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Il est ressuscité !
Rédaction : Maison Sainte-Thérèse
N° 188 – Mai 2011

UNE AUTOPSIE
DE LA DROITE INTELLECTUELLE QUÉBÉCOISE

« La Révolution tranquille québécoise n’est guère connue que sous l’angle de ceux qui l’ont faite, ou de ceux qui l’auraient souhaitée plus radicale. Les perdants, ceux qui en ont récusé les principales ou d’importantes manifestations, sont absents du paysage historique. Ce livre en étudie la face cachée : la droite intellectuelle. » C’est ainsi que Xavier Gélinas introduit son étude magistrale, La droite intellectuelle québécoise et la Révolution tranquille, parue récemment aux Presses de l’Université Laval.

Alors que l’histoire officielle, rappelle-t-il, nous présente des idéologies de droite qui vivotent et qui sont condamnées à une disparition méritée, un examen sérieux montre, au contraire, qu’à la fin des années 1950, la droite était ici bien vivante, regroupant certes des intellectuels de plus de cinquante ans, mais aussi de nombreuses intelligences de moins de trente-cinq ans. « Elle se présente sous la forme d’un front, pas totalement uni, mais cohérent, de périodiques et d’individus nombreux participant avec entrain aux débats du temps. Les quelques années qui suivront verront cependant s’effilocher cet effort collectif ».

Essayons de comprendre la cause de cet effondrement soudain et, apparemment, irréversible.

UN IMPORTANT MOUVEMENT DE DROITE

Xavier Gélinas fait commencer l’objet de son étude en 1956, au moment où « la droite se réveille ». Les élections de juin 1956 reconduisent au pouvoir, une fois encore, Duplessis et l’Union nationale, mais dans un climat « d’anticommunisme primaire » et de patronage qui exaspère ses opposants. Ces derniers mettent alors une sourdine à leurs différends et se lancent dans une attaque sans merci du régime.

Jean-Marc Léger déclenche l’offensive par des articles au vitriol ; les abbés démocrates Gérard Dion et O’Neill lui emboîtent le pas avec leurs pamphlets « Le chrétien et les élections », « Le chrétien en démocratie » ; le quotidien Le Devoir amplifie la campagne en faisant pratiquement de ses attaques contre le Premier ministre sa marque de commerce. Le jeune Pierre Elliott Trudeau publie en septembre « La grève de l’amiante »¸ un ouvrage qui lancera le mythe de la grande noirceur !

Cela ne laisse pas indifférents les nombreux intellectuels de plus en plus inquiets devant la multiplication des attaques politiques dont le soubassement est en fait la contestation de la société traditionnelle du Canada français.

Robert Rumilly
Robert Rumilly

C’est l’historien Robert Rumilly qui sonne la contre-offensive. Ce français, né en Indochine d’un père officier, ancien camelot du Roi, maurrassien convaincu,  installé au Québec en 1928 « pour échapper à une société dont le pourrissement lui pèse », n’est pas pour accepter sans combattre que sa patrie d’adoption imite la France dans sa décadence ! Il fonde le Centre d’Information Nationale, qui n’est pas à proprement parler un mouvement, mais un lieu de rencontres et d’échanges entre intellectuels de droite. Tous y participeront, plus ou moins assidument, à l’exception notable du chanoine Groulx et de l’économiste François-Albert Angers, qui n’éprouvent aucune sympathie pour la forte personnalité de Rumilly.

L’organe de presse le plus important des droitistes sera l’hebdomadaire Notre Temps,de Léopold Richer. Les Pères de Sainte-Croix, qui l’abritaient officiellement, vien-nent de s’en séparer, laissant ainsi à son directeur et à Julien Morissette, son rédacteur en chef, une plus grande liberté d’expression. Deux collaborateurs de prestige, Léo-Paul Desrosiers et Roger Duhamel, y écrivent périodiquement, et il est une pépinière de brillants journalistes.

André Dagenais, le chanoine Larouche et le Père Gustave Lamarche c.s.v., lancent, quant à eux, un périodique de combat, Les cahiers de la Nouvelle-France, qui ne dédaigne pas non plus les sujets de spiritualité. Malheureusement, leurs divergences sur l’avenir du Canada français et leur mésentente hypothèqueront le sort de la revue.

Une petite revue trimestrielle, Tradition et progrès, est fort intéressante. On la doit au dévouement inlassable d’Albert Roy, un dirigeant d’entreprise passionné de nationalisme. Ses collaborateurs, parmi lesquels André Vachon et Jean Pelletier, futur maire de Québec, sont avant tout des amis. À l’imitation de « L’enquête sur la monarchie » de Maurras, ils lancent une enquête digne d’intérêt sur le nationalisme canadien-français qu’ils ne limitent pas aux frontières de la province.

Raymond Barbeau
Raymond Barbeau

L’Alliance laurentienne, avec sa revue Laurentie, sera certainement le mouvement de droite le plus médiatique. Il le doit à la forte personnalité de son fondateur, Raymond Barbeau, converti au nationalisme catholique par le Père Lamarche lors d’un séjour à Paris. Il est convaincu qu’il n’y a de salut pour le Canada français que dans l’indépendance et la constitution d’un État catholique qui ne soit pas inspiré par les principes de la Révolution. Cependant, remarquons que son éditeur est le franc-maçon Jacques Hébert, le directeur des Éditions de l’Homme, qui jouera, jusqu’à la fin des années 1980, un rôle discret, mais capital, dans l’évolution du Canada.

N’oublions pas la plus ancienne des revues nationalistes, l’Action nationale, naguère dirigée par l’abbé Groulx, même si elle traverse alors une passe difficile. Elle échappe de peu à la disparition par le dévouement de François-Albert Angers, disciple d’Esdras Minville qui, lui, est dès cette époque condamné au silence par la maladie de Parkinson.

Père Arès
Le Père Arès

Nos droitistes, comme les appelle commodément Xavier Gélinas, trouvent aussi dans les études historiques et juridiques du jésuite Richard Arès de nombreux arguments soigneusement étayés. Séraphin Marion, lui, ne se lasse pas de faire entendre la voix des minorités francophones des autres provinces canadiennes et des États-Unis. Mais le tableau serait incomplet sans l’évocation du chanoine Groulx : son grand âge et ses travaux lui permettent de n’appartenir à aucun groupe, tout en étant une autorité morale pour tous.

    Il est dommage que Xavier Gélinas oublie de mentionner que la pensée de ces intellectuels a été en fait relayée, dans l’ensemble de la population, par une grande partie du clergé. Plus que les revues, c’est ce relais qui lui a donné une importance indéniable, à l’aube de la Révolution tranquille.

Esdras Minville
Esdras Minville

Ce qui unit tous ces intellectuels et ces périodiques de droite, malgré des divergences sur le séparatisme et sur d’autres points plus secondaires, c’est une conception commune de la société humaine. « Les droitistes, écrit Gélinas, se méfient de l’emploi de la majuscule pour le mot homme ». Comme l’expliquait Minville, les hommes s’inscrivent dans une tradition : « Le progrès n’implique ni rupture ni démolition, au contraire, c’est le développement d’une tradition, l’enrichissement par le dedans d’une pensée qui s’est formée et développée au long des années, le renforcement d’une action qui s’enracine dans l’acquis, dans l’œuvre des générations qui ont précédé ».

Tous ne sont pas de fervents catholiques pratiquants, mais tous reconnaissent au moins le rôle civilisateur de l’Église.

Méfiants vis-à-vis de l’État par antisocialisme, ils n’en sont pas moins pour son intervention dans la vie économique. Ils sont certes démocrates, mais ils s’en prennent tous au « régime des partis » qui compromet la poursuite du bien commun. Au fond, ils rêvent d’une démocratie menée par un véritable chef et une élite responsable.

UN RÉVEIL TARDIF SANS L’ÉGLISE

Une chose doit être soulignée, plus que ne le fait Xavier Gélinas, c’est le réveil tardif de cette droite. L’action polémique ne se déclenche qu’en 1956, alors que les idées subversives de l’ordre catholique circulaient ici au moins depuis plus de vingt ans ; par exemple, c’est en 1945 que le Père Georges-Henri Lévesque prononça son discours remettant en cause la confessionnalité de toutes nos institutions.

C’est le conservatisme dans lequel le pape Léon XIII a enchaîné l’Église canadienne par son encyclique Affari vos en 1898, qui a endormi nos élites. La chrétienté canadienne-française, soumise à Rome et respectueuse des gouvernements et des partis politiques, semblait indestructible avec ses vocations abondantes, ses institutions scolaires et sociales florissantes, son réseau de paroisses. Les luttes doctrinales qui agitaient l’Europe se déroulaient au loin, et on pensait qu’il suffisait de n’enseigner que le thomisme dans nos collèges classiques et dans les séminaires pour préserver notre paix et notre harmonie ! En politique, Duplessis et l’Union nationale paraissaient imbattables. Il n’y avait vraiment pas de souci à se faire !

Fait notable, nos évêques qui depuis la Nouvelle France avaient été les chefs naturels du Canada français, brillent par leur absence au milieu de ces intellectuels de droite. Alors entièrement soumis au cardinal Paul-Émile Léger, ils s’appliquaient certes à rappeler la doctrine catholique la plus traditionnelle et à écarter les clercs qui s’en prenaient à leur autorité, mais ils ne jouaient plus un rôle déterminant dans l’évolution de la société.

Ces remarques nous introduisent dans la partie essentielle de l’ouvrage de Xavier Gélinas, l’étude de l’écroulement soudain de cette droite. « À partir de 1962, la droite intellectuelle québécoise s’étiole. Ses forces – ou du moins ses potentialités – disparaissent. Pour avoir droit au chapitre, elle mène maintenant un combat strictement défensif, en rangs éclatés, contre une gauche intellectuelle qui non seulement renforce son emprise sur les “ gendelettres ”, mais l’étend au sein du gouvernement, des courants nationalistes, de l’Église. À la fin de la Révolution tranquille, écrit l’historien Pierre Trépanier, “ la droite se trouve exsangue, désorientée, discréditée, en proie à une crise de légitimité, accumulant défaite sur défaite ”. »

À cet effondrement, Xavier Gélinas trouve quatre causes. Il passe rapidement sur la première, le conflit des générations : la jeunesse s’éloigne des valeurs traditionnelles, elle est éprise de liberté. Il est regrettable qu’il ne rappelle pas ce que la thèse de Michaël Gauvreau, Les origines catholiques de la Révolution tranquille, a parfaitement démontré : ce changement soudain s’explique par l’action délétère du personnalisme de Jacques Maritain au sein des mouvements d’Action catholique spécialisée.

À cela s’ajoute la défaite électorale de l’Union nationale, qui a comme conséquence immédiate de priver les revues de droite des indispensables aides financières gouvernementales.

Ces deux causes, notons-le bien, sont accusatrices de l’Église, d’une part parce que l’Action catholique était directement sous sa responsabilité et, d’autre part, parce qu’il aurait été possible aux évêques de soutenir financièrement ces revues… s’ils l’avaient voulu.

QUAND LA GAUCHE DEVIENT NATIONALISTE

C’est la question nationale qui fit éclater la droite québécoise. Jusqu’en 1960-62, le nationalisme est évidemment une notion de droite. Lorsque vous êtes de gauche, vous êtes « citoyen du monde », comme disait le jeune Trudeau. Or, après la grève des réalisateurs de Radio-Canada en 1959, certains libéraux et idéologues de gauche prennent fait et cause pour le nationalisme, épousent les revendications nationalistes : il faut libérer le Québec.

Cependant, en devenant une valeur de gauche, le nationalisme change de nature. On ne parle plus du Canada français, mais du Québec. Ce n’est plus la défense de la société catholique traditionnelle, c’est la revendication de la Liberté : liberté de parler français, liberté surtout de rompre avec la société d’avant…

Un problème considérable se pose alors à nos droitistes : faut-il être d’abord nationaliste, donc emboîter le pas à nos gauchistes nationalistes pour ensuite essayer de ramener la défense de la société traditionnelle, ou faut-il défendre d’abord celle-ci, contre les nouveaux nationalistes, côte à côte avec les partisans du fédéralisme centralisateur ?

Les droitistes vont répondre à cette question en fonction de leur analyse de la situation du Canada français. Peut-on espérer le sauver dans le cadre fédératif actuel ? Les rares qui le pensent lutteront contre les nouveaux nationalistes. Les autres se diviseront : certains, considérant que l’autonomie ou même l’indépendance du Québec est un préalable nécessaire au salut de la nation, fermeront les yeux sur les moyens d’y parvenir. D’autres, plus attachés à la société traditionnelle et surtout à la foi catholique, refuseront de travailler à l’indépendance d’un Québec qui pourrait devenir un nouveau Cuba, comme disait Rumilly.

Faute d’une pensée claire, d’abord sur la définition même de la nation canadienne-française, puis sur sa raison d’être, il était inéluctable que la droite intellectuelle se divise.

UNE ÉGLISE QUI DOUTE

Mais le coup mortel fut porté par « une Église qui doute », pour reprendre le titre du sous-chapitre de Xavier Gélinas, et qui doute à cause du Concile. Avec une grande finesse d’analyse, celui-ci dresse ce constat :

« La droite intellectuelle catholique en Occident se retrouve dans la même position que L’Action Française parisienne, désavouée d’abord par le Vatican en 1926, puis par le comte de Paris, prétendant au trône, en 1937 ; c’est-à-dire par ceux-là mêmes qui étaient auparavant ses inspirateurs et pour lesquels elle pensait œuvrer. On lui dit maintenant qu’elle s’est trompée, que l’on n’a besoin de son soutien que si elle s’amende. Toute la papauté moderne, jusqu’au dernier soupir de Pie XII, avait résisté au “ progressisme ” catholique, mais voilà que le nouveau programme de l’Église émane précisément de théologiens d’abord suspectés. »

Comment expliquer alors que « notre hiérarchie, naguère si conservatrice a pu adopter ce virage sans trop renâcler et généralement avec enthousiasme ? »

Outre l’obéissance due à Rome et la lente pénétration des « nouvelles idées » sous le couvert de l’Action catholique, Xavier Gélinas souligne l’influence décisive du cardinal Léger : « Conquis par l’esprit conciliaire, il veut insuffler le même esprit à son Église, et si possible même prendre les devants, tant pour la dimension plus strictement religieuse que pour les rapports avec la société moderne et l’État. » Et de rappeler : « C’est lui qui a nommé le premier recteur laïc de l’Université de Montréal, qui a renoncé de son propre chef à son privilège de déléguer des commissaires à la Commission des écoles catholiques de Montréal. C’est lui, surtout, qui imprime graduellement à ses collègues une attitude compréhensive sur la confessionnalité. »

Certes, reconnaît Gélinas, un évident manque d’effectifs pour répondre aux besoins sans cesse croissants aurait conduit l’Église à accepter un certain désengagement dans les hôpitaux, les services sociaux et même les écoles. « Mais ce retrait ne serait pas survenu sans la conviction idéologique que c’est le bon chemin à emprunter pour s’insérer dans la modernité. »

Jacques Grand'Maison
Jacques Grand'Maison

La pensée du prêtre sociologue Jacques Grand’Maison est présentée par Gélinas comme l’expression authentique de la nouvelle pensée catholique au Québec… à mille lieues des principes de la droite québécoise : « À quoi bon s’accrocher à des institutions si elles sont vues comme des écrans et des obstacles tant pour la mission de l’Église que pour les efforts d’unité de la société civile ? Que l’Église se retire donc le plus tôt possible de ces suppléances et accepte courageusement de se déposséder dans un grand esprit de pauvreté. Elle perdra en l’occurrence beaucoup de chrétiens médiocres, mais elle gagnera en ferveur chez ceux qui resteront. Il n’y a qu’une façon d’être chrétien aujourd’hui, c’est par conviction personnelle ».

L’ouverture au monde décrétée par Vatican II ne freine pas le flot de critiques contre l’Église, bien au contraire. Or, constate Xavier Gélinas, « Le discrédit qui s’abat alors sur l’Église rejaillit sur la droite intellectuelle qui, plus à tort qu’à raison, est perçue comme son alliée indéfectible, et cela, triste ironie, dans les années mêmes où l’Église fait tout pour se dédouaner et s’éloigner de la droite ».

Face à cette trahison des clercs, la droite québécoise achève de se désagréger. Certains vont rompre avec Rome, désertant le nationalisme pour ce qui leur paraît le plus urgent, la défense des écoles catholiques. La plupart, sans renier leur foi, s’éloignent discrètement de l’Église. Quant aux prêtres et religieux, ils vont se soumettre à l’évolution, par obéissance, tout en gardant un certain traditionalisme et en pestant, en privé, contre les bouleversements.

Fait notable : dans tous les journaux de droite, Xavier Gélinas n’a trouvé aucune critique du Pape et du Concile, et une seule critique de la lâcheté de nos évêques, sous la forme d’une poésie anonyme publiée par L’Action nationale !

François-Albert Angers
François-Albert Angers

Seul d’ailleurs, ce mensuel subsistera parce que François-Albert Angers aura su ouvrir ses colonnes à tous les rédacteurs nationalistes, et qu’il absorbera Tradition et Progrès. Il deviendra peu à peu, sous la direction de Rosaire Morin, un organe de revendication du nationalisme québécois.

La revue Notre Temps, déjà affaiblie après la mort subite de son fondateur en 1961, disparaît l’été suivant, faute de financement suffisant.

Le Centre d’Information Nationale a éclaté sur la question de l’indépendance du Québec. Rumilly s’éloignera davantage encore de l’Église et ne jouera plus de rôle public jusqu’à son décès en 1987, vingt ans après l’abbé Groulx qui, lui, s’est toujours réjoui des progrès du nationalisme tout en déplorant la perte de la foi !

Le chanoine Larouche se consacra, quant à lui, à la défense de l’école confessionnelle. Le Père Gustave Lamarche n’abandonna pas le combat, il soutint un mouvement indépendantiste de droite, « le Regroupement national », qui fit long feu. Son ami, André Dagenais, lui, accepta la critique du thomisme, mais il en viendra à approuver Teilhard de Chardin et toutes les nouveautés conciliaires, alors que Raymond Barbeau se lancera avec succès dans la naturopathie…

Dans sa conclusion, Xavier Gélinas prend quasiment le ton d’un rapport de médecin légiste récapitulant les causes d’une mort inévitable. Cependant, il constate que cette disparition entraîna aussi pour le Québec la perte de son âme, dont la crise de société actuelle est la conséquence.

LE CONCILE EST UNE RUPTURE

Notre conclusion ira évidemment un peu plus loin. Certes, la mort de la droite intellectuelle québécoise était inévitable, mais la cause en est principalement l’évolution de l’Église. On peut dire que le cas du Québec illustre parfaitement l’impossibilité de soutenir une « herméneutique de la continuité ». Ici, l’épiscopat, pourtant traditionnel dans son ensemble, le clergé et les fidèles ont reçu le Concile pour ce qu’il était : une rupture.

On peut affirmer que l’épiscopat porte le poids de la responsabilité première de cette lamentable débâcle. D’abord en ne donnant pas à cette droite intellectuelle les principes clairs qui lui auraient permis de comprendre et de défendre l’orthodromie divine du Canada français. Ensuite, en reniant brusquement son enseignement traditionnel, pire : en soutenant l’implantation des nouveautés et en cédant à tous les empiétements de l’État laïc.

Maurice Duplessis
et Mgr Charbonneau
Maurice Duplessis
et Mgr Charbonneau

Cependant, les intellectuels de droite ont aussi leur responsabilité propre. Tous, malgré leur connaissance de Maurras, étaient démocrates. Au mieux, nous l’avons dit, ils déploraient l’esprit de parti, sans voir qu’il était intrinsèquement lié au régime parlementaire ! Aucun n’a eu la clairvoyance d’un Olivar Asselin, trente ans plus tôt, comprenant que la démocratie, c’est la mort de nos sociétés catholiques, que la mécanique électorale favorise immanquablement le plus corrompu et le plus démagogue, et donc, que la nocivité des idées nouvelles, d’abord très minoritaires, serait décuplée dans un tel système.

S’ils avaient pris la mesure du danger, ils n’auraient pas attendu si longtemps pour réagir. Ils ne se seraient pas contentés d’une polémique de salon contre les nouvelles idées, ils auraient désiré et soutenu une politique de modernisation du Canada français inspirée de ses principes traditionnels.

À dire vrai, Esdras Minville l’a essayé dès la fin des années 1930 (La Renaissance catholique nos 139 et 140, juin-juillet et août-septembre 2006), mais Duplessis le mit de côté, tout comme il étouffa le rapport Tremblay en 1956. Pensait-il que le patronage et le verrouillage des débats parlementaires par l’Union nationale suffiraient à garder la chrétienté de la Belle Province ?

LE MYSTÈRE DE L’ÉGLISE ET L’ANTICHRIST

En 1956, au moment où ici la droite se réveille, le jeune abbé de Nantes commence la publication des Lettres à mes amis. En 1959, juste avant la mort de Duplessis, on peut y lire le début d’une série de Lettres remarquables par leur perspicacité : « Le mystère de l’Église et l’Antichrist ». Relisons quelques extraits de la première d’entre elles :

« Le mal est d’autant plus redoutable qu’il est nié par le plus grand nombre et appuyé plus que combattu par maints très hauts personnages. […]

« J’en suis arrivé à cette conviction que tous les maux individuels et sociaux dont nous souffrons dépendent de maux plus profonds qui en décuplent la vigueur et qui eux-mêmes ne sont pas du tout inéluctables ni naturels : ils sont l’œuvre de l’Adversaire, de Satan lui-même. C’est à leur sujet qu’il nous faut redire l’avertissement de l’Apôtre “ Revêtez l’armure de Dieu pour pouvoir résister aux manœuvres du Diable. Car ce n’est pas contre des adversaires de chair et de sang que nous avons à lutter, mais contre les Principautés, contre les Puissances, contre les Régents de ce monde de ténèbres, contre les Esprits du Mal qui habitent les espaces célestes ” (Éph. 6, 12). Celui qui a vu cela ne peut plus se taire ! […]

« Je me demandais comment tant de penseurs chrétiens, de prêtres, de religieux, d’âmes ferventes pouvaient être entraînés dans ce mouvement dont toute l’œuvre était de subversion de l’Église et d’aide à ses ennemis. Par quel aveuglement ? dans quelle espérance ? Je réponds maintenant : en vertu d’une mystique faussement chrétienne, d’une doctrine apparemment inspirée par la foi, mais qui en est la corruption, le progressisme, hérésie nouvelle plus grave que les pires du temps passé, qui ne cesse d’attirer à elle et d’entraîner de nouvelles âmes, faute d’avoir été l’objet d’une claire définition et de condamnations absolues.

« Déjà de bons esprits politiques ont établi le caractère antinational et même contre-nature de leurs “ engagements temporels ” ; des moralistes sûrs en ont établi l’immoralité patente. Au nom de la discipline, leurs complicités avec les pires adversaires de l’Église, leurs prises de position opposées à celles de la Hiérarchie ont été relevées et blâmées. En vain. Le progressisme n’en continue pas moins à séduire des générations entières de prêtres et de militants d’Action Catholique, parce qu’il dépasse toutes ces critiques secondaires, toutes ces objections et sanctions de détail : à celles-ci qui ne sont inspirées, disent-ils, que par des préjugés politiques ou des routines ecclésiastiques, par le sectaire “ intégrisme ” ou les aveugles bureaucrates de la Curie romaine, les progressistes opposent leur foi chrétienne, dans sa pureté, sa souveraineté, foi plus parfaite, plus authentique et vivante que toute autre, et c’est leur foi chrétienne qui leur dicte les principes qui commandent toute leur action. Le vrai christianisme, c’est le leur !

« On n’atteindra donc le progressisme qu’en mettant en cause l’orthodoxie de cette foi supérieure ; là est la source de cette vie et de cette énergie ennemies de l’Église. »

Xavier Gélinas
Xavier Gélinas

Il est vain d’imaginer ce qui serait arrivé si la droite intellectuelle québécoise avait eu non seulement les lumières de l’abbé de Nantes, mais aussi l’humilité de s’y soumettre. Aurait-elle pu s’opposer à la Révolution tranquille ? On ne réécrit pas l’histoire.

Pour nous, l’important est de comprendre que le mal est toujours là, agissant. Mais Dieu, dans son dessein d’exalter la puissance du Cœur Immaculé de Marie, a permis qu’il y ait un prêtre pour le démasquer et le dénoncer en faisant appel à la seule autorité capable de l’endiguer lorsqu’elle-même sera revenue de sa forfaiture : le Pape.

    Notre conclusion, après la lecture du livre remarquable de Xavier Gélinas, est donc qu’il n’y a pas d’avenir pour le nationalisme canadien-français sans Contre-Réforme, puisque son déclin s’explique par la Réforme calviniste introduite ici par la Conquête anglaise, et par la Réforme dans l’Église, fruit empoisonné du Concile Vatican II.

 

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