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Il est ressuscité !
Rédaction : Maison Sainte-Thérèse
N° 177 – Avril 2010

« QUELQUE CHOSE COMME UN GRAND PEUPLE »
UNE GRANDE VOCATION

Quelque chose comme un grand peuple

Joseph Facal est un ancien ministre péquiste, cosignataire, en 2005, avec Lucien Bouchard et d’autres personnalités de tout bord, du « Manifeste pour un Québec lucide », qui prônait, pour assurer l’avenir du Québec, une politique d’austérité en s’en prenant vivement aux discours démagogiques des politiciens, qu’ils soient au gouvernement ou dans l’opposition.

Or, il a publié cet hiver un essai qui a connu un grand succès de librairie. « Quelque chose comme un grand peuple ». Ce livre documenté, et fort bien écrit de surcroît, sonne-t-il le réveil d’un nationalisme québécois par trop enlisé dans les querelles partisanes ? En prolongeant l’effet médiatique des « Lucides », dont il répand les idées dans l’intelligentsia québécoise, va-t-il favoriser leur mise en application et provoquer le renouveau de « l’élan porteur de la Révolution tranquille » ? Ou bien, cette analyse « lucide » sur le bilan du « modèle québécois » hérité de la Révolution tranquille, mais non pas sur ses principes, n’est-elle pas de ce fait vouée irrémédiablement à l’échec ? 

Pour répondre, il nous suffit de faire la radioscopie de la pensée de Joseph Facal à l’aide de notre doctrine nationaliste qui, elle, n’a pas attendu quarante ans de Révolution tranquille pour en dénoncer lucidement l’effet dévastateur pour le Canada français !

ENTHOUSIASTE DU QUÉBEC ET DE SA RÉVOLUTION TRANQUILLE

Joseph Facal
Joseph Facal, auteur du livre « Quelque chose comme un grand peuple »

Joseph Facal est d’origine libanaise. Lorsque sa famille, d’abord implantée en Uruguay, s’établit au Québec en 1970, il n’a que neuf ans. Après des études en sciences politiques à Montréal puis un doctorat en sociologie à Paris, ce brillant sujet se passionne pour la cause souverainiste et adhère d’enthousiasme au Parti québécois. Élu député en 1993, ministre à partir de 1998, il quitte la vie politique en 2003 pour une carrière de professeur à HEC.

Dès les premières pages de son livre, il laisse paraître une admiration sincère pour son pays d’adoption : « Comment nier, en tout cas, qu’il y a en nous, dans notre trajectoire, dans nos réalisations, dans cette obstination à durer malgré les aléas de l’histoire et le poids des adversités, pour paraphraser Lévesque, quelque chose comme une fabuleuse réussite, mais aussi de l’inachevé, de l’inaccompli, de même que des choses déjà faites, mais à refaire de nouveau et autrement. »

Ministre, il constatait déjà « nos difficultés à transmettre à nos enfants un héritage culturel robuste, l’épuisement de la social-démocratie traditionnelle, la myopie du discours économique néolibéral, la lancinante persistance d’une question nationale que certains voudraient voir disparaître sans s’attaquer aux causes qui la nourrissent, les malaises divers suscités par la question identitaire, et d’autres encore. » Aujourd’hui, il présente son livre comme l’aboutissement de ses réflexions, espérant par là poser au moins « les bases conceptuelles d’un redressement collectif québécois ».

UN QUÉBEC EN DANGER

En effet, si le Québec d’aujourd’hui est à ses yeux une magnifique réussite, « compte tenu de son histoire douloureuse, de sa taille modeste et de sa situation en Amérique du Nord », il est actuellement en danger. Alors qu’il lui faudrait un pouvoir politique fort, capable d’assumer son avenir, il est divisé et, en plus, son poids démographique dans l’ensemble canadien baisse inexorablement.  

Cet ancien du sérail politique se permet alors de stigmatiser le pays légal. « On conviendra en tout cas sans peine de ceci : la scène politique québécoise a déjà été plus inspirante. Aucun des principaux partis ne réussit pour le moment à susciter un large rassemblement autour d’une proposition exigeante de redressement collectif. Le cynisme à l’endroit de la classe politique a existé de tout temps, mais il me semble ne jamais avoir été aussi élevé ». 

Un peu plus loin, nous lisons ces lignes, qui pourraient nous faire espérer que Facal s’engage dans une critique maurrassienne de la démocratie québécoise : « Certes, dans les milieux politiques, on indique parfois, du bout des lèvres, qu’il faudra bien un jour se décider à… mais dès que la résistance semble un peu ferme, le pouvoir politique recule. Il surfe sur l’humeur populaire plus qu’il ne gouverne. Alors qu’il faudrait au contraire lever le regard, nous jouons des cartes à court terme, alourdissant d’autant des problèmes qui ne se régleront pas seuls et que le temps ne fera qu’aggraver. » C’est bien vu.

Il manifeste encore un réalisme de bon aloi, en fixant au pouvoir politique le but d’ « accomplir ce à quoi aspirent, au fond, tous les peuples, mais que chacun définit à sa manière : la plus grande prospérité matérielle pour le plus grand nombre, la capacité pour ce peuple de faire librement ses choix collectifs, un équilibre entre les droits et les responsabilités de chacun, une identité culturelle vibrante et confiante et des institutions publiques qui s’acquittent efficacement de leur mission. »

Cependant, précise-t-il, on ne peut pas soutenir une œuvre qu’il faut bien appeler de redressement national, sans une réflexion de fond. « Cela exige d’abord, me semble-t-il, que l’on réponde clairement aux cinq questions qui comptent dans la vie d’un peuple. Qui sommes-nous ? Où en sommes-nous ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Où devrions-nous aller ? Quoi faire pour nous y rendre ? Et cela exige ensuite, j’en suis persuadé, de bâtir des fondations construites avec les matériaux les plus nobles et les plus durs : l’école, la famille, le patriotisme, le travail et la solidarité ; ceux qui, partout et à toutes les époques, ont permis le progrès authentique. »

Vous avez remarqué que la religion est absente de la liste… comme elle le sera pratiquement de ce livre. Nous en verrons les conséquences.

UNE HISTOIRE NATIONALISTE AMPUTÉE DE L’ESSENTIEL

La première partie de l’ouvrage est donc consacrée surtout à l’histoire, « non seulement parce que le passé explique en partie le présent, mais aussi parce que le jugement qu’on porte sur lui influence puissamment nos choix d’aujourd’hui, et donc aussi notre avenir. »

Gérard Bouchard essuie la première salve d’une critique fort pertinente. « En voulant redéfinir la nation québécoise sur des bases essentiellement linguistiques, territoriales et légalistes sous prétexte de l’élargir et de la recomposer, il la divise et la désagrège, puisqu’il ne donne désormais à cette nation qu’une cohérence strictement formelle, sans épaisseur authentique, sans une véritable conscience historique largement partagée et profondément assumée. »

La vision très fédéraliste d’un Jocelyn Létourneau n’échappe pas davantage à sa perspicacité. Cependant, Facal a l’honnêteté intellectuelle de reconnaître que si aucune définition de la nation québécoise ne fait l’objet d’un consensus à l’heure actuelle, il n’en est pas de même pour la nation canadienne. Il ne viendrait à l’idée de personne d’en nier l’existence, même si nombre de Québécois n’éprouvent pas le sentiment d’y appartenir. Là encore, Facal fait preuve d’un réalisme politique de bon aloi, indispensable à la recherche du bien commun, objet de l’activité politique.

Il explique alors l’absence d’un consensus sur le nationalisme québécois par la négation de notre histoire qui nous est actuellement imposée. Mais, ne recherchant pas la cause de cet ostracisme patriotique, il se contente d’affirmer : « On ne construit rien de solide si on ne sait pas qui on est et d’où on vient. L’avenir m’intéresse autant que quiconque, mais je ne vois pas en quoi il nous impose d’oublier le passé pour y faire face. »

Il entreprend alors, en quelques pages, de nous donner un canevas de notre histoire, apparemment très cohérent, mais dont il manque… la religion, et donc la motivation religieuse, catholique, de notre nationalisme ! « L’histoire de la majorité francophone du Québec, c’est d’abord celle d’une communauté qui fut conquise par les armes, occupée, dépossédée, annexée, mise en minorité, et à qui ses élites prêchèrent, le plus souvent, la soumission et la résignation. »

Il avoue tout de même que « cette trame ne suffit évidemment pas à englober et expliquer la totalité de notre parcours historique. » C’est le moins que l’on puisse dire. Cependant, il enchaîne sur un mensonge par omission caractérisé : « Notre histoire, si elle n’est pas que cela, est d’abord l’histoire d’une volonté de durer, qui se transforme progressivement en volonté de s’affirmer, puis de s’émanciper, dans le contexte évidemment difficile qui est le lot de toutes les nations minoritaires conquises par les armes. » Il oublie la véritable motivation de cette résistance, sa raison religieuse. Pourtant, les faits historiques sont là, incontournables. Après cinquante ans de conquête anglaise, lentement asphyxiants, le Canada français a retrouvé toute sa vigueur grâce à Mgr Bourget et aux congrégations enseignantes et missionnaires. C’est lui qui a sauvé la langue française, animé la conquête du territoire, donné à l’électorat sa cohérence et donc sa force politique, etc.

Si, depuis la Révolution tranquille et conciliaire, le Canada français sécularisé, devenu le Québec, cherche en vain à définir son nationalisme, c’est bien la preuve a contrario que la religion catholique est sa caractéristique profonde ; la langue française elle-même n’a de vitalité que si elle en est le support. Comment un Québec francophone, mais sans âme, pourrait-il résister à l’influence de nos puissants et impérialistes voisins ?

Si Facal s’en prend, avec raison, au révisionnisme historique de Jocelyn Létourneau et d’André Pratte, il est cependant passible du même reproche. Lui qui retient les grandes dates de nos défaites comme jalons de notre histoire, en omettant nos victoires, comme l’abrogation du règlement 17. Lui qui présente le mouvement des Patriotes comme « un authentique projet de libération nationale et un projet de modernisation politique, économique et sociale inspiré par les idéaux des Lumières, deux des pères fondateurs américains et les décolonisations latino-américaines », sans préciser qu’il s’agit en fait de l’idéologie et des manœuvres occultes de la franc-maçonnerie. Lui qui omet de mentionner le rôle des Réformistes francophones dans l’instauration du régime parlementaire en 1840, ou la responsabilité du gouvernement de Québec dans la mise en minorité des francophones de l’Ouest canadien !

Bref, Joseph Facal est nationaliste comme peut l’être un Libanais-uruguayen arrivé au pays en 1970, c'est-à-dire avec une connaissance forcément partielle de notre histoire, n’ayant approfondi que ce qui correspondait à son propre idéal d’épanouissement de soi et de conquête.

AVEUGLE SUR LES CONSÉQUENCES DE LA DÉMOCRATIE

Aveugle sur la nature exacte de notre nationalisme, il n’est pas plus lucide sur les causes de son affaiblissement continuel. « Si notre parcours est indiscutablement ondoyant, écrit-il, ce n’est donc pas parce que nous avons, par essence, une sorte de penchant naturel pour l’incohérence ou l’indécision. Notre ambivalence résulte simplement de la division introduite jadis dans notre communauté par le pouvoir colonisateur et maintenue depuis par la dynamique propre au rapport majoritaire-minoritaire. » Mais non ! Notre ambivalence résulte simplement de la division introduite par la démocratie, voulue aussi bien par l’envahisseur que par la bourgeoisie francophone imbue du libéralisme, et maintenue depuis par la dynamique propre aux enjeux électoraux.

Ne voyant pas cet effet dévastateur de la démocratie sur l’unité d’une nation, son analyse se trouve complètement faussée. Il considère que nous oscillons entre deux types de nationalisme. « Notre ambivalence est en fait une oscillation perpétuelle entre le nationalisme culturel et le nationalisme politique. Faut-il se contenter de revendiquer le respect de nos caractéristiques nationales (langue, religion, lois, mœurs) ou prendre appui sur elles afin de réclamer le droit à l’autodétermination, à la souveraineté ». Selon lui, le nationalisme culturel règne en maître tout au long de la seconde moitié du 19e siècle, tout simplement parce que nos élites et le peuple se rendent compte qu’il n’y a pas d’espace pour une expression politique.

Or, rien n’est plus faux. Il ne faut tout de même pas oublier que nous avons obtenu pour le Canada une constitution fédéraliste qui reconnaissait des droits particuliers aux Canadiens français. Certes, ils ont été rapidement bafoués, mais la responsabilité en incombe pour une bonne part au libéralisme de certains Canadiens français, en particulier de Mgr Taschereau.

Il faut reconnaître également que le nationalisme culturel a une dimension politique évidente. Par exemple, les francophones catholiques ont joué un rôle déterminant pour la mise en valeur du territoire canadien : la colonisation est d’abord leur œuvre, que ce soit dans la Province de Québec ou dans l’Ouest.

En fait, la revendication politique ne s’imposera qu’à partir de 1960, une fois le nationalisme culturel vidé de sa substance par l’invasion des erreurs modernistes et progressistes dans l’Église. Ce nationalisme politique n’est donc en réalité que la conséquence de la sécularisation de la nation canadienne-française, autrement dit de la perte de son âme et de son identité réelle et profonde. Pas étonnant que Facal, comme les autres, peine à lui en trouver une de remplacement !

Il remarque de lui-même la faiblesse de son raisonnement : comment dire que nous sommes à la fois terriblement opprimés depuis quatre siècles et encore si vivants ? Comment affirmer que nous sommes en train de mourir au moment où nous paraissons le moins opprimés ? « La volonté du groupe majoritaire n’est pas nécessairement toujours hostile ou contraire à nos intérêts, reconnaît-il, mais l’essentiel est que notre volonté y est souvent subordonnée. Voilà un fait massif et irrécusable, pas une interprétation possible parmi d’autres. » C’est donc uniquement au nom de l’émancipation pour l’émancipation que Facal va s’employer à réveiller le nationalisme québécois. Comme trait caractéristique de notre nationalisme, on fait mieux !

LE QUÉBEC EN DANGER

Après l’incontournable apologie de la Révolution tranquille, même tempérée par une timide attaque du mythe de la grande noirceur censée la précéder et la justifier, Facal en vient à l’important de son propos. Malgré cet « extraordinaire bond en avant », actuellement notre situation régresse. C’est vrai aussi bien pour la richesse individuelle et collective, et sa répartition plus ou moins équitable, que pour la protection de la langue française.

Avec lucidité cette fois, Facal énumère les causes internes au Québec qui réclameraient une action politique rapide pour sauver nos acquis.

Le vieillissement de la population vient en tête de ces « problèmes » sans cause, tout au moins dans les réflexions de Facal. D’ici 2031, le Québec comptera un million supplémentaire d’habitants âgés de plus de 65 ans, pendant que le bassin de travailleurs, lui, diminuera durant cette période de cinq cent mille personnes. Dès 2021, les décès dépasseront les naissances, et dès 2032, la population québécoise commencera à diminuer.

Notre dette publique est énorme, 68 % de notre P.I.B. Quant à notre système scolaire, savoir que 55 % des jeunes de 16 ans ont des difficultés de lecture suffit à prendre la mesure de son piètre état.

Facal prévient donc courageusement son lecteur : « aucune des pistes de solution n’est simple et sans douleur ». Il faudrait un sursaut national, mais c’est quasi une utopie puisque nous n’avons même plus d’attachement à notre langue !

Suit alors un chapitre bienvenu et vigoureux contre « l’idéologie multiculturaliste ». Nous pourrions le signer des deux mains, quoique, là encore, nous soulignerions davantage la responsabilité du personnalisme véhiculé par l’Action catholique, puis par Vatican II, dans l’inoculation tous azimuts de cette idéologie antinationale. Facal s’en prend particulièrement à la dernière réforme pédagogique, dont le point d’orgue est le cours d’éthique culturelle et religieuse.

Cependant, la lucidité de Facal ne va pas jusqu’à comprendre qu’une telle évolution de nos sociétés au détriment de nos nations catholiques et françaises suppose une orchestration. Il se contente d’accuser l’intelligentsia… c’est vague ! Ainsi, à propos de la commission Bouchard-Taylor, qu’il étrille pourtant sans pitié : « Au fond, les deux seuls résultats positifs de la commission Bouchard-Taylor et de toute la discussion tenue avant, pendant et après ses travaux, furent, d’abord, de permettre à cette intelligentsia multiculturaliste de mesurer à quel point elle était totalement déconnectée d’un peuple qui ne pense pas du tout comme elle, et, ensuite, de nous faire voir l’ampleur du travail idéologique (et donc politique) auquel elle doit se livrer pour convertir le peuple à ses propres vues, qu’elle nous présente faussement comme un progrès doublé d’une fatalité. »

Alors, que faut-il faire ? Comment provoquer le réveil du nationalisme québécois, éloigner la classe politique de la démagogie, redonner confiance au peuple, contre-réformer l’enseignement, relancer la natalité et redresser les finances publiques ? Quel est le remède miracle auquel va s’attacher, avec brio reconnaissons-le, notre lucide, privé des lumières de la foi ? Réponse : la souveraineté ! Il est temps de redevenir vraiment maîtres chez nous, c’est d’ailleurs le titre du chapitre qui clôt la première partie.

LE QUÉBÉCOIS « MAÎTRE CHEZ LUI » ESCLAVE ET ROI

Voulant expliquer pourquoi le projet souverainiste fait du surplace - il serait d’ailleurs plus honnête de parler de régression puisque d’élection en élection son électorat diminue - il s’en prend aux chefs péquistes qui ont mauvaise conscience d’être nationalistes. « Nous sommes passés d’une dépendance qui nous fut imposée par les armes, écrit-il, à une dépendance à laquelle nous consentons volontairement nous-mêmes, à une subordination auto-imposée. »

Là encore, nous prenons notre lucide en flagrant délit de réflexion superficielle. Il pourrait, par exemple, s’interroger sur les origines de l’individualisme de notre société qu’il déplore tant. Il évoque, certes, Jean-Jacques Rousseau, mais quel régime politique le philosophe de Genève a-t-il inspiré ? Quelle institution s’est opposée avec vigueur et efficacité à cet individualisme jusqu’en 1960 ? Comme la réponse à ces questions suffirait à le rendre, par cohérence intellectuelle, antidémocrate et catholique, il ne se les posera pas !

Et nous arrivons à cette aberration d’un Facal dénonçant l’individualisme, mais travaillant à la fondation d’un État du Québec, indépendant et démocrate, donc individualiste, antinationaliste et laïc ! Cette contradiction interne suffit à vouer à l’échec son projet d’une république du Québec, qu’il voudrait fidèle à son histoire et à ses caractères particuliers.

Car un Québec souverain, démocrate et laïc, deviendra nécessairement un État dépendant des États-Unis, sans davantage d’âme que l’Ohio, la Californie ou la Floride. On y parlera le français… jusqu’à ce que l’opposition choisisse comme thème de sa campagne face à un gouvernement au plus bas dans l’opinion, l’anglicisation du Québec, facteur d’enrichissement, d’ouverture à l’autre, de modernisation et donc de prospérité ! Tout le Québec s’américanisera alors, sans Anglais pour nous y obliger, par le simple désir des individus-électeurs de réussir en affaires ou de ravir le pouvoir au parti gouvernemental.

À mille lieues de ce réalisme politique, Facal rêve à une large coalition dont le PQ serait l’instrument autour de l’intérêt national du Québec. Mais qu’est-ce que l’intérêt national lorsqu’on le soumet au jeu électoral ?

Il développe tout de même cinq raisons de vouloir la souveraineté du Québec. Récapitulons-les pour nous rendre compte à quel point… il vaut mieux rester fédéraliste !

La souveraineté serait, dit-il, « le seul moyen de faire en sorte que les francophones ne soient plus une minorité subordonnée au bon vouloir de la majorité anglophone qui, très naturellement, songera toujours en premier à ses propres intérêts. Le destin d’une minorité ethnique dépend toujours du bon vouloir de la majorité. » Ce beau raisonnement est pourtant faux… car la majorité n’est pas un bloc compact. Par exemple, les anglophones se divisent au moins en deux partis politiques, et chacun d’eux a besoin de la minorité francophone pour s’installer durablement au pouvoir… L’intérêt de la majorité passe donc en partie par l’intérêt de la minorité. C’est ce qui explique d’ailleurs l’extraordinaire réussite du nationalisme culturel canadien-français après 1840, du temps où le vote des Canadiens français était homogène par soumission aux évêques.  

« Devenir majoritaires dans leur propre pays est le meilleur moyen pour les francophones d’assurer la protection et l’épanouissement de leur identité culturelle propre ». L’exemple de la France qui s’américanise et s’anglicise, où le patriotisme devient un sentiment étranger à la jeunesse, dément cette affirmation de Facal. L’actuel statut minoritaire est au contraire un facteur de réaction nationaliste pour les francophones au Canada : la fermeté vis-à-vis d’Ottawa compte toujours pour l’image de marque d’un politicien québécois. Mais un Québec indépendant, francophone certes, mais contraint à vivre avec ses plus proches et trop puissants voisins, ne résistera pas à l’influence de l’étranger, il la subira faute d’avoir les moyens réels de l'entraver.

La troisième raison d’exiger la souveraineté serait la liberté des peuples. Même si nous ne sommes pas à proprement parler des opprimés, « dans une société qui se dit multinationale, peut-on parler de liberté politique lorsque l’une des nations constitutives peut se faire imposer par les autres des amendements constitutionnels sans son consentement ? »

Avez-vous remarqué qu’il a oublié de dire que le rapatriement de la Constitution sans le consentement du Québec a été l’aboutissement d’une manœuvre voulue et organisée par un certain Pierre-Elliott Trudeau, canadien-français, disciple de J-J Rousseau, et pour lequel bon nombre de Québécois votaient avec enthousiasme ?

Son quatrième argument en faveur de la souveraineté qui permettrait d’approfondir la démocratie, suffirait à lui tout seul à nous convaincre des bienfaits du fédéralisme. La doctrine maurrassienne, reprise et actualisée par l’abbé de Nantes, démontre que « la démocratie, c’est la mort », des nations catholiques, en tout premier lieu !

Le dernier argument de Joseph Facal se veut nouveau et décisif : la souveraineté du Québec s’inscrit parfaitement dans l’évolution de notre monde moderne. À l’heure de la mondialisation, en effet, les instances internationales, constituées de représentants des différents pays indépendants, jouissent de pouvoirs étendus. Le Québec, en tant que province, en est exclu ; il lui faut donc accéder à la souveraineté afin de devenir, lui aussi, membre de ces organisations, nos nouveaux dieux de l’Olympe.

Pauvre Facal, êtes-vous à ce point aveugle sur la réalité politique internationale pour penser que le vote des représentants des différents États dont les drapeaux flottent devant le siège de l’ONU à Manhattan, est absolument libre et ne s’exerce que pour la défense de leurs compatriotes ? Un ambassadeur du Québec à l’ONU n’aura pas davantage d'influence qu’un député de l’arrière-banc au parlement de Québec… c’est tout dire ! Et vous devriez le comprendre, vous qui vous êtes rendu compte de la limite de vos pouvoirs de député et même de ministre, au point de quitter la vie politique et de préférer l’Université pour être plus utile à votre pays !

LE QUÉBEC SOUVERAIN AU SERVICE DES MINORITÉS FRANCOPHONES ?

« L’indépendance permettrait au Québec, seul lieu dans lequel les francophones contrôlent un État et un territoire où ils sont majoritaires, d’assumer pleinement son rôle de foyer de la civilisation française en Amérique, le gardien de la mémoire de toutes les communautés françaises du continent et d’être, en ce sens, le dépositaire d’un héritage encore plus grand que lui. » Et comment donc ? En s’ingérant dans la politique intérieure de nos voisins pour y défendre les intérêts des foyers francophones ? En y organisant des festivals folkloriques ? En subventionnant des activités culturelles d’un océan à l’autre ? Facal ne répond pas, et pour cause.

Le nationalisme politique, comme il dit, a jadis abandonné à leur triste sort les franco-catholiques des Maritimes et de l’Ouest, lorsqu’il avait le moyen de les soutenir. Et maintenant que ces foyers sont rendus à l’état de vestiges et sont pratiquement sans liens avec la communauté québécoise, Facal prétend que notre souveraineté va les aider ! Mais il faudrait commencer par se faire pardonner les rétorsions que nos revendications indépendantistes des années 70 et 80 leur ont values dans leur province !

La seule manière de sauver la communauté francophone au Canada serait au contraire de relancer le nationalisme canadien par opposition à l’impérialisme américain. Grâce à leur culture et à leur religion catholique retrouvées, les Franco-catholiques en seraient nécessairement le fer de lance, bien plus efficacement que les Anglo-protestants. Ils lui donneraient ses caractères distinctifs, fort différents du way of life états-unien. Mais pour cela, il faudrait continuer à vivre dans le même cadre politique.

Arrivés à la conclusion de la première partie de son ouvrage, nous pouvons faire une double constatation. D’une part, Facal tombe dans le même travers que celui qu’il dénonce chez les Jocelyn Létourneau, Bouchard et autres multiculturalistes de tout genre : le Canada français catholique n’est pas pour lui le véritable socle de la « nation québécoise » !

Oui, ce peuple a quelque chose de grand… Mais ce n’est pas sa résistance, ni sa volonté d’émancipation et de liberté, c’est sa vocation divine que les faits historiques de sa fondation démontrent et que sa subsistance et son développement dans l’adversité de la Conquête attestent. Il est voué à la conversion du continent nord-américain. Qu’il y travaille, et il vivra. Qu’il s’en détourne, qu’il s’enorgueillisse de son passé en oubliant son Dieu, et il pourrait finir au nombre des nations anéanties selon les prédictions de Notre-Dame à Fatima.

Facal a beau fustiger sans complaisance notre système politique et les conséquences actuelles de la Révolution tranquille, si funestes pour la nation, il ne sait pas remonter à leurs causes.

Il reste par conséquent attaché aux grands idéaux de la démocratie libérale, et fonde son souverainisme sur le droit à l’indépendance, au nom de la Liberté ! Or ce principe révolutionnaire fera ici ce qu’il a provoqué partout ailleurs : la subversion d’un ordre certes imparfait, mais protecteur, pour une chimère qui n’apportera ni une plus grande stabilité politique, ni une plus grande prospérité et paix sociale, ni même la protection de la culture francophone. Au contraire, cette aventure souverainiste en opposition avec la vocation de ce peuple achèvera de détruire le peu qui reste de civilisation française en Amérique du Nord.

Mais a contrario, l’intérêt de la réflexion de Facal et de son impuissance à définir un véritable nationalisme québécois fondé sur la réalité historique et porteur d’un avenir, nous montre bien qu’il n’y a pas d’avenir pour la nation canadienne-française et même québécoise, sans retour à la religion catholique. D’où l’importance de notre étude de l’histoire sainte du Canada qui pose les bases historiques du nationalisme canadien, capables de réconcilier l’ensemble du peuple canadien dans un même projet d’avenir.

Nous persuader de la nécessité de cette étude sera peut-être bien le seul intérêt du livre de Joseph Facal. Car, nous le verrons le mois prochain : non seulement son nationalisme, mais aussi ses propositions concrètes pour assurer l’avenir du Québec sont vouées à l’échec. N’est pas forcément lucide qui prétend l’être.

 

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