
| Rédaction : Maison Sainte-Thérèse | N° 193 – Décembre 2011 |
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Histoire Sainte du Canada (4)
LA CHRÉTIENTÉ CANADIENNE
SOUS LE JOUG ANGLAIS
Le déroulement de la Conquête anglaise nous est déjà bien connu, au moins dans ses événements militaires. Mais ce qui intéresse davantage notre histoire volontaire, ce sont les ressorts plus profonds du drame, qui sont politiques et religieux. La guerre en nos contrées ne sera plus le simple prolongement du conflit opposant les mères patries ; cette fois, les officines maçonniques de la Virginie et de la Caroline du Nord, où fermentaient les slogans de Liberté et de Droits de l’homme, vont jouer un rôle prépondérant.
En 1748, à peine la paix revenue en Europe, les gouverneurs respectifs de ces deux colonies, Dinwiddie et Dobbs, fondent l’Ohio Company, vouée à l’exploitation de la vallée de l’Ohio, sur le versant ouest des Appalaches. Or, depuis près d’un siècle, cette région était une zone d’influence française, nonobstant l’ambiguïté des récents traités qui en avaient fait un “ territoire iroquois ” aux frontières mal définies. Pour la sauvegarde de nos droits acquis, Fort-Duquesne est construit en avril 1754, sur un site déjà mis en chantier par l’Ohio Company, et courtoisement “ nettoyé ” par la colonne française de Contrecœur.
Dinwiddie y envoie alors une troupe de cinq cents miliciens commandée par le lieutenant-colonel George Washington, déjà maître maçon à vingt-et-un ans. Son intention belliqueuse est indubitable, comme en témoigne le lâche assassinat de Jumonville, l’officier français venu à sa rencontre avec une sommation d’usage. Au contraire, la clémence des Français, commandés par le frère de Jumonville, assiégeant Washington à Fort-Nécessité, puis le laissant partir avec armes et bagages, démontre leur volonté pacifique.
En réalité, Dinwiddie, Washington et leurs amis veulent forcer Londres à entrer en guerre pour desserrer l’étau français et catholique qui les empêche de commencer l’exploitation des immenses richesses du continent. Ils se servent de leur échec pour exiger du gouvernement de Sa Majesté une action militaire ; à Londres, les grands commerçants et des politiciens, le jeune William Pitt en tête, obligent l’Angleterre à reprendre les hostilités.
Les premières campagnes se soldent par de belles victoires françaises : la Monongahéla (1755), où la Vierge Marie, apparaissant dans le ciel au-dessus des Français, détourne les tirs ennemis et assure la victoire à nos troupes, pourtant très inférieures en nombre ; Chouaguen (1756) et William-Henry (1757), deux offensives françaises audacieuses qui portent la lutte aux arrières-postes de la défense anglaise, empêchant toute tentative d’invasion.
L’humiliation est telle pour les Anglais qu’elle entraîne la chute du gouvernement à Londres, et William Pitt en profite pour accéder au pouvoir. Or, ne visant rien de moins qu’à l’hégémonie anglaise sur toutes les mers du globe, il ne lésine pas sur les moyens : « Il nous faut lever des tas et des tas de millions ! » lance-t-il. En 1758, il arme 50 000 hommes et 30 000 réservistes pour aller submerger nos quelque 10 000 soldats !
La conquête de la Nouvelle France coûtera à l’Angleterre 80 millions de livres sterling, quinze fois plus que les sommes allouées par Louis XV, à qui ses parlementaires déjà anglophiles avaient refusé la réforme de l’impôt, et dont la marine avait été décimée en temps de paix par la perfide Albion !
LES CAUSES DE LA DÉFAITE FRANÇAISE
Cela n’excuse pas pour autant le Roi de France qui, suivant l’exemple de son aïeul Louis XIV, n’eut pas l’humilité de satisfaire aux demandes du Sacré-Cœur à Paray-le-Monial. De ce fait, il n’eut pas non plus le courage de frapper efficacement les ennemis de son pouvoir, en particulier ceux que protégeait sa maîtresse, la marquise de Pompadour, elle-même stipendiée par les grands financiers de Paris.
Ce refus des rois de France est bien la seule cause proportionnée à tous leurs malheurs, dont la perte du Canada n’est qu’un épisode, annonçant la tourmente révolutionnaire.
Les autres causes, abondamment étudiées par les historiens, n’en sont que la conséquence. Ainsi, pour le Canada, la corruption de l’administration Bigot (1748-1760). Aidé de ses “ quarante voleurs ”, ses concussionnaires, il draine à son avantage les profits du commerce et tire parti du système de la “ monnaie de carte ”, conçu par ses prédécesseurs pour pallier au manque épisodique de liquidité. En utilisant à des fins personnelles les fonds envoyés de France pour son remboursement, il gonfle artificiellement la masse monétaire dans la colonie, déstabilise son économie et la mène à sa ruine.
Le changement dans la conduite des opérations militaires est aussi imputable au triste état de la cour de France dominée par les ennemis du trône et de l’autel.
Tant que le gouverneur Pierre Rigaud de Vaudreuil, bon catholique, membre de la confrérie du Sacré-Cœur et excellent tacticien, en était le responsable, la victoire revenait toujours à nos troupes, bien qu’inférieures en nombre. Certes, en 1758, le général Montcalm, protégé de la Pompadour et ami des philosophes des Lumières, remporte la victoire de Carillon, mais il la qualifiera lui-même de “ miraculeuse ”, et de fait : elle ne tient qu’à l'inexplicable attitude du général anglais qui a rompu le combat alors qu’il était vainqueur !
Cette victoire en faux-semblant permet malheureusement aux amis de Montcalm d’intriguer auprès du Roi pour lui obtenir le commandement général à la place de Vaudreuil. Dès lors, la défaite est inéluctable.
Montcalm porte toute la responsabilité de la défaite des Plaines d’Abraham, le 13 septembre 1759. Il engage ses troupes mal préparées dans une bataille rangée, alors que l’ennemi, manquant d’artillerie, est impuissant à forcer les murs de Québec, et que des renforts nombreux sont attendus d’une heure à l’autre.
Il meurt sur le champ de bataille, mais son mauvais esprit lui survit dans ses officiers, qui refusent de se plier aux ordres de Vaudreuil, et se retirent à 50 km au nord ! Le gouverneur aurait pu encore garder Québec, s’il n’y avait eu l’opposition des bourgeois de la ville, amis de Bigot et notables aux idées “ éclairées ”. Pour ces derniers, entichés d’anglophilie, ouvrir la ville aux Anglais n’est pas déchoir ni trahir, c’est suivre le sens de l’histoire.
SOUS LE JOUG ANGLAIS
Pendant les dix-huit mois qui suivent la capitulation, les escrocs, les libertins et tous ceux qui n’ont d’attache au pays que par le profit qu’ils en tirent, utilisent la permission que leur octroie l’accord de paix pour regagner la métropole. Ceux qui restent sont les paysans, les artisans, immense majorité de bonnes familles chrétiennes, mais aussi nombre de commerçants et de gens de loi, qui ont malheureusement frayé avec la philosophie des Lumières. Nous les retrouverons…
Pour l’instant, le spectre d’une dure répression hante les esprits. La déportation des Acadiens est encore fraîche dans les mémoires. Les paroisses de la Rive-Sud, ravagées et incendiées, portent déjà la marque des mœurs guerrières de l’Angleterre.
Mgr de Pontbriand, l’évêque de Québec, meurt dans la tristesse le 8 juin 1760. Il a eu soin, dans un dernier mandement, de prévenir toute tentative de résistance armée, en rappelant résolument les exigences de la morale catholique et le respect dû au vainqueur légitime. C’est dans cette décision difficile et ferme que l’évêque montre sa foi, car nul ne pouvait présumer de la suite des événements…
Les généraux Amherst et Murray constatent avec soulagement l’attitude pacifique de la population, d’autant plus que la guerre continentale leur impose une réduction drastique de leurs effectifs militaires. Ils éprouvent une réelle admiration au spectacle de cette loyauté et de ce courage dans l’adversité, qui sont les vertus fortes et tranquilles d’un peuple docile à la grâce.
À Québec, Murray noue d’excellents rapports avec le chanoine Olivier Briand, grand-vicaire épiscopal et chef du clergé canadien à la mort de l’évêque. Il en fait même son ami et son conseiller le plus écouté.
Si bien qu’en 1763, lorsqu’arrivent de Londres la “ Proclamation royale ” et les instructions pour l’assimilation et la protestantisation des nouveaux sujets, le général Murray, promu gouverneur, les juge irréalistes, tout juste bonnes à rallumer la guerre avec un peuple dont il a pu apprécier le courage et qu’il n’aurait plus les moyens militaires de soumettre à nouveau. Il décide donc de surseoir.
À un ami d’Angleterre, il écrit : « Je ne puis être l’instrument d’une politique qui ruinerait peut-être le peuple le meilleur et le plus brave de la terre, un peuple qui a déjà réussi à se débarrasser de la majeure partie de son antipathie nationale envers ses conquérants, et qui, si on lui accorde seulement quelques privilèges que les lois d’Angleterre ne reconnaissent pas aux catholiques du royaume, est appelé à devenir en très peu de temps le groupe d’hommes le plus fidèle et le plus utile de cet Empire d’Amérique. Si les lois anticatholiques doivent s’appliquer en toute rigueur au Canada, pour l’amour de Dieu, obtenez-moi ma retraite… car je ne puis être le témoin de la misère d’un peuple que j’aime et que j’admire. »
En somme, les Canadiens n’ont que le défaut d’être papistes... et encore ! Les 300 Anglais arrivés dans la colonie depuis 1760 donnent plus de soucis au gouverneur que les 60 000 Canadiens, au point qu’un jour il se laisse aller à dire : « La religion catholique est la meilleure du monde, parce qu’elle forme de bons sujets. »
Or, les bons sentiments du gouverneur se traduisent en actes. C’est lui qui, en appuyant fortement la candidature de son ami le chanoine Briand, rendra possible son sacre clandestin, en France, assumé de fait par le gouvernement de Londres sous le titre de “ surintendant de l’Église romaine au Canada ”.
En 1770, le deuxième gouverneur, Guy Carleton, affiche la même ouverture d’esprit que Murray, en permettant à l’évêque de sacrer un coadjuteur. Le désaveu prévisible de Londres arrive, mais il reste sans suite. Ce gouverneur irlandais, francophile, qui fut soigné par les Ursulines pendant le siège de Québec, va multiplier les marques de bienveillance pendant les vingt années de son administration, la plus notoire étant l’Acte de Québec.
L’ACTE DE QUÉBEC (1774)
Au tournant des années 1770, les treize colonies américaines manifestent de plus en plus leur hostilité au pouvoir londonien, surtout sur la question litigieuse du remboursement des frais de guerre. Des troubles éclatent, qui font craindre une guerre civile.
Carleton y voit une opportunité pour parler à Londres en faveur des Canadiens. Ils resteront fidèles à la Couronne, assure-t-il, à condition qu’elle renonce aux mesures vexatoires de la Proclamation royale. Il obtient ainsi l’Acte de Québec, qui est une splendide victoire politique acquise par les armes de la patience et de l’obéissance aux préceptes évangéliques.
Le territoire du Québec retrouve ses anciennes frontières, jusqu’aux confins des Grands Lacs et du Mississippi ; le droit civil français est rétabli ; l’Église peut de nouveau percevoir la dîme ; enfin, le serment du Test, qui interdisait aux catholiques l’accès aux charges publiques, est aboli.
La loyauté des Canadiens provoque la colère des insurgés américains qui, en 1775, lancent une offensive sur la colonie qui les mènera jusqu’aux portes de Québec. Dans les régions conquises, ils diffusent leur propagande révolutionnaire, dénigrant l’Acte de Québec comme un retour à l’esclavage et à la domination des seigneurs.
Plusieurs Canadiens, peu instruits des enjeux politiques, se laissent séduire. Mgr Briand s’en alarme et, dans Québec assiégé, écrit un mandement sévère qui les rappelle à l’ordre en dénonçant les véritables intentions des insurgés, acharnés à la perte de leur foi, alors que les privilèges reçus de leur souverain légitime la protègent.
Les Anglais arrivent à repousser les Américains grâce à la loyauté des Canadiens catholiques, soutenue par leur évêque. Tout se termine par un Te Deum solennel à la cathédrale de Québec. Mgr Briand exulte : « Marie a conservé cette ville qui seule restait fidèle ». Le gouverneur assiste à la cérémonie, mieux disposé que jamais envers l’Église.
Ajoutons deux chiffres qui montrent comment la chrétienté canadienne a su s’imposer sans coup férir, malgré la domination anglaise et protestante :
La revanche des berceaux : en trente ans, et sans l’aide d’aucune immigration, la population française passe de 60 000 à 150 000 habitants.
Les conversions : entre 1760 et 1774, on dénombre trois cents abjurations de protestants pour un millier de citoyens anglophones ! Alors que, dans le même temps, il ne s’est trouvé que cinq catholiques pour abjurer leur foi en prêtant le serment du Test.
Cette vitalité de la chrétienté canadienne dans l’adversité de la Conquête ne va malheureusement pas durer.
ÉVOLUTION PARLEMENTAIRE (1760-1850)
En effet, elle doit maintenant compter avec des institutions politiques qu’elle ne contrôle plus, celles de la Couronne britannique, qui tendent irréversiblement vers le parlementarisme.
Parmi les colons anglais de la première heure, au lendemain de la Conquête, une bonne part prônait déjà l’avènement d’une société libérale et capitaliste, qui leur laisserait toute latitude pour exploiter le pays à leur seul profit. Ils se sont heureusement heurtés au gouverneur, qui protégeait de tout son pouvoir les droits des Canadiens.
Il en est résulté une première division politique au sein de la colonie. Les uns constituent le British party, qui soutient la ligne dure de l’assimilation forcée. Les autres, qui prônent avec le gouverneur le respect de la justice, reçoivent des premiers l’épithète désobligeante de French party, car leur sympathie pour les vaincus de 1759, papistes de surcroît, passe à leurs yeux pour une trahison envers la Couronne. En réalité, cette attitude purement pragmatique était plutôt un service de la Couronne, visant à assurer la fidélité des nouveaux sujets « au meilleur coût » pour le souverain britannique.
Cependant, les Canadiens sont tenus à l’écart de ces débats politiques, et certains le regrettent : ce sont les descendants de la première bourgeoisie française née du commerce colonial, devenus notaires ou avocats, et imprégnés de la philosophie des Lumières. Ils prétendent avoir une vocation politique, mais son accomplissement passe nécessairement par la réduction des pouvoirs personnels du gouverneur. Ils vont donc rallier les revendications du British party et s’opposer au pouvoir “ monarchique ” du représentant de la Couronne… ce qui suppose déjà un certain reniement de leurs traditions catholiques et françaises.
L’exemple le plus notoire de ces Canadiens est Joseph Papineau, le père du célèbre chef Patriote. Fils d’un tonnelier, devenu arpenteur et notaire, ses principaux clients sont les communautés religieuses de Montréal. Il vivra partagé entre un rêve de haute civilisation française et un engouement pour le parlementarisme à l’anglaise, entre son manoir seigneurial, acheté sur le tard, et son fauteuil de député.
Mais le temps et l’immigration travaillent pour le British party, dont les membres, se sachant plus puissants et plus écoutés à Londres, se permettent de plus en plus d’exactions au préjudice des Canadiens.
De plus, la Déclaration d’Indépendance américaine provoque dans les cantons de l’Est, mais surtout dans le sud de l’actuel Ontario, l’arrivée massive des Loyalistes qui préférèrent quitter leur terre pour rester fidèles à la Couronne. Ils ne sont assimilables à aucun parti puisqu’ils sont antidémocrates autant qu’anticatholiques ; ils ne veulent en rien se soumettre à l’Acte de Québec.
C’est pour tenter de satisfaire les uns et les autres qu’en 1791 est proclamé l’Acte constitutionnel qui divise le Canada en Bas-Canada et Haut-Canada, dotés chacun d’un parlement, au pouvoir uniquement délibératif car l’autorité absolue demeure – mais pour combien de temps ? – entre les mains du gouverneur.
devenu Lord Dorchester
Carleton, devenu Lord Dorchester, tourne la page de l’Acte de Québec de bon gré. La nouvelle représentation démocratique servira, espère-t-il, les intérêts des Canadiens, en leur donnant une majorité parlementaire qui le soutiendra dans sa lutte contre les prétentions du British Party… C’était méconnaître les vices du système électoral.
Cette réforme institutionnelle ne tardera pas à avoir un premier effet néfaste : l’autorité du député, qui a accès au pouvoir politique, va supplanter celle du seigneur et du curé.
C’est d’autant plus inquiétant pour l’avenir de la chrétienté canadienne que nos députés, imbus des idées nouvelles, ne montrent aucun souci de défendre les droits de l’Église. En 1796, un projet de loi attribue à la Chambre le droit de fusionner et de diviser les cures, en lieu et place de l’évêque ! Heureusement, Mgr Hubert parvient à en arrêter la discussion. Mais, cinq ans plus tard, il ne réussit pas à empêcher la loi dite de l’Institution royale, qui est une machine de guerre protestante pour contrôler l’éducation.
D’année en année, les sessions parlementaires se succèdent dans une opposition de plus en plus véhémente entre les élus et le gouverneur. La situation ne peut qu’évoluer vers le pire.
L’année 1806 voit la fondation du journal Le Canadien, organe de presse de la jeune classe politique francophone, le “ pays légal ”. Mgr Plessis déplore « les ravages que fait ce misérable papier dans le peuple et dans le clergé. » Il diagnostique la vraie cause de tout le mal : « Il est certain que l’esprit de démocratie a fait des ravages parmi nous et j’en suis au désespoir ».
CINQUANTE ANS DE RÉSISTANCE
Quinze ans de ce régime ont mis la chrétienté canadienne dans un état alarmant. Les Congrégations françaises restant interdites, le clergé peine à faire face à ses obligations et néglige forcément les établissements scolaires ; il s’ensuit une crise des vocations, et donc un vieillissement du clergé. Mais plus grave encore est la dérive des principes. Le séminaire de Québec est déjà très contaminé par l’esprit démocratique. Quant aux Sulpiciens de Montréal, étant les seigneurs de l’Île, ils se sont intégrés au milieu anglophone des affaires. Jaloux de leurs prérogatives, ils sont en conflit latent avec l’évêque de Québec.
Heureusement, en 1791, celui-ci avait obtenu de Londres l’immigration de prêtres réfractaires français, réfugiés en Angleterre. Une cinquantaine viendra prêter main-forte au clergé canadien, secours d’autant plus providentiel que ces prêtres sont d’une formation théologique et humaniste supérieure à celle de leurs confrères canadiens. En outre, les persécutions de la Révolution qu’ils ont dû subir ont affermi leurs convictions politiques antidémocratiques.
Plusieurs d’entre eux se trouvant regroupés sur la Rive-Sud en face de Trois-Rivières, dans ce qu’on appellera à cause d’eux la « petite France », Mgr Plessis leur confie la fondation du séminaire de Nicolet, en 1806. Cette institution pauvre et modeste va jouer un rôle déterminant dans la fidélité de notre pays à l’orthodromie divine.
En 1812, à la faveur des guerres napoléoniennes, les Américains renouvellent leur tentative d’invasion du Canada. Ils se heurtent de nouveau à la résistance des Canadiens anglophones aussi bien que francophones. C’est la première manifestation historique du “ nationalisme canadien ”, cristallisé par le refus de l’assimilation aux États-Unis.
Les Canadiens français s’illustrent à la bataille de Châteauguay, où ils repoussent, à un contre dix, 5000 soldats américains, provoquant le repli de toute l’armée. Ils sont acclamés comme les « sauveurs du pays ». À cette occasion, beaucoup de préventions anticatholiques tombent chez les Anglais, et la Couronne reconnaît enfin à Mgr Plessis son titre d’évêque de Québec.
Malheureusement, cette conjoncture, qui aurait pu être très favorable à la chrétienté, va être récupérée et utilisée par nos Canadiens férus de parlementarisme.
L’ENGRENAGE DÉMOCRATIQUE
Élève du séminaire de Québec, Louis-Joseph Papineau y a vu s’affermir son intérêt pour la politique. Devenu avocat, puis député de Chambly en 1808, il succède à son père dans l’aile réformiste de la Chambre. Après s’être engagé, mais à contrecœur, contre les Américains, il est élu en 1815 comme “ orateur ”, c’est-à-dire président de l’Assemblée. Il restera pour vingt-cinq ans la figure de proue de la vie parlementaire du Bas-Canada.
Son combat pour le “ gouvernement responsable ”, visant à subordonner le pouvoir exécutif aux volontés de la Chambre élue, n’a rien d’original. On le retrouve dans le Haut-Canada, en Nouvelle-Écosse et au Nouveau-Brunswick, faisant d’ailleurs écho aux débats européens.
Ici, le pays réel francophone ne porte aucun intérêt à ce débat. Cependant, pour arriver à ses fins, Papineau va faire de la confrontation des communautés son principal atout politique. Il commence par dénoncer les spoliations de terres et autres injustices dont les Canadiens sont victimes, en particulier dans les régions prospères de Terrebonne et de la vallée du Richelieu, ainsi que dans l’Estrie, récemment ouverte à la colonisation. Là, Papineau se constitue un auditoire populaire bien disposé.
Profitant du mouvement de sympathie consécutif à la bataille de Châteauguay, il espère convaincre le gouverneur, toujours soucieux de défendre les intérêts des Canadiens, d’accorder de plus larges pouvoirs à leur représentation démocratique.
Mais le principe même du gouvernement responsable heurte de front tout ce que le Canada compte de forces conservatrices : depuis le pays réel francophone, encadré par le clergé, jusqu’au gouverneur et à ses conseillers, en passant par les Loyalistes.
Impuissant à se faire entendre, Papineau va modifier sa tactique et créer lui-même les conditions favorables au changement politique… C’est la crise des subsides. À partir de 1818, la Chambre, galvanisée par son Orateur, n’accordera au gouverneur les fonds nécessaires au budget colonial que si elle obtient le droit de contrôler le traitement des fonctionnaires. Pour ne pas céder au chantage, le gouverneur ferme l’Assemblée et utilise comme il peut les fonds de l’armée. Mais les parlementaires vont s’obstiner pendant vingt ans à refuser le vote du budget, privant l’exécutif des moyens financiers nécessaires à une bonne administration de la colonie, le rendant impuissant à enrayer le marasme économique et le mécontentement populaire. C’était le but recherché par Papineau.
En 1827, celui-ci fonde le Parti patriote, inspiré de l’idéal démocratique américain et de la Déclaration des droits de l’Homme. S’y retrouvent aussi bien d’anciens membres du British party que des catholiques ensorcelés par les discours enflammés de son chef, qui ne cache pas ses idées lorsqu’il pérore contre « l’influence dangereuse du clergé et sa lutte odieuse contre le droit des peuples ».
Ni les efforts des gouverneurs, ni le généreux compromis proposé par Londres en 1831 ne feront plus dévier le chef parlementaire. Il ne veut rien de moins que le pouvoir complet, comme le démontrent les 92 résolutions qu’il rédige en 1834.
Cette radicalisation des revendications de Papineau coïncide avec la vague de révolutions qui agitent au même moment tous les États monarchiques en Europe. Bientôt, les brûlots incendiaires de Félicité de Lamennais traversent l’océan et viennent griser nos rebelles canadiens. Le fils de Papineau dira: « C’était notre apocalypse politique ».
Mgr Lartigue, évêque de Montréal, a bien compris que les revendications de justice des Patriotes n’étaient qu’un paravent aux erreurs révolutionnaires anticatholiques et, après plusieurs avertissements, il n’hésite pas à condamner Papineau – son propre cousin – ainsi que tous ses affidés, dès leur premier appel à la révolte au printemps 1837. Il dénonce « le principe d’insurrection, combiné avec celui de la souveraineté populaire, qui est comparable à un virus pestilentiel déposé dans le corps social. »
Cette fois encore, la cohésion du clergé derrière cette position très ferme sera déterminante. Le soulèvement de masse dont les Patriotes rêvaient ne se produit pas. En novembre 1837, seules Montréal, la région de Terrebonne et la vallée du Richelieu s’agitent.
Les insurgés sont vite écrasés par les troupes du général Colborne, faisant 122 morts et 164 prisonniers. Le gouverneur Gosford, qui avait tout fait pour sauvegarder la paix, démissionne. Il est remplacé en juin par Lord Durham, homme de grand prestige, libéral, qui inaugure son mandat par une mesure de clémence en amnistiant 158 prisonniers, ce qui lui vaut d’être désavoué par Londres. Piqué, il démissionne quatre mois après son arrivée. Son séjour aura été trop bref pour lui permettre de comprendre exactement la situation.
Il est à peine reparti que le bras droit de Papineau, Robert Nelson, un anglophone, lance une seconde rébellion à partir des lignes américaines, n’ayant plus que cinq cents hommes avec lui, dernières têtes brûlées du parti patriote, révolte qu’il a organisée selon un rituel franc-maçon. Dépourvue de tout soutien populaire, elle se termine plus lamentablement encore que la première, mais elle sonne le glas de la clémence anglaise.
Survient alors la publication du rapport Durham sur la situation du Canada. L’ancien et éphémère gouverneur reconnaît que les Canadiens sont un peuple « aimable et vertueux », mais « sans histoire et sans littérature, destiné à disparaître ». Il préconise donc leur assimilation complète comme une faveur insigne et généreuse.
Pour ce faire, Durham fait deux recommandations. D’abord l’union des deux Canada, comme un moyen de briser l’isolement des Canadiens et de les mettre bientôt en minorité parlementaire face à une population anglaise sans cesse croissante. Surtout, il prône l’instauration du gouvernement responsable, comme la fine fleur des institutions britanniques et l’idéal du “ caractère anglais ” qu’il veut donner au Canada uni.
En cela, Durham se montre un visionnaire. C’est bien par ce biais, nous le verrons, que le Canada français subira ses plus terribles attaques. Même si, en 1839, Londres n’est pas disposé à concéder le gouvernement responsable, l’idée fait pourtant son chemin. Un mouvement réformiste prend forme, des deux côtés de l’océan, qui finira par l’emporter.
Au Bas-Canada, c’est la finesse d’un Louis-Hippolyte Lafontaine d’avoir rallié ce mouvement à un moment où les autres Patriotes croyaient encore à la force des armes. Avant même les affrontements de 1837, il commençait à nouer un vaste réseau de relations, tant à Québec qu’à Londres et dans le Haut-Canada, qui allait faire de lui l’interlocuteur obligé entre le pouvoir et les contestataires.
Cet ancien compagnon de Papineau a même conseillé Lord Durham dans la rédaction de son rapport ! Quoi d’étonnant ? Pour lui, l’instauration des institutions démocratiques vaut le risque de l’Union et de l’assimilation. Il mettra dix ans pour arriver à son but, se servant entre-temps de ses amitiés libérales pour atténuer les rigueurs du nouveau régime envers ses compatriotes.
Mais à ce coup, que va-t-il rester de la chrétienté canadienne ? À vues humaines, rien ! Mgr Lartigue meurt à Pâques 1840, laissant à son coadjuteur, Mgr Bourget, un diocèse en grande difficulté, comme tous les autres du Canada. Sans un secours d’en haut, la Chrétienté est perdue. Mais ce secours viendra avant la fin de l’année. Il sera le sujet de notre prochaine étude.



