
| Rédaction : Maison Sainte-Thérèse | N° 186 – Mars 2011 |
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HISTOIRE VOLONTAIRE DU CANADA FRANÇAIS (3)
LE SECRET DE LA NOUVELLE-FRANCE
Après avoir décrit la fondation et la remarquable expansion de la Nouvelle-France en un siècle, puis dépeint la chrétienté transplantée du vieux continent au Nouveau Monde pour le bien temporel et le salut éternel des sauvages, il nous faut exposer le plus important : l’explication réelle d’une pareille réussite.
Nous avons montré que le premier essai de colonisation entrepris par Champlain en 1608 aboutit, vingt ans plus tard, à un échec inévitable. La poignée de Français établis sur le site de Québec n’avait pas les moyens nécessaires pour s’y installer durablement. Or, après leur retour en 1633, cette fois la greffe prend. Pourtant, ils sont à peine plus nombreux, les conditions climatiques et financières sont toujours aussi difficiles, et les Anglais soutenant les tribus iroquoises restent des voisins malveillants. Qu’est-ce qui diffère entre la première implantation de Champlain en 1608 et la seconde en 1633 ?
La Compagnie des Cent-Associés ? Non ! Elle est et demeurera encore déficitaire, donc sur le point de déposer son bilan et de cesser ses activités.
L’intervention royale ? Certes, ce sera une condition déterminante du succès, mais elle se produira presque trente ans plus tard, alors que la colonie couvre un territoire déjà assez vaste. En 1661, la Nouvelle-France n’est plus comparable à l’installation précaire de Québec en 1629.
La nouveauté en 1633, c’est que Dieu y met la main : cette poignée de Français servira manifestement un dessein divin. Les interventions du Ciel sont bien repérées par l’historien puisque des documents les établissent et les certifient. Il est donc malhonnête de les tenir sous le boisseau ! Mettons-les au contraire en pleine lumière !
SAINT JOSEPH, PROTECTEUR DU CANADA
Tout commence, en fait, durant l’été 1624, à Québec. Après neuf ans d’efforts, les récollets ont fait le constat de leur échec total auprès des autochtones, dont ils n’ont pas réussi à maîtriser la langue, et de la précarité de la petite colonie. Fort dévots à saint Joseph, ils proposent aux colons de Québec de consacrer la Nouvelle-France à ce grand saint, sûrs de sa puissante intercession. La cérémonie très solennelle eut lieu en présence de Champlain et de toute la population réunie, moins d’une centaine de personnes.
Les heureux effets du patronage de saint Joseph ne se firent pas attendre. Quelques mois plus tard, le zélé Henri de Lévis, duc de Ventadour, achetait la charge de vice-roi du Canada et provoquait le remplacement des méritants missionnaires récollets par quatre jésuites. Or ces derniers réussirent là où les fils de saint François avaient échoué : en un seul hiver, saint Jean de Brébeuf perça le secret des langues algonquines, puis parvint à se faire accepter chez les Hurons.
En 1627, nous l’avons vu, le duc de Ventadour obtenait de Richelieu et de Louis XIII l’interdiction des protestants dans les affaires de la Nouvelle-France et la fondation de la compagnie des Cent-Associés.
En 1628, par un coup de bluff, Champlain put retarder de quelques mois sa reddition entre les mains des frères Kirke… le temps qu’en Europe, la paix soit signée entre la France et l’Angleterre ! C’est ce qui obligea celle-ci, au traité de Saint-Germain, en 1632, à restituer la colonie au Roi de France, permettant le retour de Champlain, des jésuites et de deux cents colons, dès mars 1633.
À cette date, Champlain avait déjà bien des motifs de rendre grâce à Dieu et à saint Joseph. Mais leurs bienfaits ne s’arrêtèrent pas là. Depuis 1624, la Providence divine préparait en France des saints qui s’installeraient sur les rivages du Saint-Laurent pour rendre possible, au milieu d’une nature et d’un environnement hostiles, la transplantation d’un rameau de la Fille aînée de l’Église, qui deviendrait un bel arbre destiné à couvrir de son ombre le continent nord-américain.
QUÉBEC, LA CITÉ DU SACRÉ-CŒUR
Marie de l'Incarnation
En effet, tandis que les récollets consacraient la colonie à saint Joseph, une jeune veuve de Tours, Marie Guyart, bénéficiait de grandes grâces mystiques : visions du Sacré-Cœur, contemplation de la Sainte Trinité, mariage mystique. Fort bien dirigée par de sages religieux, elle entra en 1631 chez les ursulines où elle reçut le nom de Marie de l’Incarnation. À Noël 1633, elle fut favorisée d’un songe, dont elle fit part à sa supérieure et à son confesseur avant qu’il se réalisât. Son authenticité répond à tous les critères de la critique historique ; il n’y a donc aucune raison de le taire alors qu’il nous démontre les intentions divines pour notre pays. En voici le principal :
« Une nuit, il me fut représenté en songe que j’étais avec une dame séculière que j’avais rencontrée par je ne sais quelle voie. Elle et moi quittâmes le lieu de notre demeure ordinaire. Après bien des obstacles, enfin nous arrivâmes à l’entrée d’une grande place à l’entrée de laquelle il y avait un homme vêtu de blanc et la forme de cet habit comme on peint les Apôtres. Il était le gardien de ce lieu. Il nous y fit entrer. Ce lieu était ravissant, il n’avait point d’autre ouverture que le ciel, le silence y était qui faisait partie de sa beauté. J’avançais dedans, j’aperçus une petite église sur laquelle la Sainte Vierge était assise qui tenait son petit Jésus entre ses bras. Ce lieu était très éminent, au bas duquel il y avait un grand et vaste pays plein de montagnes, de vallées et de brouillards épais qui remplissaient tout. La Sainte Vierge regardait ce pays autant pitoyable qu’effroyable. Il me semblait qu’elle parlait à son béni Enfant de ce pays et de moi et qu’elle avait quelque dessein à mon sujet. Elle me baisa par trois fois, remplissant mon âme par ses caresses d’une onction et d’une douceur qui est indicible. »
Sur le moment, ce songe n’eut d’autre effet que de gonfler le cœur de notre sainte religieuse d’une grande ardeur apostolique. Ce n’est qu’en janvier 1635 que le sens lui en fut révélé : « Étant en oraison devant le Saint-Sacrement, cette adorable Majesté me dit ces paroles : “ C’est le Canada que je t’ai fait voir, il faut que tu y ailles faire une maison à Jésus et à Marie. ” » De la même manière, elle apprit que le gardien de ce pays entrevu était saint Joseph.
À partir de ce jour, une suite providentielle d’événements indépendants de la volonté de Marie de l’Incarnation, cloîtrée dans son monastère de Tours, permettra ce qui était impensable en 1634 : son départ pour le Canada. C’est en 1639 qu’elle, une autre religieuse et madame de La Peltrie, la bienfaitrice, arrivent à Québec, à bord du Saint-Joseph. Au cœur de la colonie dépourvue de tout, elles viennent fonder un couvent cloîtré pour l’éducation des filles, à commencer par les jeunes Indiennes !
À peine débarquée, la bienheureuse Marie de l’Incarnation reconnaît le site vu dans le songe, et notamment la petite église qui n’était autre que la première église paroissiale construite en haut de la falaise, à l’emplacement de l’actuelle cathédrale.
En même temps que les ursulines, arrivent à Québec quatre chanoinesses hospitalières de Saint-Augustin venues ouvrir un hôpital. Leurs conditions de vie et d’exercice de la charité seront si dures que l’une d’elles en perdra la raison. Elle sera remplacée en 1648 par une jeune religieuse de seize ans, que d’étonnantes grâces mystiques préparaient depuis 1639 à sa vocation particulière : la bienheureuse sœur Catherine de Saint-Augustin.
Nous touchons déjà du doigt la différence entre la fondation de 1608 et la refondation de 1633. Maintenant, Dieu a pris en pitié ce vaste territoire « aussi pitoyable qu’effroyable », dont saint Joseph est bien le protecteur. L’établissement de ces deux monastères est un gage de stabilité pour l’avenir !
VILLE-MARIE
Mais encore faut-il venir à bout du péril iroquois et convertir ces pauvres sauvages,comme on disait à l’époque sans la moindre connotation péjorative. Le Bon Dieu y a songé, en remarquable stratège… Ce fut la fondation de Ville-Marie, déterminante pour l’avenir de la Nouvelle-France. Le site était connu depuis Jacques Cartier. Champlain l’avait visité, et l’île avait même été donnée en concession à monsieur de Lauson. Mais personne n’avait pensé s’y installer à cause de la proximité des belliqueuses tribus iroquoises. En 1634, on avait préféré fonder à Trois-Rivières un poste pour le commerce de la fourrure, toutefois il était encore trop près de Québec pour être une défense efficace de la colonie.
Il fallait fixer les Iroquois au plus loin, faire un avant-poste plus proche des territoires de plusieurs tribus afin de faciliter leur conversion. Telle était la stratégie divine… Pour qu’il soit évident que les hommes n’y seraient pour rien, du moins jusqu’à nos historiens modernes, aveugles volontaires, il choisit comme instrument de cette fondation… un receveur d’impôts de la petite ville de La Flèche, au centre de la France : monsieur de La Dauversière.
En 1635, ce saint homme, marié et père de cinq enfants, reçut durant une oraison l’appel intérieur de travailler à la fondation d’un établissement sur l’Île de Montréal, en vue de servir à la conversion des Indiens. Sans jamais avoir mis les pieds au Canada, il put décrire les lieux de la fondation… Dieu les lui avait montrés. Là encore, les faits sont indubitables puisqu’il en a parlé aussitôt à son confesseur qui reconnut l’authenticité surnaturelle de l’ordre divin, mais il le considéra – on le comprend ! – comme irréalisable.
Pourtant, monsieur de La Dauversière avait déjà eu une inspiration de ce genre, elle aussi jugée sur le moment irréalisable et qui, cependant, était en train de s’accomplir. C’était en 1630, il devait fonder… une communauté de religieuses hospitalières ! Or, en ce début d’année 1636, les trois fondatrices commençaient leur service auprès des pauvres malades de l’Hôtel-Dieu de La Flèche dont l’administration avait été confiée entre-temps à… monsieur de La Dauversière.
À la même époque, se trouvant à Notre-Dame de Paris, il fut favorisé d’une vision de la Sainte Famille qui le remplit de force pour exécuter le dessein de Dieu. Ce ne sera pas sans peine, mais cela se fera.
Avec Monsieur Olier, le fondateur de Saint-Sulpice, qui, lui aussi, a le désir de travailler pour le Canada depuis qu’il en a reçu l’inspiration, il établit les plans de « la Société Notre-Dame pour la conversion des sauvages de la Nouvelle-France ». Sur les trente-cinq membres de la société, dix-sept appartiennent à la Compagnie du Saint-Sacrement, notamment le baron de Fancamp, ami de monsieur de La Dauversière, qui, devenu prêtre, consacrera sa fortune à la fondation ; monsieur de Renty, l’un des auteurs spirituels les plus renommés de son temps, très dévoué également auprès de saint Vincent de Paul ; et bien entendu le vice-roi du Canada, Henri de Ventadour.
Pour commander l’expédition, un soldat à l’âme de croisé se présenta opportunément : monsieur de Maisonneuve. Son directeur spirituel recommandait chaudement ce jeune noble, déçu de ne pouvoir mettre son épée au service de son Dieu en allant combattre les mahométans.
sainte Marguerite Bourgeoys
Toute l’œuvre de Ville-Marie s’est faite dans un abandon total à la Providence. Il n’en fallait pas moins pour convaincre l’infirmière Jeanne Mance de se joindre à l’expédition, dont elle sera la doyenne à… 38 ans. Voyant les préparatifs matériels, elle craignit que la fondation soit trop assurée sur des moyens humains. Monsieur de La Dauversière la tranquillisa : « Vous ne serez pas moins fille de la Providence, car cette année nous avons fait une dépense de 75 000 livres, mais je ne sais pas où nous prendrons le premier sol pour l’an prochain : il est vrai que je suis certain que ceci est l’œuvre de Dieu et qu’il la fera, mais comment, je n’en sais rien. »
Dix ans plus tard, la très aimable sainte Marguerite Bourgeoys se joindra aux premiers colons. Elle aussi fut préparée de longue date à sa tâche de fondatrice des Sœurs de la Congrégation Notre-Dame, vouée à l’éducation des jeunes filles. Elle eut la grâce d’une vision de la Sainte Vierge pour la décider à suivre monsieur de Maisonneuve : « Va, je ne t’abandonnerai pas ».
UNE ALLIANCE SCELLÉE DANS LE SANG DES MARTYRS
Œuvre divine de salut pour les pauvres sauvages, la Nouvelle-France ne s’établira pas sans que coule le sang du sacrifice, sans le martyre. La Providence y pourvut en conduisant sur nos rivages quelques saints prêtres animés non seulement d’un grand zèle apostolique, mais aussi d’un vif désir de la croix. « Si le Canada est pour moi un temple saint, le pays des Hurons en est le Saint des Saints : on y doit jouir des chastes embrassements de l’Époux sacré, et tout ensemble on y est attaché à la croix, car Jésus et la croix sont inséparablement unis. »
Tous se préparent au martyre, dont saint Jean de Brébeuf eut l’avertissement par la vision d’une grande croix se dressant dans le ciel au-dessus du pays des Iroquois. « Cette croix est assez grande, écrit-il à ses supérieurs, pour y attacher tous les pères ».
Dès 1639, il avait fait vœu de ne jamais manquer à la grâce du martyre : « Je vous offre donc dès aujourd’hui et de grand cœur, ô mon Seigneur Jésus, et mon sang et ma vie, afin que si vous m’en accordez la grâce, je meure pour vous qui avez daigné mourir pour moi. Faites que je vive de manière à accepter ce genre de mort. Ainsi, Seigneur Jésus, je prendrai votre calice et j’invoquerai votre nom, Jésus, Jésus, Jésus. »
En 1642, c’est l’humble René Goupil qui, le premier, versa son sang sous les coups des Iroquois. Le Père Isaac Jogues fut alors épargné pour devenir l’esclave de ses bourreaux. Il parvint à s’enfuir et regagna la France à Noël 1643, mais pour peu de temps. De retour au Canada, il exerça son ministère à Ville-Marie et, en 1646, on lui demanda de retourner chez les Iroquois pour négocier la paix. Il y trouvera la mort avec saint Jean de Lalande. En 1648, c’est au tour de saint Antoine Daniel de tomber alors qu’il attirait vers lui les terribles guerriers pour laisser le temps à une partie de son troupeau de prendre la fuite. Saint Jean de Brébeuf et saint Gabriel Lalemant, quant à eux, mourront en mars 1649 après d’horribles tortures. Enfin, le 8 décembre suivant, ce fut le tour de saint Noël Chabanel et saint Charles Garnier. Ainsi fut scellée l’alliance entre Notre-Seigneur et la Nouvelle-France pour la conversion de tout le continent…
Ces sacrifices sont la véritable explication de la réussite pacifique de la colonisation française dans pratiquement toutes les tribus autochtones. 9 421 Hurons, sur une population estimée à 10 000 âmes, auront été baptisés par les jésuites avant leur extermination. Leurs bourreaux, les Iroquois, une fois convertis, puis chassés vers l’Ouest par l’expansion de la Nouvelle-Angleterre, se feront auprès des autres peuples les annonciateurs des robes noires qu’ils encourageront à bien accueillir. Sans le savoir, ils préparaient ainsi l’extraordinaire réussite des missions du Père De Smet aux États-Unis et des Oblats de Marie Immaculée dans la grande plaine de l’Ouest canadien.
UN PEUPLE ÉLU
Comme si tous ces faits ne suffisaient pas à nous convaincre, la Providence nous fournit aussi une preuve a contrario de l’alliance passée entre Dieu et la Nouvelle-France : c’est le châtiment de cette dernière lorsqu’elle y fut infidèle en 1661-1662, au pire moment de la pression iroquoise : alors que les chemins d’approvisionnement en fourrures étaient coupés, beaucoup de colons succombèrent à la tentation de vendre de l’alcool aux sauvages pour accaparer plus facilement et à bon prix les rares pelleteries. Mgr de Laval avait interdit sous peine d’excommunication ce commerce de « l’eau-de-mort », comme il disait, mais le gouverneur l’autorisa, ce qui lui valut son rappel par Louis XIV sur la plainte du prélat. Toutefois, son successeur, monsieur de Mésy, n’en continua pas moins la même politique.
de Saint-Augustin
C’est alors que la bienheureuse Catherine de Saint-Augustin, religieuse à l’hôpital de Québec, fut avisée du châtiment qui allait frapper la colonie, par une suite d’avertissements reçus de Notre-Seigneur, entre le 1er et le 6 janvier 1663. Elle les fit connaître aussitôt à son confesseur qui en rendit compte à l’évêque, tous deux étant les seules personnes au courant des grâces mystiques dont elle était gratifiée et des effrayants combats qu’elle avait à soutenir contre les démons. Pour apaiser la colère divine, elle reçut la permission de s’offrir en victime, ce qui fut agréé par le Ciel. De ce fait, le terrible tremblement de terre et ses nombreuses répliques qui, le 5 février et les semaines suivantes, secouèrent toute la région en bouleversant par endroits le paysage, ne firent aucune victime. Cela aussi est un fait historique !
Le choix de François de Laval comme premier évêque de Québec fut également une grâce pour la Nouvelle-France. Lui aussi était indubitablement un saint aux mœurs austères, mais au cœur tout empreint de dévotion au Cœur de Jésus et au Cœur Immaculé de Marie, apprise de monsieur de Bernières et de saint Jean Eudes. Il appartenait à cette cohorte des grands évêques de Contre-Réforme qui, après le Concile de Trente, ont relevé l’Église. Avec lui, ici, la foi catholique s’enracina dans la quasi-perfection de son expression, de sa mystique et de ses vertus.
La Nouvelle-France lui est redevable de n’avoir pas connu les débats doctrinaux qui agitaient l’Église en Europe : la prétendue Réforme, évidemment, mais aussi le jansénisme et le quiétisme ne s’implanteront pas de sitôt en Nouvelle-France.
La fondation du Séminaire de Québec, à l’imitation de celui des Missions étrangères de Paris, en assurant le soutien matériel des prêtres, facilita beaucoup les relations des fidèles avec leur pasteur dans chaque paroisse.
D’ailleurs, le clergé séculier était, dans son ensemble, très zélé et s’acquittait convenablement de ses charges. L’entente était bonne entre les communautés religieuses masculines (les jésuites, les sulpiciens et les récollets) et féminines, qu’elles soient enseignantes (ursulines et Congrégation Notre-Dame) ou hospitalières (chanoi-nesses de Saint-Augustin et hospitalières de Saint-Joseph).
LA NOUVELLE-FRANCE SOUS LA PROTECTION DE NOTRE-DAME
Tout cela explique que la chrétienté de Nouvelle-France se soit maintenue solidement jusqu’au milieu du dix-huitième siècle, contrairement à ce qui se passait au même moment en France. Nous savons que 1689, l’année où Louis XIV refusa d’obéir aux demandes du Sacré-Cœur, est la date charnière de notre histoire moderne. Plutôt que la victoire sur tous ses ennemis, que lui promettait Notre-Seigneur, le roi de France ne put les empêcher de l’emporter peu à peu contre lui, à l’extérieur comme à l’intérieur du royaume. À partir de cette année, les guerres européennes entraînèrent la Fille aînée de l’Église dans d’inex-tricables difficultés, tandis que les premières oppositions démocratiques apparurent dans le milieu parlementaire et janséniste comme chez les disciples de madame Guyon et de Fénelon.
La Nouvelle-France, elle aussi, dut faire face aux ennemis du Roi puisqu’en 1690, une flotte anglaise fit le siège de Québec. Mais ici, la protection du Ciel fut évidente. Les Anglais bombardaient la ville en visant la cathédrale ? Mgr de Saint-Vallier, qui venait de succéder à Mgr de Laval, accrocha alors au sommet du clocher un tableau de la Sainte Famille, geste de foi qui fut récompensé, puisqu’aucun boulet ne frappa l’église.
Bien plus, on se souvient que les Anglais ont été contraints de se retirer après l’échec du débarquement sur la côte de Beauport et après qu’une épidémie de vérole eut décimé l’armée. Mais on ne dit jamais que ce sort heureux pour la Nouvelle-France fut acquis par les chapelets des femmes de Québec. Pourtant, les contemporains le savaient et le reconnurent publiquement en débaptisant la petite église de la Place royale, dédiée à l’Enfant-Jésus, pour la mettre sous le patronage de Notre-Dame-de-la-Victoire.
La protection de la Sainte Vierge se renouvela en 1711, lorsqu’une imposante flotte anglaise d’une centaine de navires fut prise dans un épais brouillard ; onze bateaux se fracassèrent sur les récifs de la côte-nord, obligeant les autres à faire demi-tour, comme l’armée qui remontait le Richelieu. Nouvel acte public de reconnaissance de la population : Notre-Dame-de-la-Victoire se-ra désormais Notre-Dame-des-Victoires.
Si la Régence perturba l’administration de la Nouvelle-France, on ne peut pas dire qu’elle entraîna un changement de mentalité. Sous la direction du gouverneur Beauharnois et de l’intendant Hocquart, la colonie connut vingt ans de prospérité dans la fidélité à la foi catholique.
C’est surtout à partir de 1750 que le mauvais esprit inspiré par les Lumières viendra de France par le biais des officiers des troupes de Marine ou des fonctionnaires. Malgré cela, fait notable, à cette époque encore la Nouvelle-France jouit de la protection céleste. Le déroulement de la bataille de la rivière Monongahela en est une preuve. Le 9 juillet 1755, 70 soldats français, 146 miliciens et 637 Indiens s’opposèrent aux 2 000 Anglais du général Braddock. L’affrontement se transforma vite en une déroute pour l’ennemi qui laissa sur le terrain 420 tués, dont leur général, tandis que les Canadiens n’avaient que 23 victimes à déplorer. Or, les soldats anglais attestèrent avoir vu « une Dame au-dessus des Français et que les balles se perdaient dans les plis de son manteau ». Quant aux nôtres, ils avouèrent ne pas s’expliquer pourquoi les ennemis braquaient trop haut leurs armes, tirant systématiquement au-dessus d’eux…
Quelques semaines plus tard, les troupes de Marine commandées par le général Dieskau connurent une terrible défaite sur les rives du Richelieu, mais l’ennemi n’exploita pas sa victoire et rebroussa chemin, autre fait inexplicable !
En 1755, la Sainte Vierge protégeait donc encore la Nouvelle-France !
C’était un avertissement donné aux officiers et fonctionnaires de France d’avoir à suivre l’exemple de la dévotion des Canadiens de souche, en particulier du gouverneur, Pierre de Rigaud, marquis de Vaudreuil, membre de la confrérie du Sacré-Cœur, et de ses miliciens, au lieu de les mépriser comme ils ne se privaient pas de le faire même publiquement.
Mais c’était aussi la preuve que, malgré les événements qui allaient survenir inéluctablement, en châtiment de la couronne de France, rebelle aux demandes du Sacré-Cœur, le dessein de Dieu sur la Nouvelle-France ne changeait pas. Les Canadiens français auront à l’exécuter, mais d’une autre manière que par la colonisation sous la tutelle du Roi très chrétien.
Nous en avons un figuratif avec la vie de sainte Marguerite d’Youville. Elle était une authentique fleur de la Nouvelle-France puisque cette petite-fille de Pierre Boucher fut éduquée par les ursulines de Québec. À 22 ans, elle se marie avec François d’Youville.
Lui, au contraire, incarne la trahison de l’idéal de la Nouvelle-France : d’une famille de parvenus au temps de la Régence, il fait fortune grâce au commerce de l’alcool avec les Indiens. Leurs huit années de vie commune sont un calvaire pour notre sainte. Il meurt en 1731, lui léguant des dettes considérables. Telle sera la Nouvelle-France, après les douze années de l’administration de l’intendant Bigot (1748-1760) qui l’auront mise en danger de perdre son âme et la laisseront ruinée au moment de la Conquête.
Or, sainte Marguerite d’Youville, réduite presque à la misère, va rester fidèle à sa foi et à la morale catholique, pratiquant les vertus évangéliques jusqu’à l’héroïsme. À partir de 1737, elle jette les bases d’une des plus belles institutions du Canada catholique : les Sœurs grises, qui rayonneront sur tout le continent, partout où des Canadiens français se seront établis.
En 1747, on lui avait demandé de prendre en charge l’hôpital des frères Charron de Montréal, criblé de dettes. Elle accepta, mais elle dut tenir tête à Bigot qui fit tout son possible pour entraver son œuvre. La communauté sera reconnue par Louis XV en 1753, et officiellement installée le 25 août 1755, juste au moment où le sort de la colonie bascula.
Toutefois, sainte Marguerite d’Youville et ses sœurs réussiront à s’imposer aux vainqueurs dont elles soignèrent aussi les blessés avec beaucoup de dévouement. Cette charité active vaudra à l’institut des Sœurs grises de traverser tout le régime anglais, attendant l’heure de la renaissance catholique en 1840, pour prendre alors une expansion remarquable.
C’est bien ce qui arrivera à la Nouvelle-France après la Conquête. Ruinés, regroupés dans le Bas-Canada, colonie anglaise, mais gardant fidèlement leur foi et leurs mœurs catholiques, toujours sous la protection de la Sainte Vierge, les Canadiens français résisteront à toutes les politiques d’assimilation, se préparant ainsi à s’installer dans d’importantes régions de ce continent « aussi pitoyable qu’effroyable ». C’est ce que de prochains articles nous rappelleront.



