
| Rédaction : Maison Sainte-Thérèse | N° 194 – Janvier 2012 |
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Histoire Sainte du Canada (5)
L'ŒUVRE DU CŒUR IMMACULÉ DE MARIE
ET DE MGR BOURGET
L'un des chapitres les plus intéressants de notre Histoire sainte du Canada est celui de la renaissance catholique au 19e siècle. On se souvient que, après la victoire anglaise, l’Évêque de Québec prit résolument le parti de se soumettre au nouveau pouvoir, conformément à la morale catholique. S’il en résulta une attitude généralement bienveillante des autorités britanniques, le climat n’en était pas moins asphyxiant à la longue pour notre religion privée de ses congrégations et donc, peu à peu, de ses écoles. En outre, après la révolte de Papineau, Lord Durham recommandait à Londres de faire perdre aux Canadiens leur « infériorité catholique et française ». Le projet échoua complètement, nous allons le voir, grâce au Cœur Immaculé de Marie et à son instrument, le saint évêque de Montréal, Mgr Ignace Bourget, organisant une réaction catholique qui, aujourd’hui encore, nous paraîtra un signe d’espérance et un modèle. Mais commençons par présenter Mgr Bourget, qui est une des figures les plus importantes de notre histoire, même si son nom et son action sont trop souvent occultés.
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Né à Lévis, près de Québec, en 1799, le jeune Ignace Bourget devint séminariste à Québec puis à Nicolet, où ses vertus, sa piété mariale et ses qualités intellectuelles le firent recommander à Mgr Lartigue, évêque auxiliaire de Québec à Montréal, qui le prit pour secrétaire particulier en mai 1821.
L’abbé Bourget partage vite le lourd fardeau de son évêque : manque de prêtres, jeunesse privée de catéchistes, baisse notable de la pratique religieuse, congrégations interdites de recrutement et confinées aux villes de Québec et de Montréal... En outre, Mgr Lartigue a un tempérament de feu qui envenime ses conflits avec les Sulpiciens, qui étaient les seuls maîtres sur l’Île de Montréal depuis 1678, et qui rend difficile ses relations avec l’évêque de Québec, Mgr Plessis. C’est parce qu’il juge ce dernier trop timoré face aux autorités anglaises, qu’il confie un jour à son secrétaire : « Depuis 70 ans de conquête, la Religion dans ce pays a presque toujours perdu les avantages par la peur ; et je crains bien que nous n’en soyons jamais guéris. » Cette crainte n’était pas illusoire.
En 1826, le diocèse de Montréal est érigé, avec Mgr Lartigue comme premier titulaire. Cette année-là, 50 000 bibles de la French Canadian missionary society sont distribuées par cette secte « évangélique » dans tout le diocèse : le tiers de la population montréalaise est protestant.
Le 10 mars 1837, l’abbé Ignace Bourget est sacré évêque coadjuteur de Montréal, au moment même où la révolte des Patriotes va éclater.
Nous avons vu comment Mgr Lartigue jugea de son devoir de publier une lettre pastorale menaçant d’excommunication les rebelles, pratiquement tous concentrés dans son diocèse. La réaction violente des insurgés mit en danger le prélat, qui dut s’enfuir, tandis que Mgr Bourget restait à Montréal pour apaiser, si possible, la tempête et maintenir la cohésion du clergé : en tout et pour tout, un seul prêtre désobéira !
Lorsque Mgr Lartigue s’éteint le 19 avril 1840, son jeune coadjuteur est déterminé à poursuivre filialement son œuvre. Encore faut-il au diocèse de Montréal des prêtres, des religieux, des éducateurs, des instituts de charité plus nombreux… Or, à moins d’un miracle, rien ne pourra entraîner un clergé anémique à susciter des vocations au sein d’une population qui ne compte guère plus de 10 % de pratiquants, sur 200 000 catholiques.
LE RÉVEIL RELIGIEUX DE MONTRÉAL
Néanmoins, le jeune évêque ne baisse pas les bras. Ayant appris le passage de Mgr de Forbin-Janson en Amérique, il décide de l’inviter à faire une tournée de prédications au Canada, et tout particulièrement dans son diocèse. Mgr de Forbin-Janson est un prédicateur renommé qui, après la Révolution, a parcouru la France afin de ramener les âmes à la religion en abjurant les principes révolutionnaires ; devenu archevêque de Nancy, il avait été chassé de France par la révolution de 1830.
L’évêque et le prédicateur ont confié le succès de cette mission – une première depuis la Conquête – au Cœur Immaculé de Marie, prescrivant des prières publiques. La tournée, qui se déroulera du 13 décembre 1840 au 6 octobre 1841, commence par six semaines de retraite à Montréal, qui n’est encore qu’une petite ville, avant que Mgr de Forbin-Janson n’aille la répéter dans les principales paroisses du diocèse, avec Mgr Bourget et plusieurs prêtres.
Dès le premier exercice, la cathédrale est comble… et ne désemplira pas jusqu’à la fin ! Plus des deux tiers des Montréalais catholiques se pressent jusque sur le parvis pour assister aux deux conférences quotidiennes, ainsi qu’aux solennelles cérémonies de l’Amende honorable, de la Communion générale, de la Rénovation des promesses du Baptême, de la méditation sur l’Agonie du pécheur… avec comme point d’orgue, dans un magnifique déploiement de pompe liturgique et d’ornements sacrés : la consécration à la Très Sainte Vierge Marie.
Le succès n’est pas moindre dans les campagnes environnantes et dans les autres diocèses : on voit même de nombreux fidèles s’entasser par dizaines, à l’extérieur, aux fenêtres des églises, même en plein hiver, pour écouter des sermons d’une heure et demie ! Prêchant l’amour du Cœur Immaculé de Marie, les missionnaires distribuent pour la première fois au Canada des médailles miraculeuses. Les témoins abondent pour dire qu’un « entraînement inexprimable les forçait pour ainsi dire de se rendre à la Mission » ; aussi, les nombreux retours à la pratique des sacrements sont-ils solides ! L’œuvre de Dieu s’opère si visiblement que les journaux protestants eux-mêmes couvrent cet incroyable et inexplicable triomphe.
Le 7 février 1841, Mgr Bourget établit l’archiconfrérie du Très Saint et Immaculé Cœur de Marie, fondée par l’abbé Desgenettes à Notre-Dame des Victoires de Paris ; elle aura aussitôt le même prodigieux développement ici que là-bas. La grandiose cérémonie de clôture réunit, le 6 octobre 1841, 25 000 fidèles au pied du mont Saint-Hilaire pour l’érection d’une croix de 80 pieds, aux cris de : « Vivent Jésus et Marie ! Vivent NN.SS les évêques ! »
La retraite de Mgr de Forbin-Janson connaît aussi de miraculeux succès à Québec et à Trois-Rivières, mais seul, Mgr Bourget va mobiliser toutes les énergies pour entretenir ce retour à la foi et à la pratique, à Montréal.
Par exemple, il lance, en janvier 1841, le premier journal canadien-français catholique, les Mélanges religieux, « pour soutenir la diffusion de la bonne doctrine et combattre les erreurs ». Son impact missionnaire et polémique est tel que le gouvernement s’emploie à l’asphyxier financièrement. Nullement impressionné, le courageux évêque contre-attaque en instituant, en 1845, l’œuvre des bons livres, à l’intention des bibliothèques paroissiales dont il encourage la création. Cependant, son action essentielle est de procurer rapidement un clergé plus nombreux et des institutions catholiques pour encadrer ses diocésains qui reviennent à l’Église. Où en trouver, sinon en France ?
C’est dans ce but que Mgr Bourget entreprend, de mai à septembre 1841, le premier de ses six voyages outre-Atlantique. Singulièrement conforté par Grégoire XVI qui approuve ses initiatives, l’évêque de Montréal parcourt la France, quémandant auprès des congrégations religieuses des sujets pour le Canada.
Le résultat dépasse ses espérances, aussi veut-il rendre grâce à la véritable organisatrice du réveil catholique canadien-français, dans son sanctuaire de Notre-Dame des Victoires à Paris. Après sa messe, tôt matin, il reste en prière devant son autel. Au bout de plusieurs heures, alors que le curé Desgenettes lui propose de se reposer et de prendre quelque nourriture, il lui répond simplement : « Oh non, j’aimerais ne pas perdre un seul instant, mais les passer tous aux pieds de Marie, en face de son Autel. Je lui dois tant de reconnaissance ! » Il demeure ainsi en prière… une douzaine d’heures !
L’ÂME DE L’ÉPISCOPAT CANADIEN
La congrégation des missionnaires Oblats de Marie Immaculée, récemment fondée par Mgr de Mazenod, évêque de Marseille, est la première à venir au secours de Mgr Bourget : six d’entre eux débarquent en décembre 1841, faisant fi des lois anglaises interdisant les congrégations religieuses françaises. Pour endormir la méfiance des anglo-protestants qui pourraient exiger leur expulsion, les deux évêques ont convenu d’affecter les missionnaires pendant quelques années à une paroisse de la Rive-Sud, où ils attendront sagement l’heure de partir à la conquête de l’Ouest.
Deux ans sont à peine écoulés lorsque Mgr Bourget les met en route ; première étape : la visite des chantiers, ces camps de bûcherons disséminés dans la vallée de l’Outaouais. Pendant cinq à six mois de l’année, quatre à cinq cents hommes par coupe y sont privés de toute assistance spirituelle, malgré leur vie rude et dangereuse. Les Oblats vont faire merveille dans cet apostolat, l’un des plus pénibles qui soient.
En 1844, la communauté canadienne compte déjà seize pères, cinq frères et quatre novices, et les vocations affluent ; parmi elles, celle du futur Mgr Taché à qui sera confiée la conquête du Nord-Ouest dont Mgr Bourget rêvait tant.
Cette implantation n’est pas la seule à prospérer : toujours grâce à l’intrépide évêque, les fils de saint Ignace reprennent pied au Canada en 1842, quarante ans après la mort du dernier jésuite survivant du régime français. Leur arrivée jette les bases d’une éducation catholique de qualité pour les jeunes gens. La même année, les Dames du Sacré-Cœur viennent à la rescousse des congrégations enseignantes féminines canadiennes, débordées par l’ampleur de la tâche, tandis que quatre sœurs du Bon Pasteur d’Angers débarquent pour s’occuper des filles et des enfants délaissés.
Tout un réseau d’œuvres, fondé sur ces communautés imprégnées de culture française, reprend ainsi progressivement en main la population, sous l’énergique impulsion d’un Mgr Bourget qui pare aussi bien à tous les tracas matériels qu’il veille à la formation et à tous les besoins moraux et spirituels de ces religieux.
C’est de cette manière que notre société résista pacifiquement, mais efficacement, à l’assimilation religieuse et culturelle rapide voulue par le rapport Durham. En particulier, c’est par ces religieux français que notre langue fut sauvée une première fois et retrouva sa pureté sérieusement entachée depuis la Conquête par d’innombrables anglicismes.
Ce développement entraîne aussi une réorganisation ecclésiastique. Le 12 juillet 1844, le Pape érige la Province ecclésiastique de Québec. Mgr Bourget, qui est pourtant l’âme du renouveau, n’a pas demandé pour Montréal le titre archiépiscopal, mais pour le siège le plus ancien, celui de Québec. Rome lui accorde cependant un coadjuteur.
dans l'Ouest canadien
Comme les besoins se multiplient et que la France ne peut fournir davantage de religieuses, l’évêque de Montréal se fait fondateur de communautés. Les Sœurs de la Providence voient le jour en mars 1843, dans des conditions héroïques : à cette époque, leur fondatrice, mère Émilie Gamelin, doit bien souvent aller faire le marché sans un sou en poche pour nourrir ses 31 vieillards et faire vivre quotidiennement une centaine de familles pauvres !
Puis sont créées coup sur coup les Sœurs du Saint Nom de Jésus, confiées à la bienheureuse Marie-Rose Durocher pour l’enseignement des jeunes filles, et les Sœurs de la Miséricorde avec mère Rosalie Jetté, qui prennent une partie du fardeau des sœurs du Bon Pasteur d’Angers afin de secourir les filles-mères et leurs enfants. Enfin, en 1850, le saint évêque fonde les Sœurs de Sainte-Anne, destinées à tenir des écoles mixtes (une première !) pour garçons et filles des campagnes. Ici comme partout ailleurs, les vocations semblent affluer à proportion de la précarité des conditions matérielles… Trente-cinq ans après leur fondation, on comptera 415 religieuses de Sainte-Anne réparties dans le diocèse, mais aussi en Colombie-Britannique, puis au Yukon et jusqu’en Oregon.
À ceux qui s’étonnent de le voir donner aux diocèses voisins ce dont il manque lui-même, Mgr Bourget aime répondre : « C’est parce que nous avons besoin de beaucoup que nous devons nous efforcer de donner beaucoup ». Les missions du Nord-Ouest sont les premières à bénéficier de son bon cœur : après avoir envoyé les Sœurs Grises de Montréal s’occuper des pauvres de Saint-Hyacinthe, il les incite en 1844 à partir vers la lointaine Rivière-Rouge au Manitoba puis, en 1845, à Bytown (l’actuelle Ottawa) sous la gouverne de mère Élisabeth Bruyère.
La même année, des religieuses de la Congrégation Notre-Dame et des Sœurs Hospitalières s’installent à Kingston, qui était, à l’époque, la capitale du Canada-Uni et le repaire des orangistes fanatiques ; l’évêque de Montréal ne craint pas le combat !
Il est aussi à l’origine du nouveau diocèse de Bytown, à cheval sur le Haut-Canada et le Bas-Canada. Afin d’empêcher toute reprise de la politique d’assimilation des Canadiens français, il a tenu à ce que son titulaire soit francophone ; un nom s’impose, celui du supérieur provincial des Oblats, le Père Guigues.
En 1846, Mgr Bourget aurait voulu que l’archevêque de Québec, Mgr Signay, convoque un concile provincial pour uniformiser l’action des différents diocèses. Mais l’inertie de ce dernier l’oblige à retourner en Europe afin d’y chercher la bénédiction de Pie IX, récemment élu, qui l’engage à continuer les efforts entrepris. C’est à cette occasion qu’il obtient l’érection des diocèses de Bytown et de Saint-Boniface ; il ramène en outre au pays de nouvelles congrégations enseignantes : les Pères de Sainte-Croix et les Clercs de Saint-Viateur, ainsi que du renfort pour les Dames du Sacré-Cœur et les Jésuites.
Lorsque la grande épidémie de typhus éclate à Montréal en 1847, avec l’arrivée des immigrés irlandais débarqués là sans fortune ni structure d’accueil, dans le plus complet dénuement, Mgr Bourget organise aussitôt les secours nécessaires. Des baraquements sont construits à la hâte sur le terrain voisin du couvent et des sœurs s’y enferment volontairement pour s’occuper pendant plusieurs mois de six cents malades mis en quarantaine… Grâce à cette prompte réaction, quatre cent soixante-quinze d’entre eux réchappent à la terrible maladie, mais neuf prêtres et treize religieuses périssent à la tâche.
Devant les ravages causés par le mal, le saint évêque avait résolu de s’offrir en victime d’expiation pour que cesse le fléau. Le Ciel agréa manifestement ce vœu puisque dès que le prélat tomba malade, l’épidémie fut enrayée ! Cependant, clergé et fidèles, atterrés à l’annonce de la mort imminente de celui que tous considéraient comme un père, l’implorèrent de demander sa guérison. L’évêque y consentit et promit en échange de restaurer le pèlerinage à Notre-Dame-de-Bon-Secours, fondé par sainte Marguerite Bourgeoys, tombé en désuétude. Il retrouva sans délai la santé. La réalisation de la promesse fut l’occasion d’une de ces grandioses cérémonies de dévotion populaire dont le bon évêque avait le secret.
Mgr Bourget remua aussi ciel et terre pour trouver des prêtres capables d’assurer le soin des âmes dans la langue des différents immigrés qui, dès cette époque, commençaient à débarquer nombreux au Canada : d’abord les Irlandais puis les Allemands, dont dix mille allèrent peupler le Haut-Canada. Lui-même profitera d’un séjour en Europe pour apprendre l’anglais.
Tant d’inlassable charité et de constante abnégation montrent clairement quel rôle l’évêque de Montréal, en docile instrument de l’Immaculée, tint dans ce renouveau catholique canadien-français ; Pie IX ne s’y trompa pas, confiant à Mgr de Mazenod en 1847 : « Mgr Bourget est l’âme de l’épiscopat canadien ! »
En 1848, dix ans à peine après le rapport Durham, un prêtre observa avec émerveillement : « À force de bienfaits, le christianisme règne à tous les niveaux de la société ! »
Mais ne nous leurrons pas : tant de fruits ne se cueillent que sur l’arbre de la Croix. Entre autres pénitences, celui qui avait pris comme résolution de ne jamais perdre son temps et qui ne manquait jamais d’inviter ses fidèles à réciter l’Ave Maria, ne dormait que cinq heures par nuit. De plus, la masse impressionnante d’écrits soigneusement rédigés – mandements, directions, requêtes, correspondance – témoigne de la multitude des soucis qui ont blanchi prématurément sa chevelure. « Accablé de besognes et de soucis de toutes sortes, Mgr Bourget restait pourtant d’un abord facile : le visiteur même importun ne semblait pas le contrarier ; dans les réunions intimes, il se révélait un causeur intarissable, ne ratant pas l’occasion d’une taquinerie propre à susciter une repartie qui le mettait en joie quand l’un des assistants faisait mouche... même à ses dépens ! »
En outre, sa piété démonstrative aimait rassembler en de grandes processions populaires les confréries et son clergé : vénération publique de reliques, Fête-Dieu, Exercice des Quarante-Heures… Il encouragea les adorations nocturnes et implanta aussi la dévotion du chemin de Croix. C’est ainsi que Montréal revivait progressivement à l’heure de Ville-Marie, entraînant dans son sillage les diocèses voisins.
LA LUTTE CONTRE LE LIBÉRALISME
C’est dans ces années-là que Mgr Bourget amorce, de conserve avec Pie IX qu’il vénère, la lutte implacable contre le progrès effrayant des idées révolutionnaires, et plus particulièrement contre le libéralisme.
En 1848, année de révolutions qui bouleversent l’Europe, Mgr Bourget se rend compte que ces erreurs pernicieuses se répandent au Canada et plus encore aux États-Unis. Face à l’accroissement rapide de la population, il se détermine à favoriser la colonisation catholique des régions inexploitées ou faiblement occupées par les protestants, afin de freiner l’exode.
C’est la raison pour laquelle il approuve dans un premier temps des organisations telles que la Société des établissements canadiens des townships, fondée par l’Institut canadien, qui est à la fois un centre culturel philanthropique, un cercle littéraire et un forum de pensée, mais qui encourage l’émigration des pauvres de Montréal vers les terres de colonisation. Toutefois, dès que Mgr Bourget s’aperçoit que l’Institut est gagné aux idées libérales agitées par Lamennais, le prêtre apostat, il retire son approbation ; du coup, les Rouges, anticléricaux descendant en droite ligne des Patriotes, et partisans de l’anéantissement des États pontificaux, y accentuent leur influence. Le prélat se rend compte alors que le péril contre la foi catholique et l’Église est aussi grand au Canada, où la révolte des Patriotes n’est vieille que de dix ans, qu’en Europe. C’est pourquoi, il considère comme un de ses devoirs les plus impératifs de dénoncer, condamner et si possible éliminer ce nid de révolution antichrétienne qu’est l’Institut canadien.
Par son mandement du 18 janvier 1849, il met fermement en garde les fidèles contre le journal l’Avenir et leur demande instamment de prier pour le Saint-Père, le vénéré Pie IX. Très largement obéi par ses diocésains qui lui doivent tant de bienfaits, il n’hésite pas à prendre position sur les enjeux politiques ; c’est ainsi qu’il appuie ouvertement le ministre libéral-conservateur Lafontaine, plus favorable aux intérêts de l’Église que les Rouges, qui réclament la sécularisation de l’enseignement. Il ne conçoit pas que des politiciens, représentant une population majoritairement catholique, puissent mener leur jeu politique en toute autonomie, sans avoir à se préoccuper de la Loi du Christ et des intérêts de l’Église. Comme Lafontaine sait bien à qui il doit la bonne part de l’électorat canadien-français qui le soutient, il veillera donc à ce que la législation protège les droits de l’Église et la loi morale catholique.
Son désaveu de la Société des établissements canadiens des townships n’a pas fait oublier à l’évêque de Montréal la nécessité de la colonisation, pourvu qu’elle soit ouvertement catholique. En 1850, il préside à la fondation de l’Association pour la colonisation des Cantons de l’Est. Et c’est avec sa bénédiction que le curé Labelle commence à entrevoir et à organiser la mise en valeur des territoires au nord de Montréal.
Par charité, mais aussi pour que les Rouges ne puissent pas s’en faire un tremplin électoral, Mgr Bourget veut soulager au mieux les misères que le capitalisme anglo-protestant engendre dès que l’industrie se développe. Il encourage les Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, les congrégations religieuses vouées aux pauvres, et fonde l’hospice de l’Enfant-Jésus, seul institut au Canada destiné aux sourds-muets.
Enfin et surtout, il s’acharne dans le domaine de l’éducation pour qu’une université puisse former une élite catholique apte à défendre la chrétienté canadienne-française des erreurs révolutionnaires. C’est en 1852 qu’il convainc ses confrères de jeter les bases de l’Université Laval à Québec. Malheureusement, faute de moyens, cette université va naître et se développer dans le giron du Séminaire de Québec, déjà très contaminé par les principes démocratiques, et Mgr Bourget sera empêché d’y exercer l’influence qui aurait dû être la sienne. Cela aura les terribles conséquences que nous verrons dans un prochain chapitre.
Revenons à Montréal. Le 8 juillet 1852, un terrible incendie dévaste la ville, jetant plus de dix mille personnes à la rue. Mgr Bourget y perd son archevêché et sa cathédrale, et doit s’abriter comme le dernier de ses fidèles... au “ Refuge de la Providence ”, chez mère Gamelin ! Loin de l’abattre, cette épreuve galvanise son courage : il ne songe qu’à reconstruire, et en plus grand. Le temps presse, en effet, car les Rouges de l’Institut canadien redressent la tête et, en 1854, cherchent à faire élire des députés. Mgr Bourget démasque leur propagande pour en prémunir ses diocésains.
UN ULTRAMONTANISME DE CONQUÊTE
Cette même année, il entreprend un long séjour en Europe, notamment pour représenter l’épiscopat canadien à la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception. À son retour, il traduit son attachement à Rome en adoptant le rite romain dans la liturgie du diocèse, et il grave sa piété à la Chaire de Pierre dans les plans de sa nouvelle cathédrale, qu’il fait bâtir sur le modèle de la basilique vaticane, en plein cœur du quartier des affaires anglo-protestant. Le message est clair : le Christ doit régner partout, et il l’emportera sur ces puissances financières, ennemies de l’Église.
Afin de contrer l’influence des libéraux, Mgr Bourget encourage le cercle Ville-Marie des Sulpiciens à conjuguer ses efforts avec l’Union catholique des Jésuites dans les domaines littéraire, économique, social, artistique ; c’est ainsi que le bulletin L’Ordre voit le jour en novembre 1858.
L’évêque de Montréal rédige au début de la même année, coup sur coup, trois lettres pastorales contre le libéralisme de l’Institut canadien. La force de sa démonstration ébranle certains sympathisants et crée une division en son sein. Il obtient même qu’on lui fournisse la liste des livres et des lecteurs de la bibliothèque de l’Institut ! C’est dire son autorité morale et son prestige incontestés.
Avec un tel chef, on ne s’étonne pas que le Canada français se mobilise lorsqu’il apprend les progrès de Garibaldi contre les États pontificaux. Dès 1860, le saint évêque adresse à son clergé des lettres pastorales qui expliquent soigneusement la nécessaire indépendance des États pontificaux et leur défense. Il enthousiasme tant ses fidèles pour la cause du Saint-Père qu’en huit ans, 507 jeunes canadiens vont s’enrôler dans les zouaves pontificaux et se rendre à Rome, à leurs frais, aux côtés des Français, des Irlandais et des Belges ; ailleurs, on se contentera de cotiser au denier de Saint-Pierre.
Dans ce climat ultramontain, les instituts religieux ne sont pas en reste, telles les Sœurs du Précieux Sang, fondées par la bienheureuse Catherine-Aurélie Caouette, qui veulent travailler avec ardeur et amour « dans le Vaisseau agité de l’Église pour prier, souffrir de ses blessures profondes et brûler de donner leur sang et sacrifier leur vie pour la défense de sa sainte cause. »
Publié en 1864, le Syllabus conforte de par le monde les bons évêques qui attendaient du Saint-Père un tel document énonçant clairement les erreurs modernes. Avec une telle arme, Mgr Bourget va pouvoir venir à bout de ce qui reste de l’Institut canadien, dont les derniers partisans s’employaient à faire annuler leur condamnation par Rome. En 1869, Mgr Bourget obtient au contraire la mise à l’Index de leurs publications et peut les excommunier. Les libéraux-catholiques ne semblent plus pouvoir se relever de ce coup fatal.
Le Bas-Canada est redevenu terre catholique, une chrétienté sous la couronne anglaise ; il le doit à sa vraie Reine : l’Immaculée toujours vierge et à son fidèle instrument, Mgr Ignace Bourget.



