
| Rédaction : Maison Sainte-Thérèse | N° 191 – Octobre 2011 |
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INCULTURATION AUX INDES, SUITE…
L’été dernier, nous avions publié un article rendant compte de la mission des Capucins canadiens aux Indes, et en particulier du rôle tenu par l’un d’eux, Mgr Malenfant, dans l’inculturation de la liturgie catholique.
LA NOUVELLE MISSIOLOGIE EN THÉORIE
Dans l’après-guerre, sa missiologie s’inscrivait dans le contexte de la décolonisation, qui serait aussi celui du Concile. En 1947, l’Inde et le Pakistan obtenaient leur indépendance dans un climat de fortes tensions religieuses, c’est le moins qu’on puisse dire, entre musulmans et hindous. La petite minorité chrétienne avait alors tout à craindre. Il sembla donc à Mgr Malenfant, comme plus tard aux Pères du Concile, qu’il était urgent pour l’Église de se désolidariser de son passé colonisateur afin de paraître comme un soutien inconditionnel de l’émancipation des peuples.
D’où les trois axes de la missiologie moderne, bien repérés par notre Père dans son étude magistrale sur les missions (Préparer Vatican III, pp. 149s.) : « Elle refuse l’argument prétendu trop facile, qui liait jusqu’alors la suprématie des Blancs à leur vraie religion ; elle refuse d’apporter l’Évangile comme la seule solution possible et définitive au problème de la destinée humaine ; elle entend respecter comme a priori valables les religions et pratiques les plus diverses, sans prétendre leur substituer la seule religion chrétienne. »
Et le théologien de la Contre-Réforme d’ajouter : « Sous prétexte de renoncer au racisme, au colonialisme, etc… le Concile mènera la mission à se couper bras et jambes, et langue. Ne rien importer de notre esprit occidental, de nos rites, de nos mœurs. Tout accueillir, tout respecter de ceux au milieu desquels on va vivre, non plus pour les convertir ni les prêcher avec autorité, mais pour les servir. »
LA NOUVELLE MISSIOLOGIE AU RÉEL
Dans son numéro du 22 mai dernier, le journal catholique français La Croix publiait un article sur le christianisme en Inde, qui nous renseigne sur ce qu’est devenue l’œuvre de Mgr Malenfant, un demi-siècle après.
« Derrière une table basse, le prêtre a revêtu un châle orangé. Lentement, il procède au triple geste de l’arati pour offrir fleurs, encens et feu, tandis que l’assistance entonne une mélodie d’inspiration brahmanique, “ Ôm shuddhaya namaha… ” (“ Nous Te louons, Toi le très Saint ”), accompagné au sitar. Tous les mercredis soir, une « messe indienne » est célébrée dans la chapelle, en forme de temple hindou, du Centre national biblique, catéchétique et liturgique (NBCLC) de Bangalore. »
La Croix résume alors les grandes dates du processus de l’inculturation en Inde. « Fondé en 1967 par la Conférence des évêques d’Inde afin d’indianiser la foi chrétienne, c’est-à-dire de l’enraciner dans la culture indienne, le NBCLC a permis à des milliers de prêtres et de laïcs de toute l’Inde de donner à leur christianisme un visage plus authentiquement indien. “ Célébrer ainsi permet de rejoindre profondément ses racines indiennes; tout prend un sens différent, davantage tourné vers la nature, le cosmos ”, s’enthousiasme le franciscain Elias Moses, jeune membre de l’équipe du centre.
« Et d’expliquer l’hommage de l’arati qu’il a pratiqué en début de célébration, comme le font les hindous en guise de prière matinale domestique : “ Les pétales de fleurs représentent l’humanité du Christ, la flamme ou la lampe à huile, sa divinité, et l’encens, tel un onguent, signifie sa résurrection. ˮ
« En 1969, le Vatican avait autorisé “ douze éléments d’adaptation ” pour les célébrations indiennes, telles la salutation avec les mains jointes devant le nez pour remplacer la génuflexion et l’échange de paix, ou l’utilisation d’encens, de fleurs et de lampes à huile. »
Mgr Malenfant avait pu démissionner en 1972 avec la satisfaction du devoir accompli. Il avait finalement été compris, et il était persuadé que, grâce à cet aggiornamento des missions, l’Église rencontrerait la culture indienne…
Cinquante ans plus tard, le constat que nous présente La Croix est bien différent : « Depuis ces dernières années, les Indiens chrétiens préfèrent le rite romain, avec servants d’autel et surplis en dentelles. “ Ils y sont habitués et n’aiment pas changer ”, poursuit le P. Fernandes. De plus, les chrétiens originaires des basses classes ne se retrouvent pas dans la messe indienne, inspirée des rites de purification brahmaniques et utilisant le sanscrit, langue morte propre aux brahmanes. »
Voilà qui suffit à démasquer nos réformateurs en chambre : ils se prétendaient « hommes de terrain »… alors qu’ils étaient absorbés dans leurs livres de sociologie ! Plus exactement, aveuglés par leur idéologie démocratique et leur mépris de la chrétienté, ils n’ont tenu aucun compte de la condition réelle du peuple chrétien… composé en majorité d’Intouchables, les dalits, exclus du système des castes ! Voilà à ce coup démasqué le pharisaïsme de “ l’option pour les pauvres ” de l’Église conciliaire.
Tant et si bien, nous apprend La Croix, que « cette “ sanscritisation ” (terme désignant l’élévation sociale des Indiens des basses classes) en liturgie, est mal perçue par la majorité des chrétiens d’Inde, à 60% chrétiens dalits ».
PERSEVERARE DIABOLICUM
Et maintenant, que pensez-vous qu’il arriva ? Un mea culpa ? Un retour en arrière pour revenir aux principes du bienheureux Père Lievens, comme nous le suggérions il y a un an ? Vous n’y êtes pas !
La Croix nous informe qu’en janvier 2011, vingt-six théologiens de l’Association des théologiens indiens (ITA) et vingt-neuf représentants de la Conférence des évêques de l’Inde se sont retrouvés à Bangalore, pour la première fois en présence d’une délégation de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Le P. Jacob Parappaly, président de l’ITA, a qualifié la rencontre de « tournant historique », puisque jusqu’à présent la théologie indienne était parfois regardée avec suspicion à Rome.
Interrompons l’article de La Croix pour relire l’abbé de Nantes, toujours bon prophète, annonçant dès 1972 le stade ultime du processus d’inculturation des missions. Il avait compris qu’après avoir libéré le christianisme de ses attaches européennes, et l’avoir dépouillé de sa forme occidentale pour le revêtir d’une apparence exotique, la Mission deviendrait « la prédication de la révolution et de l’exaltation de l’homme libéré de toute aliénation, en quelque pays et quelque race que ce soit.».
Revenons à la Croix : « La théologie indienne est considérée comme l’une des plus prometteuses dans le monde, notamment dans ses deux principales branches de “ théologie dalit ”, théologie de libération spécifique à l’Inde, et d’“ indologie ”, théologie de l’indianisation. Deux branches liées puisqu’elles cherchent à répondre à la pauvreté et au pluralisme religieux de l’Inde, tout en tenant compte de sa richesse philosophique et mystique.
« Sur le fond, la pensée indienne n’est pas tant marquée, comme en Occident, par le principe de contradiction et l’analyse, que par la recherche des similitudes et la synthèse. “ Un hindou ne voit pas de contradiction à prier Jésus et Krishna ”, rappelle le jésuite Noël Sheth, professeur de philosophie à l’Institut pontifical de Pune. Dire Jésus-Christ dans cette riche culture indienne revient donc, aux yeux de beaucoup, à plonger dans l’advaïta, le principe hindou de non-dualité.
« Un travail que d’aucuns comparent à celui des premiers chrétiens pour dire la foi dans la pensée grecque ! » Pour le jésuite Amaladoss, directeur de l’Institut du dialogue avec les cultures et les religions à Madras, les théologiens y parviendront… « d’ici à vingt-cinq ans » !
Raison de plus pour souhaiter qu’un Concile Vatican III se réunisse d’ici-là, afin de restaurer partout les missions catholiques et d’enseigner partout la foi catholique tout en gardant le sens des réalités historiques et en les respectant, avec la ferme conviction que rien d’humain ne peut se construire solidement sur un autre fondement que le Christ.



