
| Rédaction : Maison Sainte-Thérèse | N° 187 – Avril 2011 |
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LES TROIS CLOUS D'OR
Qui oserait contester qu’une grande confusion doctrinale sévit actuellement dans l’Église ? Beaucoup en profitent pour « se faire leur religion », mais beaucoup aussi, aimant Dieu et dévoués à l’Église, subissent ce que sœur Lucie de Fatima appelait « la désorientation diabolique ». Même si les pires erreurs présentées comme vérités évangéliques finissent par pénétrer leurs âmes, ils restent attachés aux « trois clous d’or » de notre religion, ce qui les retient sur la voie de l’apostasie.
L’abbé de Nantes expliquait en effet, dans sa Lettre à mes amis n° 141 de mai 1963, que « Notre Sauveur, recréant de son Sang une humanité nouvelle, l’Église, a fixé l’histoire du salut en trois étapes, celle du Péché donné comme le principe de toute la misère humaine, celle de la Rédemption opérée par la Croix, celle enfin de la Restauration bienheureuse dans le Ciel. Tout le grand dessein de Dieu, tout le mouvement de notre foi est comme fixé et tenu bien haut, en plein surnaturel, par ces trois clous d’or : Péché d’Adam, Sacrifice du Calvaire, Retour de Jésus. Ce sont des évènements historiques par lesquels passe nécessairement pour nous le Salut. »
CHUTE, RÉDEMPTION, SALUT
Notre Père avait déjà évoqué ces trois clous d’or en novembre 1960, pour expliquer à ses lecteurs ce que serait le principe de l’apostasie dont il prévoyait l’imminence :
« Qu’est donc notre foi essentielle, le principe surnaturel de toutes nos pensées et de toutes nos actions ? C’est la certitude de la chute originelle de l’humanité, devenue par sa faute l’esclave de Satan et malheureuse, mais la certitude aussi de sa rédemption accomplie sur la Croix par Jésus-Christ, Fils de Dieu et homme comme nous ; enfin la certitude du Ciel rouvert à l’humanité rachetée, lavée dans l’eau et l’Esprit-Saint par le baptême, unie à Jésus-Christ comme son propre Corps en une Église toute tournée par l’Amour vers la consommation de son union éternelle au Dieu Trinité.
« Telle est notre foi, telle est la triple certitude qui de son triple rayon jette une lumière éblouissante sur nos moindres actions : comme la condition humaine dans sa généralité, le moindre geste du moindre d’entre nous ne s’explique pleinement que par les trois actes de ce drame : il est pécheur et déchu de son premier état ; il est sauvé par grâce en Jésus-Christ ; il est en marche vers la vie éternelle auprès de Dieu. Rien de l’être, de la vie ou du mouvement du monde ni de nous-mêmes n’échappe à cette triple appartenance et rien ne relève d’une autre doctrine, d’une autre foi, d’une autre mystique que celle-là. »
Ce drame en trois étapes, chute, rédemption, salut, « est d’une telle puissance, il éclaire d’une si forte lumière l’intelligence et réchauffe tant le cœur, que tous les grands mouvements religieux et toutes les philosophies du monde lui ont emprunté leurs lignes générales. Ils n’ont eu de force en vérité sur les peuples de l’univers que dans la mesure où ils ont adopté et suivi de près ces vérités éternelles, si simples et si pénétrantes qu’elles ne peuvent sortir d’un esprit humain après qu’il les a entendues une première fois. Que pourrait-on dire à l’Homme de bon, d’exaltant en-dehors de cela ? Chute, rédemption, résurrection, mots qui changent tout notre destin, nous dispensant toute sagesse et ranimant nos vertus les plus hautes ».
Et de fait, le marxisme promet au prolétariat asservi la libération par la lutte des classes, le judaïsme et l’islam promettent aux leurs la domination de la terre, le teilhardisme, comme le modernisme, croit en un irrésistible progrès de l’humanité, et le progressisme y associe l’établissement d’une démocratie universelle pour instaurer la paix universelle ! Puisque ce mouvement est tellement vrai et exaltant qu’il est adopté par tous, il ne peut donc pas être un critère de discernement entre la vraie foi et les erreurs qui empoisonnent le monde ! C’est ce qui anime cette grande mobilisation des esprits et des cœurs humains, et surtout son point d’aboutissement qui font toute la différence ! Ou bien ce sera le prolétariat, l’Argent, un messie encore à venir, Allah, ou bien… Jésus-Christ. Ce sera le bonheur terrestre, ou bien le Ciel.
LE PRINCIPE DE L’APOSTASIE
L’abbé de Nantes, avant même le Concile, avait compris que la grande apostasie consisterait pour l’Église à confondre Jésus-Christ avec tous les faux prophètes, et à vouloir instaurer le Ciel sur la terre, afin d’éviter le combat contre ces suppôts de Satan. Relisez cette Lettre à mes amis n° 141, elle est toujours d’actualité :
« La doctrine de l’Antichrist traîne et resurgit de siècle en siècle, comme une réplique, exacte mais charnelle, de la doctrine catholique du Péché, de la Rédemption et de la Vie éternelle. Elle appelle et tente les hommes, de toutes races et de toutes religions, leur promettant de rentrer en possession du paradis terrestre, à condition qu’ils entrent tous héroïquement dans ce combat et ce gigantesque effort de révolution libératrice…
« Supposez maintenant que la vigilance de l’Église s’affaiblisse pendant un temps, que l’enseignement de ses prêtres perde de sa clarté, de sa précision, » et qu’en même temps apparaisse un système universel prétendant instaurer la paix dans le monde par la démocratie universelle, « il se produira alors une effrayante conjonction de la Cité de Dieu et de la Cité terrestre, celle-ci se proposant à celle-là comme objet de son espérance. Voici le secret de cette Heure de ténèbres : Si, dans l’orgueil de leurs sciences et dans l’abondance des biens matériels, les prêtres catholiques perdent le culte de la Croix et l’amour de Jésus, les trois clous d’or, les trois évènements historiques auxquels est retenue leur foi ne leur paraîtront plus que des symboles incertains et, ne retenant que l’espérance, l’optimisme, le progressisme de l’œuvre chrétienne, ils en arriveront à penser qu’un tel idéal est parallèle, voisin, fraternel de la foi juive et de toutes les autres grandes mystiques qui enivrent et soulèvent les masses humaines.
« Alors sera prêchée au-dedans comme au dehors de l’Église la même grande mythologie : toute l’humanité sera invitée à prendre conscience de sa misère ou « aliénation » originelle (mais non pas de son péché !) dont Adam et Ève sont le symbole, la personnification épique, dans la tradition religieuse primitive. Elle sera convaincue de croire qu’un salut est possible, dans une formidable marche en avant économique et culturelle (mais non pas une conversion morale !) et de cette émancipation du malheur, le Christ est un pionnier adoré, sa croix est une image exaltant l’énergie humaine. Enfin, les chefs de toutes religions et partis annonceront d’avance le succès de cette grande histoire humaine et l’achèvement prochain d’une société unie, fraternelle, épanouie et heureuse (mais non pas morte et ressuscitée par grâce !) et c’est dans cette humanité nouvelle que se réalisera le vœu des anciens, d’une nouvelle terre et d’une vie éternelle promise aux hommes de bonne volonté. »
« Craignons ! L’apostasie en masse est séduisante, surtout si c’est toute l’Église habilement menée là qui, sans renoncer à sa foi, à son optimisme, à ses symboles et même en conservant la piété intime de ses fidèles, se reconnaît et se noie dans une religion plus vaste, s’ouvre à tous les courants enivrants qui soulèvent l’humanité et s’enrôle volontairement dans la construction de la Tour de Babel. »
Quarante-cinq ans plus tard, quel esprit honnête et droit oserait se moquer de l’abbé de Nantes ? L’apostasie, qu’il annonça puis combattit de toutes ses forces toute sa vie durant, s’est bien répandue dans l’Église, entraînant les âmes loin du Cœur de Jésus et de Marie. Il suffit de constater la froideur de beaucoup de nos prêtres lorsqu’ils célèbrent la Semaine sainte et tout particulièrement l’office du Vendredi saint. La Croix de Jésus ne les touche plus, ils ne savent pas en parler. Pourquoi ? Parce que tout occupés, tout obnubilés par l’instauration du Royaume ici-bas, ils n’ont plus aucun intérêt pour le combat surnaturel qui nous arrache à l’enfer et nous conduit au Ciel.
LE ZÈLE POUR LE SALUT DES ÂMES
Dès lors, c’est le souci du salut des âmes qui révèle le cœur vraiment catholique, et son absence le cœur acquis au MASDU. Quelle différence, par exemple, entre Benoit XVI et Jean-Paul Ier !
Dans son encyclique sur l’Espérance, Benoit XVI parle de Notre-Seigneur comme du Sauveur, à trois reprises dans tout le document ; mais de quoi Jésus nous sauve-t-il ? On chercherait en vain une réponse dans toute l’encyclique. Vers sa conclusion, le Pape évoque l’enfer, mais au conditionnel : « Il peut y avoir des personnes qui ont détruit totalement en elles le désir de la vérité et la disponibilité à l’amour. Des personnes en qui tout est devenu mensonge ; des personnes qui ont vécu pour la haine et qui en elles-mêmes ont piétiné l’amour. C’est une perspective terrible, mais certains personnages de notre histoire laissent distinguer de façon effroyable des profils de ce genre. Dans de semblables individus, il n’y aurait plus rien de remédiable et la destruction du bien serait irrévocable ; c’est cela qu’on indique par le mot enfer ».
Au contraire, le cardinal Luciani, un an avant de devenir le pape Jean-Paul Ier, n’hésitait pas à rappeler : « L’Enfer existe, et nous pouvons y tomber. À Fatima, Notre-Dame nous a enseigné cette prière : Ô mon Jésus, pardonnez-nous, sauvez-nous du feu de l’enfer et attirez au Ciel toutes les âmes, et surtout celles qui en ont le plus besoin. Il y a des choses importantes en ce monde, mais il n’y en a pas de plus importante que de mériter le Ciel en vivant bien. Ce n’est pas seulement Fatima qui le dit, mais l’Évangile : Que sert à l’homme de gagner l’univers s’il vient à perdre son âme ? »
L’EXISTENCE DE L’ENFER
C’est pour rappeler l’urgence de cette « parole du Seigneur » que la première partie du Secret de Fatima, révélé aux pastoureaux le 13 juillet 1917, est une effrayante vision de l’enfer. Il faut la relire avec le respect et l’attention dus à un indubitable message du Ciel que nous donne notre Mère très aimante et miséricordieuse :
« Notre-Dame ouvrit de nouveau les mains, comme les deux derniers mois. Le reflet (de la lumière) parut pénétrer la terre et nous vîmes comme un océan de feu.
« Plongés dans ce feu, nous voyions les démons et les âmes des damnés. Celles-ci étaient comme des braises transparentes, noires ou bronzées, ayant formes humaines. Elles flottaient dans cet incendie, soulevées par les flammes qui sortaient d’elles-mêmes, avec des nuages de fumée. Elles retombaient de tous côtés, comme les étincelles dans les grands incendies, sans poids ni équilibre, au milieu des cris et des gémissements de douleur et de désespoir qui horrifiaient et faisaient trembler de frayeur. (C’est à la vue de ce spectacle que j’ai dû pousser ce cri “ Aïe ! ” que l’on dit avoir entendu de moi.) »
« Les démons se distinguaient (des âmes des damnés) par des formes horribles et répugnantes d’animaux épouvantables et inconnus, mais transparents comme de noirs charbons embrasés.
« Cette vision ne dura qu’un moment, grâce à notre bonne Mère du Ciel qui, à la première apparition, nous avait promis de nous emmener au Ciel. Sans quoi, je crois que nous serions morts d’épouvante et de peur. »
Ce texte si impressionnant, les hommes d’Église, « même les bons » dira la Sainte Vierge, n’en n’ont pas fait cas. Beaucoup pensent, à la suite du Père Dhanis, le jésuite contempteur du message de Fatima, « qu’il ne faut pas songer à la prendre pour une expression littérale de la réalité… En tout état de cause, les démons n’ont pas de “ formes horribles et dégoûtantes d’animaux épouvantables ” ; ils n’ont même pas de formes corporelles du tout ; les âmes séparées n’ont pas davantage de “ forme humaine ”, selon laquelle elles apparaîtraient comme des “ braises transparentes ” ; et cela suffit pour qu’on ne puisse attribuer qu’une portée symbolique à la vision décrite par Lucie. »
D’autres, comme le Père Sertillanges, qualifieront ces images de représentations médiévales, donc dépassées. Le catéchisme français “ Pierres vivantes ” apprend d’ailleurs à ses jeunes lecteurs qu’ « il ne faut pas confondre cette souffrance [de la séparation de Dieu] avec les représentations imagées qui ont pu en être faites ».
Pourtant, objecte l’abbé de Nantes, « par qui donc ont été répandues dans le peuple chrétien ces absurdes “ représentations imagées ”, à ne pas confondre avec la foi de nos évêques ? Par qui ces descriptions d’horreurs, faites pour effrayer les pauvres humains ? Par Jésus-Christ lui-même ! » De fait, ces images ne sont pas “ médiévales ”, elles ne remontent pas à Dante, ni aux sculpteurs du Moyen âge, ni même à saint Augustin… car celui-ci se contentait de commenter l’Évangile. C’est Jésus qui a parlé de la géhenne, de son feu inextinguible et du ver qui ne meurt pas, qui a menacé les réprouvés des « ténèbres extérieures, là où seront les pleurs et les grincements de dents ».
Tout en louangeant le merveilleux retour à l’Écriture que connaît l’Église depuis Vatican II, nos conciliaires – comme tous les hérétiques ! – n’y veulent lire que ce qu’il leur convient. Aussi s’aveuglent-ils volontairement sur ce qui paraît pourtant comme l’obsession de Jésus tout au long de sa vie publique : l’enfer, dont il veut nous sauver !
Cette hantise, l’abbé de Nantes la partageait par sa foi, même si sa raison de théologien n’arrivait pas à concevoir l’enfer.
« Ce que ma raison humaine n’osait conclure, Jésus de toute sa raison d’homme parfait y a réfléchi avant moi et l’a compris ; ce que mon cœur ne voulait pas accepter, son cœur d’une infinie tendresse humaine y a consenti. Comment discuterais-je encore, qu’aurais-je à redire, à objecter, quand le plus beau des enfants des hommes, le plus sage, le plus aimant, le plus généreux, a su de science divine ce qu’était l’enfer et y a pleinement consenti ? Ne pas vouloir croire ce que Vous nous avez révélé, si terrible que cela soit, serait me séparer de Vous, ô Verbe, ô Christ, ô Maître de la parfaite Sagesse !
« Vous en étiez si sûr, humainement, divinement, que toute votre vie en a été déterminée. Sans obsession mais sans distraction d’aucune sorte… Voilà où commence le mystère chrétien de la damnation éternelle. Un Dieu s’est fait homme et cet homme s’est mis à prêcher, et cet homme s’est livré aux tortures de la Passion et de la Mort pour nous arracher à l’enfer. »
Le mystère de la Rédemption est la marque suprême de l’Amour infini de Dieu pour les hommes, mais c’est en même temps la preuve la plus certaine de la damnation éternelle qui menace les pécheurs :
« Si j’avais la tentation de ne point croire en Jésus-Christ, parce que je ne puis croire à l’enfer, dit l’abbé de Nantes, combien devrais-je croire à l’enfer parce que Jésus-Christ m’en a prouvé l’existence et l’atroce péril par sa si douloureuse Passion. »
Ce que Lucie, François et Jacinthe ont vu le 13 juillet 1917 confirme, évidemment, l’enseignement de l’Évangile. L’enfer est un lieu, et non pas simplement un état ; c’est le lieu du châtiment éternel, qui se présente aux yeux des enfants comme un océan de feu. Cette étendue immense est remplie de damnés. Cela va bouleverser les enfants. Jacinthe dira souvent : « Il y a tant de monde qui tombe en enfer, tant de monde ! » Lucie ne dira pas autre chose : « Nombreux sont ceux qui se damnent, beaucoup se perdront, c’est en tourbillon que les âmes tombent en enfer. »
L’expression « les âmes ayant des formes humaines », à elle seule, authentifie la vision ; jamais une enfant n’aurait pu inventer une expression aussi métaphysiquement vraie. L’âme étant la forme du corps, à la mort, séparée de lui, elle garde cette forme en attendant la résurrection de la chair, car elle retrouvera bien un corps, telle est notre foi, et c’est avec ce corps que les damnés souffriront éternellement.
Les démons qui harcèleront les damnés tout en souffrant eux-mêmes, ont des formes horribles d’animaux épouvantables. C’est l’explication de l’existence, dans l’ordre de la création, de tout ce qui est horrible : Dieu l’a voulu dans sa sagesse pour imprimer en nous la peur… de l’enfer.
Le feu éternel est aussi une réalité dont on ne peut pas douter. C’est un feu réel, aussi bien physique que spirituel, dont le tourment s’ajoute à la peine du dam, qui est la séparation définitive, éternelle de Dieu, dont l’âme a éprouvé la colère. On comprend les cris de douleur et de désespoir des damnés, qui effrayèrent tant les enfants !
La vie des enfants de Fatima est une autre preuve de la réalité de l’enfer. Ils ne s’y sont pas trompés… ce n’était pas une image, c’était la réalité. Voilà pourquoi, avec un héroïsme que l’on pensait impossible à cet âge, ils ont embrassé une vie de pénitence inouïe. Pour consoler leur Dieu et le Cœur Immaculé de Marie, horriblement outragés, pour sauver les pauvres pécheurs. « Car beaucoup d’âmes vont en enfer parce qu’il n’y a personne qui prie et se sacrifie pour elles », leur avait dit Notre-Dame.
LA MISÈRE DE DIEU
Revenons aux écrits de l’abbé de Nantes, pour mieux saisir LE drame de toute existence humaine qui peut se terminer en enfer. Dans une magistrale conférence intitulée « La misère de Dieu », le théologien de la Contre-Réforme nous fait prendre la mesure du combat que livra notre Sauveur (La Contre-Réforme catholique, n° 128, avril 1978).
« Jésus combat contre le Péché, pour arracher toutes les âmes à l’enfer. Et c’est ce combat qui le mène à se faire homme, se laisser ranger parmi les esclaves, les criminels, les condamnés de droit commun, et crucifier. À notre contemplation esthétique de la condescendance divine manquerait l’élément le plus profond si nous imaginions que cet abaissement fut tout de liberté et d’amour gratuit du paradoxe. Il faut y ajouter le combat contre le mal, la haine de l’enfer, l’expiation du péché, la victoire à obtenir sur la corruption et la mort. Aucun dilettantisme, aucun humanisme dans l’Incarnation. Mais un rendez-vous avec Satan, pour le vaincre et lui arracher ses victimes. Toutes. Car le Christ Fils de Dieu voulait, et veut toujours le salut de tous les hommes. Et cela ne lui sera pas donné, il a dû le conquérir une fois sur la Croix et il le doit et il le veut chaque jour encore, à tout moment, des milliers de fois, dans le Saint-Sacrifice de la Messe.
« Relisez Isaïe 53 : c’était écrit. Ou le psaume 22. Et n’allez plus dire que sa plainte exprimait le désespoir et que son cri dans la mort fut celui de l’horreur. Pourquoi pas le hurlement de triomphe du dernier assaut ? Au paroxysme de la détresse humaine, le paroxysme de la victoire divine !
« Car aussitôt après, il descend aux enfers. (…) Il va rechercher dans ces prisons tout ce qui lui appartient par droit de conquête. Et qui nous interdit, en lisant la Prima Petri, de penser que ce voyage ne fut pas l’unique mais le premier d’une longue série ? Jésus s’est emparé des clefs du grand abîme pour y revenir en maître, chercher librement qui il lui plaît, à condition seulement qu’ils le veuillent. Car il est écrit (et combien de chrétiens, de prêtres, de théologiens l’ont-ils lu ? Combien s’en souviennent-ils ?) :
« Le Christ lui-même est mort une fois pour les péchés, juste pour les injustes, afin de nous mener à Dieu. Mis à mort selon la chair, il a été vivifié selon l’esprit. C’est lui qui s’en alla même prêcher aux esprits en prison, à ceux qui jadis avaient refusé de croire lorsque temporisait la longanimité de Dieu aux jours de Noé.» (I P 3, 18-20)
Cette lutte n’est pas achevée pour le Christ, l’abbé de Nantes le rappelait en citant Urs von Balthasar : « Que de peine doit dépenser cet amour, que de sang il doit verser pour s’affirmer dans le monde qui résiste et se refuse à lui jusqu’à la fin, c’est ce que montrent l’Apocalypse johannique et toutes les expressions scripturaires voisines… Le paradoxe du vainqueur qui lutte encore est le présupposé théologique qui détermine la forme chrétienne de l’espérance : la certitude que le vainqueur lutte donne à l’espérance l’énergie utopique incoercible qui critique et dépasse tout ce qui est déjà acquis sur terre. Le Royaume n’est pas advenu tant que le dernier ennemi, la mort, n’est pas vaincu. Mais le vainqueur lutte, c’est ce qui donne aux appelés, aux choisis, aux fidèles qui sont avec lui la certitude que, malgré toute la patience chrétienne, il ne s’agit pas d’une simple attente jusqu’à ce que le temps soit de lui-même parvenu à sa fin, mais d’un combat et d’une immolation de l’Église prolongeant ceux de son Époux au Calvaire, pour qu’enfin Il remplisse tout en tous. »
IMPLACABLE CONCLUSION
À la fin de son étude, notre Père concluait : « Les maux de l’existence terrestre, cela s’accepte ; le péché même, avoué, pardonné, peut entrer dans l’harmonie définitive de la grâce, bonté et vérité retrouvées, comme l’illustration de la miséricorde et de la gloire divines répandues dans le monde. Seul le péché irrémissible, le péché que vient sanctionner la damnation éternelle, nous arrache à la quiétude d’une esthétique naturelle. Il fait voler en éclats tout humanisme chrétien. Il n’y a, il n’y aura jamais de beauté dans le fait brut, implacable, de l’enfer éternel. Ni sainte Thérèse d’Avila, ni les enfants de Fatima, ni aucun de ceux qui l’ont vu, de leurs yeux vu, et éprouvé, ne pourront jamais ensuite s’en faire une raison.
« C’est alors que notre foi s’est toute reversée dans l’espérance. Il ne s’agit pas de contempler le Mal, mais de lutter contre lui. Ce que nous savons de notre Dieu, créateur de l’enfer, c’est qu’il n’y veut personne et qu’il a supplié son Fils, au temps de l’Agonie, de s’exposer fidèlement à sa cruelle Passion pour en sauver tous les hommes. Tel est notre BEAU DIEU, notre BON DIEU, Lui qui a donné son Fils pour nous, le Père, Lui qui a souffert la mort, et la mort de la croix pour notre salut, le Fils, Lui qui a pris parti pour nous, notre Consolateur, notre Défenseur, le Saint-Esprit. Là est le sommet, impensable hors de la divine Révélation, de la connaissance intime de Dieu qui est Amour.
« Nous avons bien dit : Dieu veut sauver tous les hommes, Dieu n’aime pas condamner. Il ne trouve aucune beauté à l’enfer ! » Mais attention à la pente glissante… « La tentation de facilité serait d’en venir à oublier la foi exacte, précise, tragique » qui fonde cette connaissance intime de Dieu et cette espérance. « D’en arriver à conclure que Dieu, mettant toute sa Sagesse et sa Puissance au service de son Amour, donc à notre service, il n’y a plus de Loi ni de Justice qui subsiste à l’encontre. Et donc plus d’enfer… »
En 1978, notre Père constatait « non sans étonnement mêlé d’une vive déception, (…) cette étrange relâche de la foi chez Urs von Balthasar. Il a trop d’allusions au Jugement, à l’Enfer, dans un sens toujours réducteur pour qu’il soit téméraire de penser que leur auteur veut nous conduire à conclure que Dieu finalement sauvera tous les hommes. Les paroles contraires de Jésus sont passées sous silence, et à dessein, ou interprétées comme des restes d’Ancien Testament à ne pas prendre trop au sérieux. » Même triste constatation chez le Père Varillon.
Trente ans plus tard, il est affligeant pour nous de constater que Benoit XVI, disciple d’Urs von Balthasar, partage ses théories erronées.
« Comment ces grands théologiens – je ne peux plus dire ces mystiques – ont-ils pu lâcher l’autre bout de la chaîne et discréditer ainsi les beautés de l’Espérance en les tournant à la présomption et à l’insolence ?
« Il n’y aurait point de peine en Dieu ni de chagrin au sujet de ses créatures s’il pouvait les aimer, content, jusque dans leur révolte absolue. Ou bien s’il décidait jamais d’obtenir par force ou par surprise leur repentir. Le tragique de la vie présente aurait disparu avec le tragique de la Vie éternelle. Les bons et les méchants confondus dans une même récompense et une même béatitude, ce seraient la vérité et l’erreur, le bien et le mal qui dès maintenant perdraient leur différence. La lutte n’aurait plus d’objet et la Croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ serait un épisode absurde de la Comédie humaine. »
Or, qui pourra résister à l’apostasie sinon les amants de Jésus et de sa Croix ?
SIGNE DE CONTRADICTION
L’abbé de Nantes nous le faisait comprendre dans sa Lettre à mes amis n° 66, d’avril 1960.
« On entend dire que l’Évangile ne divise pas mais qu’il unit, que la Charité est sans frontières, sans limites, qu’elle embrasse tout homme, qu’elle bannit tout combat, toute haine, toute opposition. En fait, “ le doux rêveur galiléen ”, comme blasphémait Renan, se dresse insensiblement en signe de contradiction si net et si lumineux, que contre Lui viendront battre toutes les haines et vers Lui monteront tous les dévouements surnaturels et l’amour dont l’humanité est capable. Ce qu’on nomme ordinairement Évangile est le préambule de la Croix où Jésus est le martyr de son Ennemi éternel ; personne aujourd’hui encore ne peut entendre cet Évangile sans être sommé de choisir le sens spirituel que depuis l’Épître aux Romains l’Église en connaît, ou de haïr Jésus pour sauvegarder quelque apparence de raison et de légitimité à la mystique charnelle qu’il a proscrite à tout jamais.
« Des chrétiens veulent oublier ce drame éternel pour déclarer ouverte l’ère de réconciliation de toute l’humanité dans la paix, la justice et l’amour. C’est, comme nous le verrons, le venin pernicieux du progressisme ; c’est effacer de l’histoire cette Croix de Jésus, ce déicide, ce crime effroyable qui l’explique uniquement et tout entière. Les Chartreux ont raison contre le progressisme : Stat Crux, dum volvitur orbis. C’est la Croix qui demeure tandis que tourne la terre et passe la figure de ce monde avec ses folles espérances. »
L’abbé de Nantes rappelait ensuite comment le peuple juif s’est attaché d’abord à celui qui lui parlait « avec tant d’autorité et de flamme, de libération, de paix et de salut ». Il accepta aussi le discours des béatitudes pourtant si dur à entendre. Mais « à petites touches, insensiblement, Jésus spiritualise, universalise, élève de toutes manières cette espérance encore au ras du sol. Quand on veut le faire roi, il s’esquive ; il déçoit ceux qui ne rêvent que d’insurrection et d’indépendance nationale. (…)
« Le lendemain du jour où il les a nourris d’un pain miraculeux, Il les presse de ne voir là qu’un symbole et ne plus s’attarder aux convoitises terrestres. Son œuvre à Lui, seule définitive et vraie, sera de nourrir les âmes d’un autre Pain et pour une autre Vie, sauvant d’une autre faim et d’une autre mort que celles de la chair… Alors tous l’abandonnent et, à ce tournant, tous encore de nos jours l’abandonnent, sauf ceux qu’attire le Père.
« C’est une coupure. L’audience du peuple juif, Jésus l’a perdue ce jour-là délibérément, évoquant son Corps livré, son Sang répandu en sacrifice, ensuite donnés en communion pour la résurrection des saints. Il faut maintenant avoir la foi en Lui pour continuer à Le suivre. Aucune religion antique ni même la Révélation mosaïque ne s’élève à ces hauteurs spirituelles. Les Galiléens charnels l’abandonnent ; les intellectuels de Jérusalem comprendront vite, (car avec eux, Jésus ne s’attarde plus en vaines précautions), qu’avec un génie sans rival Jésus tire des Saintes Écritures une définition du Messie, une interprétation générale du dessein de Dieu diamétralement opposées aux leurs, et combien plus vastes et plus belles ! (…)
« Quand Jésus paraît, accusant le monde de péché, juifs autant que païens, quand il évoque le Ciel comme seule Terre promise de l’Israël nouveau, qu’il annonce sa mort en Croix comme le prélude nécessaire à Son Règne éternel, nul ne peut plus hésiter. Rien dans les Écritures ne s’oppose de solide à cette vision, et les Pharisiens qui n’en veulent pas, grincent des dents de ne rien trouver à objecter qui aussitôt ne se retourne contre eux. Plus vont les controverses, plus ils sont réduits à voir leur foi en Moïse conduire infailliblement à Jésus qu’ils détestent. (…)
« Heure solennelle. Quand enfin ils voient clair et tout Jérusalem avec eux, le formidable destin du Peuple Juif se joue dans leurs cœurs. Qui prévaudra ? De l’espérance céleste qu’apporte Jésus, doux et humble de cœur, de son amour généreux et universel, ou de l’attachement des juifs aux convoitises de leur race, à l’amour exclusif d’eux-mêmes… À la face du monde, ils ont choisi : Jésus mourra pour préserver à Israël son espérance charnelle. Il faudra effacer son enseignement et jusqu’à son souvenir, les rayer de l’histoire pour que le peuple juif puisse encore considérer dans son aveuglement volontaire, que Dieu est au service de ses convoitises et que l’Écriture en fait foi.
« Mais dans cette mort Jésus sauve l’Israël nouveau, l’Église, et Il ressuscite pour lui ouvrir les portes de son Royaume céleste. Désormais tous les peuples viendront à Lui, se nourriront de ses promesses et se réjouiront dans son amour s’ils veulent toutefois accepter sa parole de vie et entendre les Écritures dans leur sens spirituel le plus haut.
« La Croix demeure et son drame est l’unique drame auquel chacun de nous se trouve étroitement mêlé, dans les mêmes termes qu’il s’est déroulé la première fois sur le Calvaire. Drame de Haine et d’Amour… Certains crucifient le Fils de Dieu pour continuer à croire au Monde, à son progrès, à sa félicité et espérer encore de la puissance divine une libération terrestre de toute contrainte et de tout mal, tandis que d’autres “ regardent Celui qu’ils ont transpercé ” pour se repentir, désavouer toute convoitise charnelle et entendre la Bonne Nouvelle d’un Salut spirituel qui ouvre toutes grandes les portes du Ciel. »
Le jour où, dans l’Église, le zèle pour le salut des âmes aura remplacé le souci de la justice sociale, du bien-être des peuples ou encore de l’œcuménisme, le Cœur Immaculé de Marie aura triomphé du cœur du Saint-Père, et ainsi de la grande apostasie ! Que vienne vite ce jour, car en attendant combien d’âmes se perdent…



