait, sa piété tranchait visiblement sur celle des enfants de son âge ; si le jeu pouvait lui faire oublier l’heure du repas, il n’oubliait jamais celle de la prière.

Il a à peine cinq ans lorsque, frappé par la beauté de sa sœur habillée en enfant de Marie, il s’offre secrètement à la Sainte Vierge. « Depuis ce moment-là, j’ai senti dans mon cœur une joie débordante… avec la certitude que Marie m’a regardé, qu’elle a donné à mon âme un sourire mystérieux ».

Mais en 1932, il a une telle affection débordante et possessive pour sa petite sœur Anne-Marie Tê, qui vient de naître, que ses parents se voient contraints de le confier à une tante qui vit dans un village païen. C’est pour lui le premier contact avec un monde hostile qui l’oblige à une plus grande discipline et à des sacrifices.

À six ans, il revient dans sa famille et va au catéchisme pour se préparer à sa première communion. Lors de sa première confession, le prêtre lui affirme : « Parmi les fautes que tu viens d’accuser, il n’y en a aucune qui ait fait de la peine au Bon Dieu. Cependant, dans l’intention de lui plaire toujours, tu dois t’efforcer de garder ton âme entièrement pure ». Van raconte ainsi sa première communion : « Mon cœur est envahi par une joie extraordinaire. Je ne sais quoi dire. Je ne puis plus non plus verser une seule larme pour exprimer tout le bonheur dont mon âme déborde… En un instant, je suis devenu comme une goutte d’eau dans l’immense océan. Maintenant, il ne reste plus rien que Jésus ; et moi, je ne suis que le petit rien de Jésus ». Il demande deux choses à Dieu : la pureté afin de l’aimer de tout son cœur, une foi solide et parfaite pour tous les hommes. N’oublions pas qu’il n’a que six ans !

Mais sa prière est vite troublée lorsqu’on l’oblige à réciter les prières d’action de grâces avec les autres enfants, alors que lui jouit déjà d’une union à Dieu. Il commente : « Et Jésus présent dans nos âmes n’a plus entendu que des prières sans harmonie avec les sentiments intimes de chacun ». Et alors que personne ne lui a parlé de prière spontanée, lui sent bien que « l’âme peut vivre intime avec Dieu en utilisant toutes les manières de lui exprimer son amour… en employant n’importe quelle parole ordinaire selon les besoins et les évènements ».

Après sa confirmation, pendant laquelle il a ressenti un premier attrait pour la vie religieuse, il est envoyé à l’école. Mais il n’en supporte pas le régime sévère. « Je ne puis appeler cette maison une école, mais un camp de concentration pour enfants où l’enseignant n’était qu’un bourreau cruel. Je détestais tant cette école que je n’avais qu’un seul désir : sa destruction ! »

Sa mère confie alors cet enfant, apparemment prédestiné, à leur ancien curé, qui a maintenant la charge de l’importante paroisse de Huu Bang, afin qu’il le prépare au service de Dieu. Nous sommes en mai 1935, Van a sept ans.

UN ENFANT MALTRAITÉ

Van vers l'âge de 7-8 ans
Van vers l'âge de 7-8 ans

Commence alors pour le futur frère Marcel une longue période de mauvais traitements qui nous est racontée très en détail dans son autobiographie. « Il y avait à la cure beaucoup de jeunes gens qui semblaient n’avoir pas de conscience et dont l’unique plaisir était de maltraiter et de battre les enfants. J’ai dû subir le même sort que les autres ». Pire même. Élève modèle, souvent cité en exemple par le curé, il devient le souffre-douleur des « catéchistes tièdes et indolents ». Il subira tous ces mauvais traitements avec une grande patience. Une première fois, le curé se rend compte de la situation et punit les coupables, mais les brimades continuent d’une autre manière. Sous n’importe quel prétexte, on le prive de nourriture et on lui fait payer cher ses communions.

Une tentation se saisit alors de lui, lui faisant croire que vouloir communier si souvent est de l’orgueil. En cessant de le faire, il perd l’admiration de son curé qui lui retire son affection. C’est la totale abjection.

Or, même après le renvoi de son tortionnaire, il ne retrouvera pas l’estime du prêtre. « Trop occupé à réparer son église, il oubliait totalement le Temple vivant que j’étais, et la responsabilité qu’il avait assumée d’y élever un autel et d’y allumer la flamme de l’Amour qui monterait vers Dieu nuit et jour ».

Les mois passent. Il n’est plus que le domestique du curé dans ce presbytère où la moralité est singulièrement relâchée. La ruine de sa famille qui ne peut plus payer sa pension le réduit à l’état d’esclave « qu’on traite encore avec un peu d’humanité, c’est-à-dire qu’on n’a pas le droit de le mettre à mort ».

Malgré tout, il reste bon et s’abandonne à la Providence. Il se dit : « Dieu a voulu me montrer ces choses afin que je connaisse mieux les prêtres, pour souffrir et prier davantage en leur faveur. Je ne serai jamais prêtre : pourtant, il n’est pas certain que parmi les prêtres en titre il s’en trouve beaucoup qui comprennent leur dignité comme je la comprends moi-même ». Sa consolation est de s’occuper de plus pauvres que lui.

Toutefois, il en viendra à faire plusieurs tentatives de fuite. Au cours de l’une d’elles, il est recueilli dans une famille de révolutionnaires. Van, plein d’admiration pour leur patriotisme, écrit : « Ce sont des gens qui aiment leur pays et leurs compatriotes ; mais quand ils les voient déshonorés et méprisés, ils en souffrent amèrement et cherchent à les libérer par tous les moyens. Pour donner à la nation cette liberté, ils prennent le parti de se cacher et souvent de risquer leur vie pour atteindre leur idéal. Je me sentis soudain pris d’affection pour les révolutionnaires, je pleurais sur ceux qui étaient morts… bien qu’ils aient poursuivi un but opposé à la religion, comme l’aimable révolutionnaire Trân-Trung-Lâp… J’ai entendu dire qu’au moment de son exécution, un prêtre est venu pour l’assister et lui l’a traité de cochon, émissaire des Français colonialistes ».

La nuit, il repense à tout cela : « Il me vient à l’idée d’être aussi un révolutionnaire : lutter pour créer un bel avenir à l’Église du Vietnam, réformer les paroisses, encourager les aspirants au sacerdoce… »

LA GRÂCE DE NOËL 1940

Passons sur l’échec de ses évasions, sur le mauvais accueil de sa famille, sur les consolations qu’il reçoit de la Sainte Vierge, pour en arriver à Noël 1940, il a donc douze ans. Après une confession générale, il va recevoir, comme sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, sa grâce de Noël, à la messe de minuit, pendant son action de grâces.

Van vers l'âge de 12 ans
Van vers l'âge
de 12 ans

« J’étreins Jésus présent dans mon cœur. Une joie immense me saisit. Je suis hors de moi : j’ai trouvé le plus précieux trésor de ma vie… Pourquoi mes souffrances me paraissent-elles si belles ? Impossible à dire (…) En un instant, mon âme fut transformée. Je n’avais plus peur de la souffrance… Dieu me confiait une mission ; celle de changer la souffrance en bonheur. Je n’avais pas à la supprimer, mais à la changer en bonheur. Puisant la force dans l’amour, ma vie ne sera plus désormais que source de bonheur… » Là-dessus, un membre de sa famille le contrarie. « Autrefois, je n’aurais pas manqué de m’emporter, mais cette nuit-là, quelque chose avait changé. Calmement, je fermai mon livre… Pour une fois, j’avais su souffrir avec joie par amour de Jésus. »

À partir de là, sa situation s’améliore. Il passe avec bonheur plusieurs semaines chez sa tante. Sa dévotion à la Sainte Vierge se fait plus ardente et plus démonstrative. Toutefois, quelques semaines plus tard, à la suite d’une vexation sur une question de nourriture, il ne mange presque plus et s’obstine tant que, au bout de plusieurs jours, sa tante le renvoie.

De retour au presbytère de Huu Bang, il reçoit la motion intérieure de faire vœu de chasteté, ce qu’il fait sur le champ, devant l’image de Notre-Dame du Perpétuel Secours à la sacristie. Il en ressent aussitôt une grande joie intérieure.

À la haine des méchants qu’il subit encore, il oppose maintenant une parfaite douceur, si bien qu’en trois mois l’atmosphère du presbytère est complètement changée.

LE PETIT FRÈRE DE SAINTE THÉRÈSE

À Noël 1941, il entre au séminaire de Lang-Son, placé sous le patronage de sainte Thérèse. Il faut toute la patience du supérieur pour que Van surmonte sa terreur des pères  dominicains français qui le tiennent.

Après l’invasion de l’Indochine par le Japon, en 1942, les séminaristes sont dispersés. Van se retrouve avec deux camarades dans une paroisse dominicaine près de la frontière chinoise. Là, il dévore des biographies de saints qui tous le laissent insatisfait, car il se sait absolument incapable de pratiquer leur ascèse. Alors, excédé, il décide de lire un dernier livre. Après avoir prié la Sainte Vierge, il se rend à la bibliothèque, prend le contenu de tout un rayon et le jette en vrac sur une table, puis, au hasard, il prend un livre. Son titre ? Histoire d’une âme.

« À peine avais-je lu quelques pages que deux torrents de larmes coulèrent sur mes joues inondant les pages. Ce qui me bouleversa, ce fut le raisonnement de petite Thérèse : “ Si Dieu ne s’abaissait que vers les fleurs les plus belles, son amour ne serait pas assez absolu, car le propre de l’Amour, c’est de s’abaisser jusqu’à l’extrême limite ”. J’ai compris alors que Dieu est amour, et que l’Amour s’accommode de toutes les formes de l’amour. Je puis donc me sanctifier au moyen de toutes mes petites actions… Un sourire, une parole ou un regard, pourvu que tout soit fait par amour. Quel bonheur ! Thérèse est la réponse à toutes mes questions sur la sainteté. Désormais, je ne crains plus de devenir un saint. J’ai enfin trouvé ma voie ! » Il a quatorze ans.

Rempli d’une joie exubérante, il prie la Sainte Vierge de lui donner les mêmes grâces qu’à sainte Thérèse, et il demande que celle-ci soit sa sœur spirituelle. Or, quelques jours plus tard, alors qu’il est seul dans la nature non loin du presbytère, il entend une voix féminine : « Van, Van, mon petit frère ! » Interloqué, il cherche d’où vient cette voix. Soudain, il comprend : cette voix est spirituelle, et poussant un cri de joie, il s’exclame : « Oh, c’est ma sœur Thérèse ! ».

Marcel Van et sa soeur
Van et sa soeur Anne-Marie Tê
à Hanoï en 1948.

Aussitôt, celle-ci lui répond : « Oui, c’est bien ta sœur Thérèse. Je suis ici pour répondre à tes paroles qui ont eu un écho jusque dans mon cœur. Petit frère ! Tu seras désormais personnellement mon petit frère, tout comme tu m’as choisie pour être spécialement ta grande sœur. À partir de ce jour, nos deux âmes ne formeront plus qu’une seule âme, dans le seul amour de Dieu. Je te communiquerai toutes mes pensées sur l’Amour, qui sont passées dans ma vie et m’ont transformée en l’Amour infini de Dieu. Sais-tu pourquoi nous nous rencontrons aujourd’hui ? C’est Dieu lui-même qui a ménagé cette rencontre. Il veut que les leçons d’amour qu’il m’a enseignées autrefois dans le secret du cœur se perpétuent en ce monde. C’est pourquoi il a daigné te choisir comme petit secrétaire pour réaliser son œuvre (…) Dieu m’a confié le soin de veiller sur toi comme l’ange gardien de ta vie. Ainsi, j’étais toujours avec toi, te suivant pas à pas, comme une mère tout près de son enfant. Grande était ma joie quand je voyais dans ton âme une parfaite ressemblance avec la mienne ! »

Sainte Thérèse lui apprend à ne rien regretter du passé, à tout recevoir de la main de Dieu. Elle lui enseigne surtout que Dieu est Père, qu’il n’est qu’Amour. Aussi devons-nous avoir pour lui une confiance bannissant peu à peu toute peur. « Depuis le jour où nos premiers parents ont péché, la crainte a envahi le cœur de l’homme et lui a enlevé la pensée d’un Dieu Père infiniment bon. Et pourtant, Dieu continuait à être un Père envers l’humanité ingrate… Alors, Dieu a envoyé son Fils qui s’est abaissé en se faisant homme. Jésus est venu dire à ses frères les hommes que l’amour du Père est une source inépuisable. (…) Le drame de la faute originelle n’est peut-être pas tant le fait d’avoir essayé de devenir dieu soi-même à la place de Dieu. (…) Mais c’est qu’à la racine de cela, il y a une méconnaissance de ce qu’est le Père et ensuite une volonté de se leurrer et de s’imaginer le Père comme un despote jaloux, pour justifier sa rébellion désespérée. C’est cette caricature de l’image de Dieu qui va être le plus difficile à extirper de l’homme. »

L’enseignement de sainte Thérèse peut se résumer en une phrase : « N’aie jamais peur de Dieu. Il ne sait qu’aimer et désirer être aimé ». Il faut donc être familier avec lui, ne pas craindre de lui parler naturellement. « On lui raconte tout : tes jeux de billes, l’ascension d’une montagne, les taquineries de tes camarades, tes colères, tes larmes ou les petits plaisirs d’un instant. Dieu t’aime tant… » Il faut évidemment tout lui offrir et être perpétuellement dans la joie.

Un mot domine cet enseignement, la confiance. Ce qui tient Dieu à distance de nos âmes, ce n’est pas le péché, c’est le manque de confiance. « Petit frère, pour consoler le Bon Dieu, suis mon conseil : sois toujours prêt à lui offrir ton cœur… Ce sera pour lui un nouveau paradis où toute la Trinité trouvera ses délices. Fais l’œuvre qui mène à l’unité en lui offrant tout avec confiance ».

Ce premier entretien avec sainte Thérèse a duré des heures et il se termine par un baiser. Van en est envahi d’une telle joie qu’il s’évanouit.

Plus tard, sainte Thérèse lui apprend à prier pour le Pape, pour l’Église. Un jour elle lui demande de prier pour la France et le Vietnam. Il en est furieux, pas question de prier pour les Français colonialistes : « Qu’on les précipite en enfer pour leur montrer qui nous sommes… J’ai trop vu leur cruauté et leur mépris envers ma race (…) Et même si je n’avais qu’un seul revolver, je lèverais l’étendard de la révolte et me battrais contre eux !... Tuer un seul Français suffirait à mon bonheur! » Il excepte cependant les Pères et les Sœurs missionnaires. Cette violence n’indispose pas sainte Thérèse qui lui propose une autre tactique pour « tuer des milliers de Français », la tactique de la prière. Et elle lui enseigne cette prière : « Ô Jésus, viens chasser du cœur des Français l’homme pécheur ! Je t’en supplie, viens au secours du Vietnam ! » Elle est très claire : « Aucune force ne parviendra à chasser les colonialistes français du sol vietnamien, si ce n’est la prière. » Elle l’incite à travailler ainsi à l’union fraternelle de la France et du Vietnam par l’amour. C’est une des facettes de sa mission, « tu porteras le nom d’apôtre de l’Amour ».

En novembre 1942, sainte Thérèse lui apprend qu’il ne sera jamais prêtre, mais apôtre par la prière et le sacrifice, comme elle l’a été. Du coup, il veut entrer au carmel. Impossible parce qu’il est un garçon. Qu’à cela ne tienne, il demande à Dieu de le changer en fille… Après avoir ri un moment de cette idée, sainte Thérèse l’encourage à faire cette prière à Dieu le soir même. Le lendemain, déception… Il se rend compte alors que c’était ridicule et il en veut un peu à sa grande sœur de ne pas lui avoir ouvert les yeux avant. Sainte Thérèse lui répond qu’elle l’a fait exprès pour lui faire comprendre que « Dieu aime qu’on lui dise tout avec sincérité ».

Pendant ce temps, ses relations avec les Dominicains se sont détériorées. Plusieurs fois, il se plaignit que les jeunes n’avaient pas assez à manger, le supérieur avait beau lui expliquer que l’occupation japonaise rendait difficile les approvisionnements, Van insistait. Et comme il refusait aussi de se faire coiffer à la française comme les autres, le supérieur finit par le traiter de petit orgueilleux, et il le chassa.

Il prie la Sainte Vierge de l’éclairer, car où doit-il aller ? Dans un songe, il voit saint Alphonse de Liguori lui sourire. Et peu de temps après, un concours de circonstances le conduit chez les Rédemptoristes à Hanoï.

Chapelle du noviciat d'Hanoï
La chapelle du noviciat à Hanoï

Auparavant, sainte Thérèse lui avait fait savoir que leurs entretiens familiers allaient cesser et qu’il aurait à souffrir. Elle l’encouragea : « Reste en paix… Le monde voudra t’écraser, mais tu deviendras une fleur splendide entre les mains de Jésus… Ne cède jamais au découragement… Ne recule pas devant la difficulté… N’aie pas peur de la souffrance. Un jour, tu parviendras à la gloire… Van, mon tout petit frère, je te donne un baiser, et je te souhaite un heureux voyage ! »

LE CONFIDENT DE JÉSUS ET DE MARIE

Comme nous l’avons déjà dit, ses débuts chez les rédemptoristes ne furent pas faciles. Il avait seize ans, mais en paraissait douze, si bien que les tâches qu’on lui assignait au noviciat des frères convers étaient bien pénibles pour ses faibles forces. Cependant il tint bon, refusant même tout favoritisme. Il remit à leur place deux jeunes confrères qui voulaient l’aider, craignant derrière cet acte de charité fraternelle un désir inavoué d’amitié particulière.

Or, un beau matin, une vision de Jésus le ravit, celle que nous avons racontée au début de ce récit.

Elle fut suivie de bien d’autres locutions intérieures, tant de Notre-Seigneur que de la Sainte Vierge.

La plupart d’entre elles portent sur la voie d’enfance. « Sache que j’ai une prédilection spéciale pour les enfants ; je suis si heureux d’être leur ami, lui dit Jésus. S’ils veulent me chercher, c’est très facile : ils n’ont qu’à examiner leur propre manière d’agir et ils me trouveront immédiatement en eux. (…) Quand ils jouent au ballon, quand ils font des concours de natation ou se livrent à leurs jeux enfantins, je suis présent au milieu d’eux… »

Chapelle-Redemptoristes-Hanoï
La chapelle des Rédemptoristes à Hanoï

D’autres communications concernent les souffrances que Jésus endure de la part des prêtres qui ne sont pas les témoins de son amour. Leur infidélité l’oblige à aller « se réfugier dans les petites âmes. Elles deviennent mes épouses et me servent… Je leur confère ensuite la dignité de mère des âmes que je vais sauver. »

Le 3 septembre 1946, la Sainte Vierge lui adresse ce message : « Mon petit Van, voici une chose que je te recommande et que tu devras mettre en pratique… je fais la même recommandation à ton père spirituel : demain, premier samedi du mois, jour qui m’est consacré, je ne te demande rien d’extraordinaire, mais seulement d’offrir tes œuvres à l’intention de mes petits apôtres – ceux-là qui doivent plus tard établir mon règne sur terre – afin que, remplis de ferveur et de courage, ils puissent tenir tête au monde et à l’enfer. Mon règne arrivera après celui de l’Amour de Jésus ; et ce règne sera plus ou moins stable ici-bas, selon qu’il y aura plus ou moins de prières. Si l’on prie peu, il durera peu ; mais plus on priera, plus aussi mon règne sera solide et de longue durée. Vu que mon règne viendra après le Règne de l’Amour de Jésus, il ne sera que le signe qui révèlera clairement aux hommes le Règne de l’Amour de Jésus, et amènera le monde à reconnaître que je suis vraiment Mère. »

Il reçoit aussi des communications sur la France et sur l’avenir du monde. Jésus lui explique que le grand péril est le communisme, puis la franc-maçonnerie, mais que, si on prie, l’amour sauvera le monde.

Enfin, en 1950, Jésus lui annonce qu’il le laissera seul, mais que ses souffrances seront le signe qu’il est agréable à son cœur. Il est alors envoyé à Saïgon, où il mène, au témoignage de son supérieur, une vie « de bon frère, plutôt discret, appliqué au travail et assidu à la prière ». Il prononce ses vœux perpétuels en 1952. À un jeune correspondant, il écrit : « Tout se résume dans “ l’amour ” et “ la confiance ”. Mets cela en pratique, et tu vivras toujours dans la paix. »

Lorsqu’en juillet 1954, les accords de Genève sonnent l’abandon de l’Indochine par la France et que le Nord-Vietnam passe sous contrôle communiste, frère Marcel se porte volontaire pour rejoindre la paroisse des rédemptoristes à Hanoï où ne restent plus que trois prêtres vietnamiens. « J’y vais, dit-il, pour qu’il y ait quelqu’un qui aime le Bon Dieu au milieu des communistes ».

Le 7 mai 1955, alors qu’il fait des commissions en ville, il entend débiter des mensonges sur le gouvernement de Saïgon ; sans réfléchir un instant qu’il s’agit de provocateurs, il rectifie la vérité, mais il est aussitôt arrêté.

Père Joseph Vu-Ngoc-Bich
Le Père Joseph Vu-Ngoc-Bich

Torturé pendant deux mois, il fait preuve d’un grand courage. En particulier, il refuse d’accuser ses frères en religion et de passer à l’Église officielle. Puis, il est envoyé en camp de rééducation où il retrouve de nombreux catholiques à qui il fait beaucoup de bien. Son supérieur, le Père Joseph Vu-Ngoc Bich, un rédemptoriste vietnamien, a reçu plusieurs messages de lui, très édifiants ; comme ce père a survécu dans l’église Notre-Dame du Perpétuel Secours d’Hanoï jusqu’à la libéralisation du régime en 1995, il a pu les verser au procès pour l’éventuelle béatification.

En août 1957, le frère Marcel tente de s’évader pour aller chercher des hosties. Repris, il est mis aux fers pendant trois mois, puis au cachot. Il n’en est tiré qu’en juin 1959, il n’a plus alors littéralement que la peau sur les os. Il s’éteint paisiblement, après trois semaines d’agonie, le 10 juillet 1959 ; à ses côtés, le Père Vinh, vicaire général du diocèse d’Hanoï, prisonnier comme lui, lui donna une dernière absolution.

Cette mort édifiante est-elle le sceau de la sainteté sur la vie de ce jeune religieux, dont l’enseignement s’accorde si bien avec notre mentalité moderne et la spiritualité postconciliaire ? Ou bien, Marcel Van est-il à sainte Thérèse ce que Medjugorje est à Fatima ? Nous répondrons le mois prochain.


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