| Rédaction : Abbé Georges de Nantes | N° 85 – Septembre 2009 |
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CAMP NOTRE-DAME DE FATIMA 2009
L’ÉGLISE EN PROIE À LA GRANDE APOSTASIE
(1978-1988)
LE PAPE JEAN-PAUL Ier,
OU JOSEPH VENDU PAR SES FRÈRES
Après avoir étudié l’an dernier la période qui a suivi le Concile, de 1966 à 1978, où l’Église s’est trouvée « attaquée de toutes parts », nous en sommes arrivés à 1978, à l’élection du cardinal Albino Luciani au souverain pontificat, presque à l’unanimité, le 26 août. Il prit le nom de Jean-Paul Ier.
Seuls, quelques cardinaux progressistes, tel Koenig qui sera artisan de l’élection de son successeur, Karol Wojtyla, furent désappointés par le choix du conclave et tentèrent de s’y opposer. Mais, après leur échec, ils ne manifestèrent publiquement aucune réserve.
Il faut dire que les années de l’après-Concile furent marquées par un effondrement de l’Église. L’apostasie conciliaire produisait ses fruits, par exemple dans le clergé : en vingt ans, de 1965 à 1985, soixante-dix mille prêtres défroquèrent. Dans cette conjoncture, alors que les esprits lucides étaient tentés de désespérer de l’avenir de l’Église, notre Père réagissait en manifestant sa foi en l’indéfectibilité de l’Église. Il était convaincu que ses perfections, spécialement sa sainteté et son infaillibilité, ne pourraient demeurer définitivement obscurcies. Et donc ce qu’un mauvais Pape avait détruit, un autre Pape le restaurerait.
Son espérance toute surnaturelle s’accordait avec son analyse empirique de la situation. Il prévoyait qu’à la mort de Paul VI les membres du conclave éliraient un bon Pape catholique, dans le désir d’une autorité ferme qui remette de l’ordre dans l’Église.
Au conclave, expliquait-il, les cardinaux écarteront les extrêmes. Ni un réactionnaire, tel Siri, ni un aventurier démagogue, tel Suenens... Ils choisiront un témoin de la majorité modérée de Vatican II qui soit un homme de grande science, dénué de parti pris. « Mais un homme fort auquel tous puissent remettre le dossier complet de la faillite. » Et de pronostiquer l’élection du « cardinal Felici » qui s’était distingué pour sa défense de la loi catholique au synode de 1971 (CRC n° 60, p. 1).
Au cours d’une conférence de l’hiver 1977-1978, notre Père ajouta : « Felici, ou un autre cardinal italien, inconnu de nous, qui paraîtra au conclave un autre Pie X, par exemple son successeur à Venise, le cardinal Luciani. »
Quelques mois plus tard, après la mort de Paul VI, survenue le 6 août, le cardinal Albino Luciani était élu sur le Siège de Pierre, dès le deuxième jour du conclave, le samedi 26 août 1978.
« Tout le monde se rappelle son sourire, écrit David Yallop. Après la mélancolie et la souffrance de Paul VI, le contraste provoqua un choc extraordinaire. »
UN SOURIRE HÉROÏQUE.
Dans son éditorial, au lendemain de l’élection du nouveau Pape, notre Père exultait : « C’est étonnant, c’est merveilleux [...]. Sous ce visage souriant, dans cette sage sainteté qui révèle le disciple fervent de saint François de Sales, tous ont vu, admiré, accepté et aimé ces deux vertus majeures : une rigueur doctrinale et morale inflexible, qu’adoucit une grande bonté pour les personnes et surtout les plus pauvres. » (“ Un autre saint Pie X qui s’ignore ”, CRC n° 133, septembre 1978, p. 3)
Le nouveau Pape enthousiasma les humbles fidèles par la forme même de ses allocutions émaillées d’images, d’anecdotes, de souvenirs, d’aphorismes, de paraboles. « Comme il prêche bien ! On comprend tout ce qu’il dit », s’exclamait une femme du peuple, devant un cardinal.
Notre Père a très vite aimé Jean-Paul Ier parce que la religion paraissait ou plutôt resplendissait de nouveau, après vingt ans de noirceur (1958-1978), dans ses gestes, ses prières, ses paroles.
Pour sa première audience générale du mercredi, le 6 septembre 1978, Jean-Paul Ier prêcha sur l’humilité.
Ainsi commençait-il à purifier l’Église de « l’orgueil des réformateurs » dénoncé par l’abbé de Nantes dans sa Lettre à sa sainteté le pape Paul VI, numéro 1 de la Contre-Réforme catholique :
« Devant Dieu, l’attitude du juste est celle d’Abraham qui a dit : “ Je ne suis que poussière et cendre devant toi, ô Seigneur ! ” Nous devons nous sentir petits devant Dieu. Quand je dis : “ Seigneur, je crois ”, je n’ai aucune honte à me sentir comme un petit enfant devant sa maman ; on croit en sa maman ; je crois au Seigneur, à ce qu’il m’a révélé. »
Après avoir parlé de la foi le 13 septembre, sa prédication sur l’espérance chrétienne, la semaine suivante, révélait sa joie intime de se savoir « emporté dans une destinée de salut qui débouchera un jour sur le Paradis [...]. Je voudrais, expliquait-il, que vous ayez lu une homélie prononcée par saint Augustin, le jour de Pâques, sur l’alleluia. Le vrai alleluia, dit-il, nous le chanterons au Paradis. Ce sera l’alleluia de l’amour plénier. Ici-bas, nous chantons l’alleluia de l’amour encore inassouvi, l’alleluia de l’espérance. »
Enfin, le 27 septembre, Jean-Paul Ier poursuivit son enseignement très évangélique en parlant de la troisième vertu théologale : la charité, toujours avec la même joyeuse simplicité.
« En somme, aimer veut dire voyager [comme Paul VI, Très Saint-Père ? ], courir avec son cœur vers l’objet aimé. L’Imitation de Jésus-Christ dit : “ Celui qui aime court, vole, déborde de joie. ” (l. 3, chap. 5, 4) Aimer Dieu, c’est donc voyager avec le cœur vers Dieu. C’est un très beau voyage. Quand j’étais enfant, je m’extasiais devant les voyages décrits par Jules Verne : Vingt Mille Lieues sous les mers, De la Terre à la Lune, Le Tour du monde en quatre-vingts jours, etc. Mais les voyages de l’amour de Dieu sont beaucoup plus intéressants. On en trouve le récit dans les vies de saints. Saint Vincent de Paul, par exemple, dont nous célébrons aujourd’hui la fête, est un géant de la charité [...].
« Ce voyage comporte aussi des sacrifices, mais ceux-ci ne doivent pas nous arrêter. Jésus est en croix. Veux-tu l’embrasser ? Tu ne peux alors faire moins que te pencher sur la croix, te laisser piquer par une épine de la couronne qui est sur sa tête (cf. Saint François de Sales, Œuvres, Annecy, t. 21, p. 153). »
Des épines, des croix, ce Pape souriant en rencontrait sur son chemin. Mgr Martin, préfet de la Maison pontificale, notait dans son Journal dès le 28 août :
« Le Pape n’est pas dupe des acclamations populaires. Il m’a rappelé celles qui accueillirent Pie IX [ à son avènement ], en ajoutant : “ Et puis vinrent les croix ! Pour moi, les premières sont déjà venues ”. »
« Voyez-vous, confiait encore le Saint-Père, je souris toujours, mais, croyez-moi, à l’intérieur je souffre. »
Son sourire, et même son grand rire joyeux, où parfois perçait une forte émotion, était la manifestation de son inaltérable simplicité, mais aussi une affirmation de don de soi héroïque, de confiance en Dieu, en l’Église.
L’HUMILITÉ SELON JEAN-PAUL Ier
Mgr Albino Luciani était convaincu que la société chrétienne avait un urgent besoin d’être réformée, de subir la réforme classique des mœurs in capite et in membris, comme on disait autrefois, c’est-à-dire d’une réforme au nom de la tradition de l’Église pour réprimer les erreurs, corriger les abus, effacer les fautes de la tête et des membres de l’Église. Pour promouvoir cette réforme des mœurs, la première des vertus sacerdotales que Mgr Luciani recommandait à ses prêtres, était l’humilité.
L’HUMILITÉ SACERDOTALE. »
« 7 Juin 1960. J’ai de la sympathie pour le psaume 130. Quand je le rencontre, aux vêpres du mercredi, je lui fais fête, parce qu’il est bref et qu’il me donne des conseils et éveille un attrait pour la vie humble. Voyons-le donc, verset par verset.
« Domine, non superbit cor meum... »
« Ici, d’habitude, je n’ai pas le courage de répondre par une affirmation sans ambages... Car il se pourrait alors que le Seigneur me dise : “ Menteur ! ” Je me limite à traduire cela, mentalement, ainsi : Seigneur, je désire vraiment que mon cœur ne se laisse pas entraîner à des pensées d’orgueil !
« “ C’est trop peu pour un évêque ! ” direz-vous. Je le sais et ce n’est pas faute d’avoir essayé, moi aussi, d’être plus humble, mais j’ai dû constater que l’orgueil est un véritable renard : il feint de dormir, puis, sans crier gare, il bondit sur les poules, vif comme l’éclair. C’est comme ça. J’ai sonné cent fois le glas de mon orgueil : dans la ferveur de quelque rite funéraire, je me suis figuré l’avoir enterré à deux mètres sous terre par autant de “ requiescat ” ; mais à la première occasion, il est ressorti plus fort que jamais, et j’ai senti que les critiques me titillaient, que les louanges me plaisaient et que j’étais désespérément soucieux de ce que les autres allaient penser de moi.
« Comment vous tirez-vous de situations de ce genre, vous autres ?
« Je cherche quant à moi à changer de cap, m’efforçant de me remettre en tête les enseignements des maîtres. La première vertu ? C’est l’humilité, dit saint Augustin. La seconde ? Encore l’humilité. La troisième ? Toujours l’humilité. “ Un char de bonnes œuvres guidées par l’orgueil, avertit saint Grégoire de Nysse, conduit à l’enfer ; un char de fautes conduit par l’humilité, mène au Paradis. ” Saint François de Sales complète : “ Les autres vertus, sans l’humilité, sont comme un peu de poussière dans le creux de la main ; le premier souffle du vent la disperse. ”
« J’ai entendu dire que ces principes devaient vraiment être des principes et non des conventions ou de pieuses intentions, parce que nous autres prêtres, nous sommes exposés à l’orgueil : on nous donne beaucoup de marques de respect ; on nous appelle Révérend, Très Révérend, Monsignore ; notre bonté est facilement exagérée ; un sermon à peine passable est loué comme un chef-d’œuvre d’éloquence. Nous sommes exposés, je le répète. Dans “ Choses vues ” Oietti laisse échapper, précisément, que l’orgueil est une qualité éminemment ecclésiastique, naturelle (c’est lui qui le dit) en qui se sent l’élu de Dieu ou du peuple, et il cite comme typique, le cas du pape Alexandre III, devant qui Frédéric Barberousse, agenouillé à ses pieds, murmurait : “ Je rends hommage non pas à toi mais à Pierre ”, lui précisa haut et clair : “ Et à moi et à Pierre ! ”
« Reprenons l’adage, antique mais toujours valable, de saint Paul pour nous remettre sur le droit chemin : “ Quid autem habes quod non accepisti ? ” (1 Co 4, 7) Cela t’appartient-il à toi ? Supposez que l’ânon, qui portait Jésus le jour des Rameaux, en entendant les applaudissements de la foule se soit enorgueilli et, inclinant la tête, ait commencé à remercier à droite et à gauche, saluant comme une “ prima donna ” de théâtre, quelle hilarité aurait-il suscité ! C’est ce que dit d’ailleurs saint Augustin : “ Asellus portabat, numquid asellus laudabatur ? ” Nous avons exactement la même attitude que l’âne, lorsque nous nous montons le col de superbe, pour quelque chose de bon et de beau que nous portons sur nous.
« À l’attitude adoptée, s’ajoute le risque que nous prenons de nous mettre contre Dieu, dont la politique va décidément contre les superbes et qui apporte tout son soutien aux humbles.
« Isaïe (14, 3 et versets suivants) dit : “ Un jour viendra, ô Jérusalem ! où tu te moqueras du roi de Babylone et tu lui chanteras une chanson de ce genre : Mon cher roi, toi qui hier étais au faîte de ta puissance, plein d’arrogance, à annoncer les aurores, comment se fait-il que tu aies été précipité à terre ? Tu disais en ton cœur : Je monterai au ciel, au-dessus des astres de Dieu j’élèverai mon trône... Je monterai sur la cime des nuages, je serai semblable au Très Haut ! Tu seras au contraire précipité dans l’abîme et ils viendront te voir, ils se baisseront vers toi, et te diront : Numquid iste est vir, qui conturbavit terram ? Est-ce là le fameux homme, celui qui a fait trembler tant de gens ? ”
« C’est pareil de nos jours : les hommes célèbres, les perturbateurs qui sévissent aujourd’hui, s’enflent d’importance ; ce sont les nouveaux Nabuchodonosor (Dn 3), qui érigent des monuments, dans cette intention : Que l’on voie comme ils sont forts, capables, entreprenants ! Les pauvres petits ! Et puis trois enfants sortent d’une certaine fournaise et font sauter en l’air tous ces rêves de grandeur.
« Et puis on se souvient des paroles de Dieu à Édom : “ ... Si exaltatus fueris ut aquila et si inter sidera posueris nidum tuum, inde detraham te. ” (Ab 4) Le Seigneur les déniche même parmi les étoiles, et provoque leur chute ! Et au contraire, il fait monter en haut ceux qui préfèrent rester en bas, avec des promesses très claires : Qui se humiliat exaltabitur (Lc 18, 14) ; exaltavit humiles (Lc 1, 52) ; ascende superius (Lc 14, 10) ; erunt novissimi primi (Mt 19, 39). » (Œuvres complètes du pape Jean-Paul Ier, t. 2, p. 103-104)
On remarque la convergence de la prédication du jeune évêque avec celle de notre Père qui, en ces mêmes années, dénonçait l’orgueil comme « la racine profonde de tous les maux de ce temps » (article 22 de la Règle provisoire des Petits frères du Sacré-Cœur de Villemaur). Et ce fut le thème de l’une de ses premières Lettres à mes amis :
« L’humilité est la servante de toutes les vertus. Qu’il s’agisse de la foi, l’espérance et la charité, ces dons par lesquels Dieu nous élève jusqu’à lui, ou de la prudence, la force, la justice, la tempérance qui règlent toutes nos actions, toutes réclament pour se développer le bon terreau de l’humilité. Mais cette vertu est bien contraire à l’esprit de notre monde moderne [...]. Il est admirable que l’humble ne laisse rien perdre de ce que les autres lui apportent et donnent de vérité et de bonté. Il entre sans résistance ni fausse manœuvre dans les voies de la divine Sagesse. Oui, l’humilité précède la gloire, et Jésus nous en est le plus touchant exemple lui qui se voulut dépouillé de sa majesté et de toute humaine grandeur et mérita, pour cet abaissement, d’être adoré par tous ses frères humains comme le Seigneur de Gloire. » (Lettre à mes amis n° 18, été 1957)
UNE RENAISSANCE CATHOLIQUE SPONTANÉE.
Les dons et les charismes extraordinaires de Jean-Paul Ier pour toucher et réchauffer les cœurs provoquèrent, dès les premiers jours du pontificat, une renaissance catholique spontanée, célébrée par notre Père :
« Ce Pape religieux et ferme dans la foi, si bon, si gracieux, par sa seule apparition a refait l’unité cordiale du peuple chrétien, sur l’essentiel qui est le culte de Dieu, la foi en lui, la piété personnelle et le labeur des vertus, surtout l’amour fraternel. Et l’Église s’est sentie revivre, délivrée du carcan des nouveautés postconciliaires, de la tyrannie des intellectuels réformistes, des exigences insupportables de l’ouverture au monde. »
Le mois suivant, après sa disparition :
« Nos chefs de cercle nous annonçaient déjà, dans les paroisses, de la part des prêtres, dans les monastères, dans la presse catholique, un retour non pas contraint mais spontané, mais joyeux, à la religion toute pure, celle d’autrefois. » (“ Le saint que Dieu nous a donné ”, CRC n° 134)
En écoutant Jean-Paul Ier, l’abbé de Nantes notait encore maints propos qui, avec gentillesse et humour, allaient à la remise à l’endroit d’idées que les quinze ans écoulés avaient tenues à l’envers. Il s’en disait « fondé à croire que les temps d’avant la réforme conciliaire étaient revenus ; donc que la tradition n’avait subi de césure que partielle, plus apparente que réelle. L’Église allait récupérer la “ Lampe merveilleuse d’Aladin ” que, sottement, sa femme avait cédée au magicien. »
Cette histoire de La lampe d’Aladin, l’archevêque de Venise l’avait utilisée comme l’allégorie du changement des catéchismes :
« Le magicien, à un certain moment, veut sa revanche. Il passe dans les rues en criant : “ J’échange des lampes neuves contre des vieilles. ” Cela semble une excellente affaire, en réalité c’est une filouterie. La femme d’Aladin est crédule et s’y laisse prendre. Pendant l’absence de son mari, elle monte au grenier, prend la lampe dont elle ne connaît pas les pouvoirs surnaturels, et la donne au magicien. Le chenapan s’en empare en lui abandonnant en échange toutes ses lampes de cuivre étincelant, sans aucune valeur.
« La chose se répète : de temps en temps passe un magicien, mystique, philosophe ou homme politique, et il offre d’échanger de la marchandise. Attention ! Les idées offertes par certains magiciens, même si elles brillent, ne sont que du cuivre et n’ont qu’un temps. Celles qu’ils appellent vieilles et dépassées sont souvent des idées de Dieu, dont il est écrit qu’elles ne passeront pas. »
Toutefois, Jean-Paul Ier paraissait impressionné par certaines idées dites modernes, et il ne voyait pas clairement comment résoudre les difficultés doctrinales et morales qu’elles soulèvent. Dans son homélie du 23 septembre, à Saint-Jean-de-Latran, il en fit confidence avec beaucoup de modestie :
« La deuxième lecture, des extraits du dernier chapitre de l’épître aux Hébreux, s’applique aux fidèles de Rome. J’avoue que ce qu’elle dit de l’obéissance m’embarrasse un peu. Il est difficile, aujourd’hui, de convaincre quand on met dans la balance les droits de la personne humaine et les droits de l’autorité et de la loi ! »
Ainsi, Jean-Paul Ier mettait déjà le doigt sur la plaie, sans savoir comment la soigner. Il n’était pas un docteur de la foi ayant conçu une vaste synthèse permettant d’opposer aux erreurs modernes un corps de doctrine catholique renouvelé, “ total ”.
Mais notre Père était ce “ docteur ” ; il préparait ce corps de doctrine, comme nous le verrons pendant ce camp.
Cependant, dégagé par son élévation au souverain pontificat de l’obéissance aveugle que sa modestie l’avait porté à vouer aux papes Jean XXIII et Paul VI, Albino Luciani était prêt, avec l’assistance du Saint-Esprit, et fort de sa volonté de satisfaire à la grande discipline de l’Église et aux exigences de la Tradition, à revenir sur certaines nouveautés du concile Vatican II, voire à rétracter certaines de ses erreurs.
Certes, reconnaissait notre Père, Jean-Paul Ier prétend accepter tout l’héritage de Paul VI et du concile Vatican II, mais « quand il se trouvera affronté dans des discussions dogmatiques entre la vérité d’hier et celle d’avant-hier, il se retrouvera lui-même en face de Dieu et, soyez sans crainte, c’est la vérité catholique traditionnelle qui triomphera ».
DE SAINT PIE X À JEAN-PAUL Ier
LE pape Jean-Paul Ier se voulait tellement accordé aux moindres désirs du Cœur Immaculé de Marie qu’il avait promis : « Si je vis, je retournerai à Fatima pour consacrer le monde et particulièrement les peuples de la Russie à la Sainte Vierge, selon les indications que celle-ci a données à sœur Lucie. »
« Si je vis... », comme s’il était averti qu’il ne vivrait pas. Cette parole montre qu’il connaissait le troisième Secret où l’on voit l’ « évêque vêtu de Blanc tué par un groupe de soldats qui lui tirèrent plusieurs coups et des flèches ».
De saint Pie X, notre Père a écrit : « Ils l’ont assassiné. Comme saint Augustin le dit des juifs qui firent crucifier Jésus, ils l’ont tué par leurs langues mensongères. » (CRC n° 96, septembre 1975, p. 14) Sur ce point aussi, Jean-Paul Ier fut un autre saint Pie X qui s’ignore. Il faut dire qu’il s’était tellement appliqué à lui ressembler pendant sa vie, que cela était, pour ainsi dire, prévisible...
Le 28 mai 1978, à trois mois de son élévation au trône de Pierre, il prononçait l’homélie de la Fête-Dieu à Venise :
« Dans la première lecture (Dt 8, 2-3, 14-16), nous avons entendu Moïse parler de la manne. Dans la troisième (Jn 6, 51-59) nous avons entendu Jésus. Celle dont parlait Moïse, dit-il, est l’ancienne manne. Il en existe une nouvelle, la mienne : mon corps, mon sang. L’ancienne manne était nourriture pour le corps, la nouvelle est nourriture pour l’âme ; l’ancienne a permis de survivre un certain temps, la nouvelle donne la vie éternelle. Nous le croyons : cette manne, cette nourriture est la très sainte Eucharistie, et nous sommes ici ce soir pour lui rendre un honneur solennel.
« Mais si le Corps du Seigneur est nourriture pour nous, avec quelle fréquence devons-nous le recevoir ? On s’est disputé à ce sujet au siècle dernier.
« Élu ensuite Pape, saint Pie X prit, le 20 décembre 1905, un décret pour mettre fin à tout doute en faveur de la communion de chaque jour, en semaine. Dieu le désire, disait-il, et les chrétiens des premiers siècles la pratiquaient, le concile de Trente l’a recommandée. Le Corps de Notre-Seigneur, ajoutait-il, n’est pas une récompense pour le degré de sainteté que l’on aurait atteint, une espèce de médaille du mérite. C’est un pain, un médicament, en ont besoin les saints, les forts. En ont encore plus besoin les faibles et les pécheurs. La sainte communion, ajoutait-il encore, est la voie la plus facile pour aller au Ciel. Il y en a d’autres : l’innocence, par exemple, mais c’est d’habitude celle des petits enfants ; la pénitence, mais elle nous fait peur ; la patience généreuse en supportant les peines de la vie, mais quand ces dernières s’approchent de nous, nous pleurons et prions d’en être délivrés... La route la plus sûre, la plus facile, la plus rapide est l’Eucharistie. Tous peuvent la prendre ; il suffit qu’ils soient en état de grâce et qu’ils aient une intention droite.
« Pie X fit un geste encore plus décisif : il ouvrit tout grand le tabernacle et dit aux petits enfants : “ Vous aussi, petits amis de Dieu, avancez, venez recevoir le Seigneur, vous y avez droit et en avez besoin. Vous y avez droit parce que vous êtes innocents, et besoin, dans la perspective d’affronter les batailles de la vie. ” Le geste, à l’époque, parut audacieux à certains et ils le firent savoir. Mais le pape de dire : “ Tranquillisez-vous, j’en prends toute la responsabilité. ”
« J’ai rappelé le souvenir de saint Pie X. Durant neuf années de suite, lorsqu’il était patriarche de Venise, il est sorti de cette basilique pour la procession du Très Saint-Sacrement. Cherchons à vivre les enseignements divins sur l’Eucharistie qu’il a rappelés de si belle manière.
« Nous ne pouvons nous maintenir dans le bien, au milieu de tant de périls, si nous ne nous tenons pas très près du Seigneur. Pierina Morosini, une ouvrière de Bergame, s’est laissé tuer à l’âge de vingt-cinq ans plutôt que de consentir au mal. Ce qui l’avait préparée à une telle fermeté, c’est l’Eucharistie ! Comme elle habitait loin de l’église, elle se levait chaque matin à 4 heures ; à 5 heures 15 elle recevait la sainte communion pour arriver ponctuellement à son usine à 6 heures. Elle faisait chaque jour une heure d’adoration et rendait compte chaque mois de son âme à son directeur spirituel.
« Pie X était très large pour accorder la permission de la communion quotidienne, mais il ne transigeait pas sur le fait qu’il fallait avoir retrouvé l’état de grâce, si c’était nécessaire, par la confession. Il semble, au contraire, qu’aujourd’hui certains soient trop laxistes sur ce point : ils reçoivent l’Eucharistie avec la même légèreté avec laquelle ils plongent un doigt dans l’eau bénite pour se signer, sans s’y être préparés dignement, et sans faire d’action de grâces.
« On nous parle beaucoup de la Bible. Eh bien ! Avant de nous approcher de la Table sainte, nous devrions répéter du fond du cœur les paroles bibliques du centurion : “ Seigneur je ne suis pas digne ...”, du fils prodigue : “ J’ai péché ”, de la Cananéenne : “ Quelques miettes aussi pour les petits chiens... ” Et après avoir reçu en soi le Seigneur, on devrait avoir les sentiments de Zachée et des deux sœurs Marthe et Marie qui ont reçu le Seigneur chez eux.
« Une sorte de primat eucharistique revient aussi à Venise par son histoire. Ce fut le pape Urbain IV qui étendit [ par décret ] la fête du Corpus Domini à l’Église universelle. On était en 1264, mais Urbain venant à décéder subitement, son décret demeura lettre morte jusqu’en 1314, quand le pape Clément V le remit en vigueur. Venise toutefois, n’attendit pas 1314. Dès 1285, la cité célébra la fête du Corpus Domini avec une grande solennité. La fête tombait en mai ou en juin, période où se trouvaient à Venise beaucoup de pèlerins en attente d’embarquer pour la Terre sainte. La République [ de Venise] associait chaque année ces pèlerins à la procession, leur donnant des places d’honneur et des présents, signe de l’affection chrétienne.
« Dans sa jolie poésie “ La Madone vêtue de bleu ”, Renato Simoni imagine que, de nuit, Pie X sort du Paradis durant la bataille du Piave, et vient bavarder avec la Vierge dans une petite église de Vénétie. Le canon tonne, les obus éclatent près de la chapelle, il y a beaucoup de morts et de blessés et d’églises en ruine, la madone pleure, et alors...
adresse cette prière aux soldats :
Salut Italie ! Les petits tenez bon !
Vive l’Italie !
Et il s’en retourne au Ciel. ”
« C’est un conte. Mais de nos jours, la situation ressemble à celle d’alors : tant de coups de feu, tant de prises d’otages, tant de désordres. À ses concitoyens de Venise le vieux Pape fait parvenir son cri de ralliement : “ Les enfants, tenez bon ! ” Soyez fermes dans la foi de vos pères ! Solides à prodiguer l’instruction religieuse ! Inébranlables devant les séductions du mal, grâce aux communions fréquentes et aux confessions bien faites ! »... du premier samedi du mois, selon les petites demandes de Notre-Dame, c’est ce qu’il aurait ajouté s’il avait vécu puisqu’il voulait obéir à Notre-Dame de Fatima. Obéissons au Cœur Immaculé de Marie sans attendre la permission du Pape.
PREMIÈRE PARTIE
ALBINO LUCIANI À L’ÉCOLE DE SAINT PIE X
Albino Luciani ressemblait comme un frère à Giuseppe Sarto issu, comme lui, d’une famille pauvre de Vénétie, et qui devint Pape sous le nom de Pie X.
« D’abord, le plus évident, remarquait notre Père, est l’identité de ces deux vocations de prêtres, s’acheminant par une ascension régulière, de degré en degré, vers le sommet des honneurs et des charges ecclésiastiques. Le point de départ est pourtant si modeste et l’ambition si évidemment absente, en l’un comme en l’autre, que le mot de “ carrière ” serait déplacé. » (Jean-Paul Ier, le Pape du Secret, p. 279)
Ce parallèle paraît bien dans le film que nous avons réalisé l’année de la divulgation du Secret (“ L’élu de Notre-Dame ”, af 18, nov. 2000). Les exemples abondent, confirmant cette intuition première de notre Père, vérifiée par tout ce que nous avons appris par la suite.
« Toute la jeunesse d’Albino Luciani, écrivait notre Père en décembre 1978, s’est abreuvée aux sources vives de l’ancienne religion restaurée avec vigueur, surtout en Italie, par saint Pie X. » (CRC n° 136, p. 5)
On ne pouvait mieux dire puisque, au grand séminaire de Belluno, où Luciani reçut sa formation, le corps professoral avait été entièrement renouvelé en 1909, afin d’en chasser les modernistes.
Nous avons beaucoup de témoignages édifiants sur la vie au séminaire du jeune Albino qui se disait « amoureux de l’Église ».
« Il était le plus doué parmi ses compagnons qui n’étaient déjà pas dépourvus d’intelligence, écrit l’un de ses professeurs. Mais il ne faisait pas étalage de sa supériorité. Il semblait ne pas se rendre compte des dons qu’il possédait. »
« Il ne travaillait pas pour lui, raconte un de ses amis. La porte de sa chambre demeurait ouverte et il se montrait toujours disponible pour donner des explications. »
« On le voyait aimable, tranquille, serein, sauf si vous affirmiez quelque chose d’inexact, auquel cas il bondissait comme un ressort. J’ai appris qu’en face de lui, il fallait choisir ses mots. À la moindre réflexion confuse, on était en danger avec lui. »
Ordonné prêtre, il entra, comme l’avait fait don Sarto, dans l’Union apostolique du clergé qui imposait à ses membres un règlement de vie. Voici la formule d’engagement :
« Pour la plus grande gloire de Dieu et pour œuvrer avec une plus grande efficacité à ma sanctification et au salut des âmes, j’adhère librement à cette union et, de tout mon cœur, je m’offre moi-même et je me consacre au Sacré-Cœur de Jésus, par l’intercession de Marie. »
Ses souvenirs de jeune vicaire d’Agordo révèlent son bon cœur. On le sent ému aux larmes quand il évoque la vie laborieuse, tellement pénible, de ses anciens paroissiens :
« Sur le chemin, je croisais les ouvriers qui rentraient de la mine, couverts de sueur et de poussière. Pauvres gens ! Que de sacrifices !
« Je n’avais pas d’argent. Je crois avoir été un vicaire aux poches toujours vides. Cependant, ces années comptent parmi les plus belles de mon sacerdoce. »
Deux ans seulement après son ordination sacerdotale, il est nommé vice-recteur du séminaire de Belluno. « Peu de gens le connaissaient en dehors du séminaire, indique son ancien recteur, car il ne voulait pas avoir un “ rôle de premier plan ”. Il passait de longs moments dans la bibliothèque du séminaire, très fournie, à préparer ses cours ou ses homélies pour enseigner la théologie la plus stricte et la plus savante en un langage accessible à tous. »
Alors que ce professeur, tellement aimé des séminaristes, n’avait qu’une ambition : se retirer dans ses montagnes natales afin d’y remplir l’humble ministère de vicaire auprès d’un curé, il est nommé pro-vicaire général du diocèse en 1947.
Il publie ses Miettes catéchétiques, petit traité sur l’enseignement du catéchisme, où il recommande l’usage des méthodes dites “ actives ”, mais le fond en est si traditionnel que, devenu Pape, il ne voulut pas que son livre soit réédité. Il savait que ses principes et sa doctrine ne s’accordaient pas avec la nouvelle pastorale promue par le concile Vatican II.
Ces lignes suffisent à faire voir l’opposition :
« Si vous mettez de côté le catéchisme, vous ne trouverez rien, aucun moyen pour rendre bons les enfants et les adultes. Mettrez-vous en avant la “ dignité humaine ” ? Les petits ne comprennent pas ce que c’est, les grands s’en fichent. Mettrez-vous en avant “ l’impératif catégorique ” [ de la morale de Kant ] ? Ce serait pire que le pire.
« En revanche, c’est tout différent si vous parlez, aux petits et aux grands, de Dieu qui voit tout, qui récompense et qui châtie, qui a donné une loi sainte et inviolable, qui offre les sacrements pour renforcer notre volonté bonne mais si faible et si inconstante. »
À cette époque, par amour de la croix et pour sauver les âmes, il endura une infirmité dont une opération aurait pu le guérir. « Certains jours, témoigne un confrère, les morsures de la souffrance marquaient plus profondément son visage. Mais il refusa l’intervention chirurgicale, car il voulait souffrir. Il pouvait, pensait-il, porter cette cruelle épreuve, sans manquer à ses devoirs.
« Quant à moi, depuis le jour où j’ai appris son épreuve, je ne pus m’empêcher de remarquer les rides profondes qui labouraient son visage, indice des douleurs qu’il supportait avec une grande foi. Il croyait en la valeur des sacrifices acceptés volontairement. Et je pense que son sourire, ce sourire qui a ému le monde entier, était aussi le fruit de l’acceptation de ses souffrances par amour de Dieu. »
En 1954, don Luciani se rendit à la cérémonie de canonisation de Pie X, qui marqua l’adhésion solennelle de Pie XII au combat mené par son prédécesseur pour la défense du dogme de la foi contre le modernisme.
Par une délicate attention de la Providence, lors du voyage en train qui le conduisit à Rome, don Luciani se trouva dans le même compartiment que des parents du saint, Mgr Parolin, ainsi que Rosetta et Nilla Parolin, qui lui racontèrent de nombreuses anecdotes sur leur grand-oncle.
C’est avec un fervent enthousiasme qu’il assista à la cérémonie de canonisation : « J’ai vu le Pape, les cardinaux, les évêques, une foule immense, écrira-t-il. J’ai vu la foi vivante, l’Église palpitante, avec des signes de catholicité et de sainteté manifestes. »
Nommé évêque de Vittorio Veneto en 1958, il « choisit pour devise Humilitas, non pour se ranger à l’humilité, explique notre Père, mais pour rappeler aux autres ce qu’il est : un petit de la terre, un pauvre, un modeste prêtre de Jésus-Christ » (CRC n° 132, p. 2).
L’âme du nouvel évêque, s’exprime dans cette homélie, prononcée le 6 janvier 1959 en son village natal, à Forno di Canale :
« Il m’a semblé, ces jours-ci, que le Seigneur s’est servi pour moi de sa vieille méthode : il prend les petits de la boue du chemin et il les élève, il retire les paysans de leurs champs, les pêcheurs de leurs filets, de leur lac, et il en fait des Apôtres. Certaines choses, le Seigneur veut les écrire, non dans le bronze, ni dans le marbre, mais tout bonnement dans la poussière, afin que si l’écriture demeure sans être effacée ni dispersée par le vent, il soit clair que tout est l’œuvre du Seigneur et de sa grâce seule. Je suis le petit d’un jour, je suis celui qui vient des champs, je suis une simple et pauvre poussière ; sur cette poussière le Seigneur a inscrit la dignité épiscopale de l’illustre diocèse de Vittorio Veneto. Si jamais quelque chose de bon sort de tout cela, qu’il soit désormais bien clair que ce ne sera que le fruit de la bonté, de la grâce et de la miséricorde du Seigneur. »
Il développait ensuite un riche enseignement sur les trois vertus théologales, et achevait son discours par une exhortation bien marquée de son esprit surnaturel :
« Nous sommes tous de pauvres pécheurs. Vous voyez un vrai chrétien ? Dites-vous : “ Si celui-ci est si bon, c’est qu’il s’est donné beaucoup de peine. ” On peine pour être bon. Mais ensuite vient la récompense ; c’est le Seigneur qui la donne. En ce monde, il n’y a pas de bonheur : il y a quelques moments de bonheur, çà et là, de temps en temps, mais ce n’est pas le bonheur. Celui-là n’existe qu’au Paradis. »
Au printemps 1959, le jeune évêque se rend à Venise pour vénérer la châsse de saint Pie X, apportée de Rome. Il exprime alors, dans plusieurs homélies, son admiration pour toutes les œuvres du saint. Il rappelle ses pressantes recommandations, notamment à propos du catéchisme : « Le travail du catéchiste est aujourd’hui le plus grand de tous les apostolats. »
L’autre préoccupation dominante de ce disciple de saint Pie X est le séminaire : « C’est le cœur du diocèse et la prunelle de mes yeux », disait-il.
Ses recommandations adressées aux séminaristes, le 20 septembre 1977, un an avant son élévation au souverain pontificat, permettent d’augurer ce qu’aurait été le magistère de ce Pape (encart ci-dessous).
LETTRE AUX SÉMINARISTES
« Chers séminaristes,
« Je désire surtout vous rappeler quelques grands principes, concernant les études.
« 1. La science, surtout la science théologique, est nécessaire à celui qui est appelé par le Seigneur à la prêtrise. François de Sales, encore jeune prêtre, dut affronter à l’improviste un examen difficile avant d’accéder à l’épiscopat ; et cela à Rome, devant le Pape lui-même et de nombreux cardinaux. Il avait suivi des études de droit, au terme desquelles il avait été brillamment reçu à Padoue, et cependant, interrogé sur quelle matière il voulait être examiné, il répondit : « Puisque vous me laissez le choix, et que la théologie est la science propre à mon état, je tâcherai de répondre, avec l’aide de Dieu, aux questions qui me seront faites sur ladite science. »
Il s’en tira si bien que, à la fin de l’examen, le Pape, il s’agissait de Clément VIII, descendit de son trône, l’embrassa et lui dit, paraphrasant la Bible : “ Mon fils, bois l’eau de ta citerne, fais que l’abondance de tes eaux se répandent sur toutes les places publiques, pour que tous puissent boire et se désaltérer. ” (cf. Pr 5, 15-16) Et c’était bien avant le pape Jean, qui compara le pasteur d’âmes à la fontaine du village, à laquelle tous doivent pouvoir se rendre pour se désaltérer. Et davantage qu’une eau bonne et utile, la science théologique est presque un huitième sacrement pour les prêtres : des maux très graves ont frappé l’Église lorsque le dépôt de la science sacrée n’a plus été conservé entre les mains des prêtres.
« 2. Vous entendrez des objections contre l’approfondissement des études théologiques. On vous rappellera, d’abord, la plainte de Dante : “ Paris a tué Assise ”, l’université, c’est-à-dire la science, a étouffé la spiritualité franciscaine. Saint Bonaventure, après avoir étudié et enseigné à l’université de Paris, est devenu en même temps un grand saint et un célèbre théologien. Comprenez bien : la véritable science théologique n’est pas un obstacle, mais une aide à la sainteté et à la spiritualité bien comprise, si l’on saisit que le véritable théologien est celui qui non seulement parle de Dieu, mais à Dieu. Certains théologiens, dit-on, sont devenus orgueilleux à cause de leur théologie. Cela peut arriver, mais l’orgueil têtu des ignorants est bien pire.
« 3. Une autre objection : celle d’aujourd’hui est une théologie pestilentielle, qui renverse et bouleverse tout. Soyez attentifs, mes séminaristes ; ne faites pas comme ce vieux prêtre, qui montait en chaire pour débiter, tels quels, des sermons édités deux cents ans auparavant. Les fidèles se moquaient, les confrères l’admonestaient, et lui de répondre : “ Si ça marchait bien il y a deux siècles, pourquoi cela ne marcherait-il pas aujourd’hui ? ” Les vérités de la foi sont toujours les mêmes, nous sommes d’accord, mais nous devons progresser dans leur connaissance et trouver le moyen de les exprimer avec un langage adapté et qui soit apprécié par celui qui écoute. Comme en toutes choses, ici aussi la mesure et le bon sens sont nécessaires. Quelques idées sont aujourd’hui neuves, mais pas bonnes ; d’autres sont bonnes mais pas neuves ; d’autres sont bonnes et neuves, mais les esprits ne sont pas encore préparés à les recevoir ; d’autres enfin sont bonnes et neuves, et correctement expliquées, elles feront du bien. Dans tous les cas, on ne juge pas les idées par leur date, mais par leur vérité.
« 4. Et où trouver la garantie de la vérité ? Qui vous assure que ces “ choses ” sont vraies ? Vous êtes jeunes, quelquefois, vous vous enthousiasmez pour tel ou tel des théologiens à la mode : “ Rahner l’a dit ! ” – “ Congar l’a écrit ! ” Moi aussi, je m’incline devant ces braves gens. Mais ils ne sont pas l’ultime point de référence ; eux aussi font l’objet d’un jugement critique. Selon quels critères ? Celui de la Bible, inséparable de celui de la sainte Tradition et du Magistère.
« Ne soyez pas de ceux qui, éblouis et aveuglés davantage qu’éclairés par une quelconque lumière, pensent que le soleil vient seulement de naître et veulent tout renverser et changer.
Saint François de Sales disait que la sainte Écriture est bien la parole de Dieu, mais comme une amande encore enveloppée dans sa coquille ; la Tradition est pure parole de Dieu, amande elle aussi, mais déjà sortie de sa coquille et toute prête à être mangée (Œuvres, Annecy, l xii, p. 305-306). Celui qui brise la coquille et permet de manger facilement l’amande, c’est le Magistère, « lequel, enseigne le Concile, n’est pas superfétatoire par rapport à la parole de Dieu, mais la sert... quand, par mandat divin et avec l’assistance du Saint-Esprit, il l’écoute pieusement, la garde saintement et la transmet fidèlement » (Dei Verbum 10).
« 5. Le Magistère est aujourd’hui quelque peu “ traité par-dessus la jambe ” par certains. Des prêtres appartenant au mouvement “ Chrétiens pour le socialisme ” vont jusqu’à affirmer que “ si quelqu’un n’est pas baptisé, ou est athée, mais lutte pour la justice et pour les pauvres, il appartient à l’Église ; alors que celui qui est baptisé mais ne participe pas à la lutte en faveur des pauvres, n’appartient pas à l’Église. ” Pour eux, le Pape, les évêques et les fidèles de ce qu’ils appellent “ l’Église institutionnelle ”, ne sont pas l’Église ; la véritable Église, ce sont eux : ils désobéissent au Pape, disant qu’ils n’obéissent qu’à l’Évangile.
« 6. Je me suis attardé sur ces exemples afin de vous faire comprendre les périls qui menacent même ceux qui font des études théologiques. Permettez-moi de vous citer les paroles de saint Paul aux Thessaloniciens : “ Que si quelqu’un n’obéit pas à ce que nous ordonnons par cette lettre, notez-le, et n’ayez point de rapports avec lui, afin qu’il en ait de la confusion ; cependant, ne le regardez pas comme un ennemi, mais reprenez-le comme un frère. ” (2 Th 3, 14-15) Je fais mienne cette recommandation. Et elle vaut pour les personnes autant que pour les écrits : livres, journaux, revues. Je connais des prêtres, des clercs et des laïcs, autrefois très bons, qui ont perdu la foi pour s’être liés d’amitié avec des contestataires de l’Église, ou pour s’être livrés à des lectures dangereuses. La foi est un trésor très précieux, qu’il faut garder et défendre avec zèle.
« Jeanne de Chantal, enfant, a osé contredire un seigneur huguenot qui, en conversation avec son père, niait la présence réelle dans l’Eucharistie. Il essaya ensuite de l’amadouer avec des bonbons, mais Jeanne refusa net. Vous, vous devez montrer la même fermeté. “ Amicus Plato, disaient déjà les Grecs, sed magis amica veritas. ” “ Ami de Platon, mais bien plus ami de la vérité. ” Aucune transaction n’est permise, avec qui que ce soit, sur ce qui relève vraiment du domaine de la foi. Je vous recommande instamment de vous abstenir absolument de lire des journaux pseudo-catholiques, ainsi que des revues qui ne soient pas sûres. J’ai été journaliste, j’écris toujours pour des journaux et des revues ; je sais quel bien peut être fait autant en écrivant qu’en lisant. Mais je connais aussi les abus qui se commettent et les dangers encourus.
« 7. Il y a aussi la perte de temps : j’aimerais tant que les futurs prêtres s’occupent de vraie science, et non de faits divers qui, demain, seront lettre morte ou vieilleries oubliées. Les sujets sont nombreux, le temps est court et il faut bien l’employer. Le cardinal Maffi a cité les passages suivants, extraits du journal intime d’un professeur : “ Aujourd’hui je suis arrivé cinq minutes en retard au séminaire. J’ai volé cinq minutes à douze élèves, et une heure au diocèse : dans ces minutes, je leur aurais donné quelques connaissances, qui auraient forcément fait du ministère de ces futurs prêtres un ministère plus efficace ; est-ce que j’ai conscience de ce vol, des dommages causés ? ” Celui qui écrivait de telles choses avait une conscience délicate. Demandons au Seigneur d’avoir, nous aussi, une conscience délicate et de l’appliquer aux études de cette année que nous commençons. »
DEUXIÈME PARTIE
LE CHOC ET LE TROUBLE DE VATICAN II
En 1962, alors qu’approchait l’ouverture du concile Vatican II, Mgr Luciani ne voulut pas que ses diocésains se nourrissent d’illusions : « Il n’est pas bien, leur écrivait-il, d’attendre du Concile des innovations extraordinaires, des initiatives miraculeuses, des effets stupéfiants. » C’est exactement ce qu’écrivait notre Père, curé de Villemaur, au même moment (Lettre à mes amis n° 120, du 11 octobre 1962).
ŒCUMÉNISME.
Certes, Mgr Albino Luciani faisait confiance au pape Jean XXIII qui voulait promouvoir un nouvel œcuménisme avec les protestants. Cependant, il avertissait ses diocésains que de « gravissimes difficultés » subsistaient : « Nous ne pouvons pas sacrifier la vérité, leur disait-il. Si nous sommes disposés à faire beaucoup de concessions dans le domaine de la liturgie et de la discipline, nous ne pouvons en revanche rien concéder sur le plan dogmatique. »
Au cours de la première session du Concile, le jeune évêque fut décontenancé lorsque la minorité moderniste prit le pouvoir et rejeta tous les schémas préparatoires. Son ami, le franciscain Panchéri, écrit : « La période de Vatican II fut pour lui presque traumatisante. Il se trouva en effet confronté à des visions théologiques nouvelles, et qui souvent lui paraissaient opposées aux positions que sa formation théologique lui garantissait jusqu’alors. » Et pour cause, ayant été formé à l’école antimoderniste de saint Pie X !
D’ailleurs, il ne s’en cachait pas : avant chaque congrégation générale, « une fois la porte de la basilique Saint-Pierre franchie, étant donné que “ tout bon larron a sa dévotion ”, j’oblique à gauche et je vais dire une prière à l’autel de saint Pie X, en imitant beaucoup d’autres Pères. » Il n’était donc pas le seul !
Dans l’aula conciliaire, il n’a jamais pris la parole, mais il suivait tous les débats avec une extrême attention et, ensuite, seul dans sa chambre, il rédigeait des notes documentées pour les sous-commissions du Concile.
COLLÉGIALITÉ.
Selon la Constitution divine de l’Église, le Pape est le chef suprême et immédiat de tous, évêques et fidèles. Or, les novateurs voulaient que les évêques aient eux aussi, ensemble, en “ collège ”, pouvoir sur l’Église universelle, empiétant sur le pouvoir personnel de chaque évêque sur son diocèse et son troupeau particulier.
La “ Collégialité ” est l’exaltation d’un prétendu pouvoir représentatif et collectif des évêques, dressé à l’encontre du pouvoir absolu et personnel du Souverain Pontife. De plus, devant s’exercer sous le mode parlementaire, ce pouvoir collégial tendait à supplanter et à mettre en échec l’autorité personnelle de chaque évêque dans son diocèse.
Au cours de ces controverses, Mgr Luciani décela la faiblesse de l’argumentation développée par Mgr Veuillot, par exemple, le futur archevêque de Paris, pour donner un fondement scripturaire à la nouveauté :
« Si j’ai bien compris, Mgr Veuillot a affirmé que les Épîtres de Paul parlaient manifestement de la collégialité des évêques, et même comme d’une chose fondamentale pour l’Église. Il cite à l’appui de ses dires quelques textes dans lesquels saint Paul appelle les évêques “ frères ”, “ coopérateurs ”, “ compagnons d’armes ” du Christ ou de l’Évangile [...].
« À mon humble avis, une telle argumentation pourrait à la rigueur tenir si les expressions rapportées de saint Paul s’appliquaient exclusivement aux évêques. Mais, à la vérité, même dans les passages allégués, elles s’appliquent aussi à des laïcs et, qui plus est, à des femmes [...].
« La collégialité des évêques dans l’accomplissement de leur tâche apostolique a peut-être des fondements, mais pas dans les citations rapportées de saint Paul. »
De surcroît, Mgr Luciani ne voyait pas comment accorder la nouveauté avec la doctrine traditionnelle :
« La question a été posée : Comment les évêques peuvent-ils à la fois se soumettre au pouvoir suprême du Souverain Pontife [c’est la doctrine traditionnelle] et exercer avec lui le pouvoir suprême [c’est la nouveauté ] ? J’avoue que, sur ce point, je n’ai pas trouvé d’explication satisfaisante. » (Pour l’Église, t. 4, p. 34)
Cependant, lorsque la Constitution sur l’Église, Lumen gentium, fut promulguée par Paul VI, Mgr Luciani accepta la nouveauté et expliqua à son clergé comment, à son avis, elle pouvait s’enraciner dans la Tradition :
« Si vous aviez étudié à Belluno, comme je l’ai fait, si vous aviez travaillé à la bibliothèque du séminaire de cette ville, vous auriez pu lire le livre Du primat du Saint-Siège. Son auteur, né à Belluno, était un moine camaldule, très intelligent, qui a été élevé sur le Siège de Pierre. Il s’agit de Grégoire XVI. Or, lorsqu’il était étudiant en théologie, il participa à Venise à une disputatio theologica [c’est-à-dire à une controverse théologique]. Dans sa thèse, il soutenait le point de vue suivant : les évêques, par le seul fait qu’ils sont consacrés, ont pouvoir super universam Ecclesiam, sur l’Église universelle, tous ensemble et, naturellement, ensemble avec le Pape.
« Un chanoine vénitien, qui assistait à la disputatio, a contredit cette assertion. L’étudiant l’a défendue, le chanoine lui a rétorqué, et tous deux se sont échauffés. Le patriarche de Venise s’est dressé : “ Cela suffit ! a‑t‑il dit. Assez ! Je ne veux pas de bagarre ! ” La séance a été levée. Cependant, les camaldules prirent parti pour l’étudiant. »
Devenu Pape, ledit étudiant fit rééditer sa défense, sans rien changer à sa thèse. Ainsi, selon Luciani, Grégoire XVI avait soutenu et défendu la Collégialité.
Néanmoins, cela ne suffisait pas à trancher la question. « La Collégialité, remarquait-il, ne fait pas l’objet d’une définition dogmatique. Elle est proclamée solennellement dans un Concile et elle n’est pas formellement définie. C’est un cas très étrange. On va voir des théologiens s’arracher les cheveux à ce propos. »
Mais pourquoi les nouveautés conciliaires n’ont-elles pas fait l’objet de définitions dogmatiques ? s’étonnait-il. Réponse : parce qu’elles étaient contraires aux définitions dogmatiques antérieures. C’est la raison pour laquelle la question de la qualification théologique des Actes du Concile, posée à maintes reprises par évêques et experts, n’a jamais obtenu de réponse de la part de l’autorité suprême.
Comme je l’ai rappelé récemment dans ma Lettre ouverte à Mgr Simon, cette question a été éludée par le pape Paul VI substituant à la formule de promulgation prévue par le règlement de Vatican II, une autre formule, beaucoup plus solennelle, où le Pape prétendait promulguer les Actes du Concile « dans l’Esprit-Saint », mais sans remplir les conditions de cette divine assistance.
Ce “ brigandage ” de Paul VI, Mgr Luciani ne l’a probablement jamais soupçonné. Mais, devenu Pape, revêtu de l’autorité suprême, il n’aurait certainement pas laissé sans réponse la question de la qualification théologique des Actes du Concile qu’un abbé de Nantes déclarait publiquement hérétique, schismatique et scandaleux !
En attendant, l’humble évêque de Vittorio Veneto, acceptait modestement toutes les nouveautés du Concile en s’efforçant de les rendre conformes à la doctrine traditionnelle.
PROMOTION DU LAÏCAT.
Ainsi, le Concile a exalté le laïcat en cessant de reconnaître la supériorité sur l’état séculier de l’état religieux et des trois vœux de perfection évangélique : chasteté, pauvreté, obéissance.
Selon le Concile, « tous sont, non seulement appelés à la sainteté, ce qui est classique, mais déclarés en état d’y accéder dans leur vie séculière, et c’est là le nouveau, l’inconcevable, l’impardonnable mensonge sur la foi » (cf. CRC n° 61, octobre 1972).
Pour donner une interprétation traditionnelle à cette innovation, Mgr Luciani se référait à l’enseignement de l’évêque de Genève :
« Le Concile marche sur la route ouverte par saint François de Sales. Pie IX disait que sa voie menant au Seigneur, recommandée à tous les fidèles, dans son Introduction à la vie dévote, est si aisée que, depuis lors, la vraie piété [ annotation significative de Mgr Luciani : ou sainteté ] se frayait le chemin jusqu’aux trônes des rois, aux tentes des officiers, aux tribunaux, aux banques, aux usines, aux villages. »
L’abbé de Nantes observait que les discours de Mgr Luciani se développaient selon un schéma contraire à celui que Paul VI suivait ordinairement. Au lieu de rappeler l’enseignement traditionnel de l’Église, pour enchaîner sur la nouveauté révolutionnaire et l’imposer plus sûrement : oui, bien sûr, la tradition, mais aussi et surtout la nouveauté... Mgr Luciani disait : Aujourd’hui, depuis le Concile, on dit que... mais il ne faut pas oublier la vérité révélée ; et c’est ce rappel de la tradition qui constituait le point fort de ses discours.
Ainsi, à propos de la Constitution de l’Église, l’évêque adhère à l’hérésie conciliaire, mais c’est pour finalement lui ôter son venin : « Le Concile a enseigné que l’Église est peuple de Dieu et communautaire avant même d’être hiérarchique [...]. Pape et évêques ne sont donc pas au-dessus, mais à l’intérieur et au service du peuple de Dieu. »
Voici maintenant la rectification qui annonce la remontée à l’air pur de la vérité offusquée :
« Ils ne peuvent cependant rendre service qu’en exerçant les pouvoirs reçus. On ne peut donc pas les effacer. “ Les évêques... gouvernent les Églises par l’autorité et le pouvoir sacré [...] de porter des lois pour leurs sujets, de juger et d’organiser tout ce qui regarde le bon ordre du culte et de l’apostolat. ” »
La conclusion est tout à fait réactionnaire :
« Respect des personnes ? Sûrement, mais les évêques ne peuvent pas pour autant négliger le bien commun en permettant l’instauration de l’indiscipline et de l’anarchie. » (Pour l’Église, t. 4, p. 36)
LIBERTÉ RELIGIEUSE.
Toutefois, Mgr Luciani ne voyait aucun moyen de concilier la Déclaration conciliaire touchant la liberté religieuse, avec l’enseignement traditionnel. Il en concluait qu’il y avait une « erreur » quelque part.
Quand notre Père connut sa confidence témoignant de son drame de conscience, il en montra aussitôt l’immense portée :
« Entre Jean-Paul Ier et nous, entre l’héritage de Jean et Paul qu’il déclarait assumer et notre ligue de Contre-Réforme, demeurait une contradiction irréductible sur des points de foi, précis, importants. Nous ne pouvions, nous ne pourrons jamais accepter comme un dogme nouveau le prétendu droit social de l’Homme à la liberté religieuse [...]. Aussi, nous disait-on en France et à Rome, depuis quinze ans, que nous nous trouvions engagés dans une voie sans issue.
« Or l’issue, Jean-Paul Ier nous l’a rouverte. Par un simple mot, d’honnêteté, d’humilité [...]. Avouant ses luttes intimes et la difficulté de se rallier aux thèses des novateurs, en particulier à leur théorie de la liberté religieuse, il avait eu cette confidence : “ La thèse qui me fut le plus difficile à accepter fut celle de la liberté religieuse. Pendant des années, j’avais enseigné la thèse que j’avais apprise au cours de droit public donné par le cardinal Ottaviani, selon laquelle seule la vérité avait des droits. J’ai étudié à fond le problème et, à la fin, je me suis convaincu que nous nous étions trompés. ” » (CRC n° 133, p. 4)
« D’un coup, commente notre Père, la franchise du Pape restaurait le droit de tous d’être entendus [...], et les vraies proportions du drame présent. Voici : certains ont fini par se laisser convaincre ou se convaincre eux-mêmes que l’Église s’était trompée jusqu’à ce jour [jusqu’à Vatican II]. D’autres sont demeurés convaincus ou ont enfin compris que se sont trompés et nous ont trompés les novateurs de ce Concile plutôt que l’Église de toujours. Avouer l’erreur possible, la tromperie dans un sens ou dans l’autre, c’est rendre la paix à l’Église en renvoyant ces questions difficiles au domaine des libres opinions, dans l’attente d’un Vatican III dogmatique ou de définitions infaillibles du Pape. »
En 1974, lors du référendum pour obtenir l’abrogation de la loi italienne autorisant le divorce, des prêtres progressistes rejetèrent les directives de leur patriarche :
« La grande cause qu’ils soutiennent, notait le cardinal Luciani, c’est la liberté civile en matière religieuse, affirmée par le Concile. La déclaration sur la liberté religieuse, il convient cependant de la lire en entier. »
Allusion aux limites et aux restrictions apportées par le numéro 7 de cette Déclaration.
Mais comme il acceptait le principe même de la liberté religieuse, le prélat se trouvait dans une position d’infériorité face aux contestataires pour défendre efficacement la loi de Dieu et de l’Église.
Au même moment, notre Père écrivait, sur ce no 7, dans son analyse de la Déclaration conciliaire sur La liberté religieuse (CRC n° 57, p. 8), que les limites imposées théoriquement par le respect des droits ou de la liberté des autres, sont inopérantes, puisque le Concile laisse à chacun de se les dire et de se les imposer !
C’est encore plus clair dans l’Autodafé (p. 150-151).
CULTE DE L’HOMME OU CULTE DE DIEU
« L’homme a été jusque sur la lune, il a marché sur la lune, disait le cardinal Luciani, patriarche de Venise, à ses ouailles, en 1973. Il a dit : “ Je suis grand. Je maîtrise le progrès. Je découvrirai encore de nouvelles choses. Je tiens dans ma main le monde entier. ” C’est vrai, tout cela est très beau ; cependant mes frères, toutes les sciences, tout le progrès de ce monde, s’ils sont capables de nous dire comment est fait le monde, comment est fait l’homme, ne seront jamais capables de dire : À quelle fin ? Pourquoi suis-je en ce monde ? Pourquoi le mal existe-t-il ? Parce que le Christ seul donne une réponse à toutes ces demandes : Sois un pèlerin dans ce monde, sois de passage, ta patrie est là-haut. Et certains ne veulent pas être petits, et ils disent alors : “ Je ne veux pas être exploité par Dieu. Ne voyez-vous pas que nous sommes exploités ? ” Mais si Dieu demande à être servi, s’il demande que nous observions ses commandements, ce n’est pas pour son intérêt, mais dans notre intérêt.
« Quand j’étais évêque de Vittorio Veneto, je suis allé acheter une auto à Conegliano. Celui qui me l’a vendue m’a dit :
« “ Permettez-moi d’insister, savez-vous, c’est une bonne voiture, tenez-en compte... Ne lui donnez pas de l’essence normale, mais du super. Elle le mérite ! Et de même pour l’huile : Ne lui donnez pas n’importe quelle huile. ” J’aurais pu lui dire : “ Écoutez : Je l’ai payée, non ? Laissez-moi faire. ” Et lui, aurait répondu : “ Faites ce que vous voulez, mais ce ne sera pas ma faute si demain vous allez dans le fossé. ” Si je lui avais dit : “ L’essence ne me plaît pas, et encore moins son odeur. Je vais lui donner du vin mousseux : C’est ça qui me plaît. Quant à votre huile, gardez-la ; c’est de la confiture qu’il me plaît [ de mettre dans son moteur]. ” – “ Mettez-en, mettez-en, m’aurait-il répondu, mais je ne saurais dire comment cela se terminera. ”
« C’est ainsi qu’a fait Dieu. Il est notre Créateur, il nous a donné cette auto : l’âme, le corps. Il nous a dit : “ C’est une belle auto, entretiens-la, fais comme cela. ” C’est pour notre bien. Si je dis : “ Peu m’importent tes commandements ”, ce n’est pas lui qui s’en trouve mal, c’est moi ! ”
(Œuvres complètes de Jean-Paul Ier, homélie du 6 octobre 1973, extraits, t. 6, p. 196)
À la même époque, sœur Lucie écrivait dans ses Appels du Message de Fatima que nous avons traduits (Il est ressuscité n° 13, août 2003, p. 11) :
« À notre époque où les sciences se sont beaucoup développées, où des hommes audacieux ont réussi à marcher sur la lune et où le monde se glorifie d’innombrables progrès, aucun de ces savants modernes ne doit oublier le nom et la grandeur de l’Artisan qui a fabriqué tous ces mondes qu’ils désirent tant pénétrer.
« À ce propos, je vais vous raconter ce qui m’est arrivé, il y a quelques années. À ce moment-là, nous avions appris que deux astronautes, qui se dirigeaient vers la lune, n’étaient pas parvenus au but qu’ils s’étaient proposé.
« J’étais allée dans notre enclos, avec l’intention de me rendre auprès de la statue du Cœur Immaculé de Marie que nous y vénérons. En sortant de la maison, je me suis arrêtée quelques instants, pour observer les abeilles d’une ruche que nous avons juste en face : les abeilles travaillaient activement ! Soudain, j’ai remarqué une petite fourmi qui grimpait sur le fil d’une toile d’araignée, pour atteindre la ruche. Mais une abeille, qui arrivait les pattes pleines de pollen, a heurté le fil, l’a cassé et la fourmi est tombée par terre, sans parvenir à son but.
« Je me suis souvenue alors des astronautes qui erraient, perdus dans l’espace ; j’ai eu pitié d’eux et j’ai pensé : cette fourmi tombe par terre et l’abeille entre triomphante dans la ruche avec le fruit de son travail ! Toutes les deux nous représentent ce que sont le pouvoir et la science humaine, en comparaison du pouvoir et de la science de Dieu.
« Que d’études, que de calculs, que d’efforts et de sacrifices il a fallu aux hommes pour atteindre leur idéal et fouler le sol d’un astre ! Cependant, Dieu a créé ce même astre en un seul acte de son vouloir, de sa sagesse et de son pouvoir. Tout-puissant comme Il est, Il l’a placé là et le maintient toujours dans la même position, parcourant toujours la même route que Dieu lui a tracée et tant que Dieu le voudra ainsi. Et il ne s’agit pas seulement de la lune... mais de tous les autres astres, connus et inconnus, qui tournent dans l’espace et où les hommes n’ont même pas l’idée d’aller. Nous avons ici, côte à côte, la grandeur de Dieu et l’impuissance de l’homme. »
Nous avons aussi, dans cette observation de sœur Lucie, l’exemple d’un acte de culte rendu à Dieu, Créateur et Providence de l’univers. Voici maintenant le culte de l’homme, célébré dans une “ hymne à la gloire de l’homme ” entonnée par le pape Paul VI à l’occasion d’un voyage interplanétaire réussi, celui-là, en 1971 :
« L’homme, cet atome de l’univers, de quoi n’est-il pas capable ! Honneur à l’homme ; honneur à la pensée ; honneur à la science ; honneur à la technique ; honneur au travail ; honneur à la hardiesse humaine ;
« Honneur à la synthèse de l’activité scientifique et du sens de l’organisation de l’homme qui, à la différence de tous les autres animaux, sait donner à son esprit et à son habileté manuelle des instruments de conquête ;
« Honneur à l’homme, roi de la terre et aujourd’hui prince du ciel ! »
Dans son Livre d’accusation (p. 20), l’abbé de Nantes dénonça ce discours comme un plagiat blasphématoire de l’hymne au Christ Roi des siècles, que l’Église, avant la réforme postconciliaire, chantait chaque matin à l’office liturgique de prime.
Quant à sœur Marie-Lucie de Jésus et du Cœur Immaculé, c’est à Marie qu’elle rend un culte : « Avec ces pensées, j’ai pris mon chapelet et je me suis mise à prier auprès de la statue de Notre-Dame, en Lui demandant que, puisque Dieu n’avait pas voulu accorder à ces hommes la grâce de fouler le sol lunaire, Il leur donne au moins la grâce de retourner dans leur patrie et au sein de leurs familles, vivants et en bonne santé. »
Où l’on voit que les vérités de la foi ne sont pas un canton de la vie de sœur Lucie, un fond de pensée escamotable, car « la foi ne consiste pas seulement à croire en l’existence de Dieu, en sa puissance et en sa sagesse ; elle s’étend encore à bien des domaines, et notre adhésion doit être totale », écrit-elle.
Non seulement elle englobe les sciences, mais elle s’étend à la politique, comme le montre l’intervention de la voyante pour faire savoir aux évêques du Portugal, en 1945, que « le Bon Dieu avait choisi Salazar pour continuer à gouverner sa patrie et que c’était à lui que seraient accordées la lumière et la grâce pour conduire le peuple portugais ».
Fort de cet appui céleste, Salazar déjoua la conjuration nouée contre lui avec la complicité de la démocratie chrétienne, et gouverna avec sérénité, animé d’une seule ambition : « Faire vivre le Portugal habituellement. »
Conclusion : « L’avenir de l’Église dépend du choix qu’elle décidera de faire entre sa mystique propre, qui est toute d’union à Dieu, et le culte de l’Homme, idéologie de bien-être total et d’orgueil universel qui constitue la mystique païenne du monde présent », écrivait l’abbé de Nantes en 1971 (CRC n° 42 supplément).
RÉFORME DE L’ÉGLISE : IN CAPITE ET IN MEMBRIS.
Mgr Luciani a souvent expliqué comment il avait personnellement interprété l’aggiornamento, c’est-à-dire la réforme décrétée lors de l’ouverture du concile Vatican II par le pape Jean XXIII. Les vérités ne peuvent pas changer, disait-il. Ce qui peut et doit changer, c’est notre propre conduite. Il faut procéder à notre aggiornamento. Aussi écrivait-il à ses prêtres :
« La première réforme à accomplir est notre propre réforme intérieure. Il faut la commencer tout de suite. Il est de peu d’utilité d’avoir mis en œuvre des réformes extérieures, des commissions et des organes de gouvernement, si les hommes restent tels qu’ils sont... si l’esprit de prière n’est pas nourri, si la charité ne fait aucun progrès. »
« Telle était, commentait l’abbé de Nantes, la pensée de tous les saints réformateurs des temps passés, et encore celle d’un Pie X, d’un Pie XII : se réformer soi-même, pour se mieux conformer à l’idéale vérité et sainteté de l’Église. » (CRC n° 136, p. 6)
Touchant la réforme du clergé, don Luciani avait des idées personnelles acquises en étudiant Rosmini, sur lequel il avait présenté sa thèse de doctorat en théologie.
« Rosmini, écrit l’abbé de Nantes, a laissé une œuvre considérable en tous domaines, où le meilleur voisine avec le pire, où les projets de renouvellement des institutions sociales et ecclésiastiques les plus intéressants, voisinent avec les plus dangereuses utopies et même plusieurs hérésies caractérisées.
« Don Luciani faisait la part des choses et retenait le meilleur. Ainsi adopta-t-il ses idées de réforme évangélique, pour une plus grande simplicité et une vraie pauvreté dans l’Église. »
Affirmation corroborée par ses notes où on le voit, par exemple, tirer une leçon pour lui-même d’une intervention de Mgr Franic dans l’aula conciliaire :
« Aujourd’hui, entre autres choses, Mgr Franic a dit : “ Chers Pères conciliaires, pensons à devenir des saints nous-mêmes. J’ai l’impression que, parmi nous, ils se font rares les Augustin, les Charles Borromée, les François de Sales. Nous ne brillons guère par la pauvreté. Le Seigneur ainsi que les fidèles désirent que leurs évêques soient plus pauvres. ” J’ai fait un rapide examen de conscience. Il me semblait être déjà pauvre, mais, dans ma vie privée, je peux encore retrancher certaines choses. »
Sur ce chapitre, tous les témoignages concordent, par exemple ceux de ses deux secrétaires qui se sont succédé à son service à Vittorio Veneto :
« Mgr Luciani ne possédait rien. Il n’avait pas de compte en banque. Quand il lui restait de l’argent, il le donnait aux pauvres. »
Lors d’un réveillon de Noël, il refuse le repas de fête qu’on lui a préparé : « Je vous prie de le porter à cette famille pauvre que nous connaissons. Donnez-moi le reste de soupe d’hier soir.
– Excellence, elle est froide.
– Vous voulez me prendre par la gourmandise ! Apportez-moi cette soupe. Je dois donner l’exemple de l’amour des pauvres, comme je viens de l’enseigner dans ma prédication, en pratiquant la pauvreté moi-même pour imiter Jésus. »
Nommé patriarche de Venise en 1969, Mgr Luciani surprit et choqua la Venise aristocratique par son mode de vie pauvre et pénitent. Le rédacteur en chef d’un quotidien vénitien a dit l’inoubliable impression que lui fit le patriarche lors de leur première rencontre :
« Il portait une soutane élimée et rapiécée au bras gauche. On ne pouvait pas ne pas remarquer ses lourds souliers de paysan. Comme il voyait que je l’observais, il me dit qu’il ne lui était pas facile de changer ses habitudes de curé de montagne. Alors, il commença à me parler des vallées, des paroisses de montagne où les hommes sont si pauvres qu’ils ne mangent que de la polenta. Et il ajouta que nous devrions “ tous nous rapprocher des pauvres ”. »
Quant à son secrétaire, don Mario Senigaglia, il fut pris de court, un jour, par cette scène d’Évangile :
« Un jour, peu après son arrivée à Venise, raconte don Mario, quand Mgr Luciani sortit de son bureau, il sentit l’étrange odeur de l’immense marée humaine qui envahissait la salle d’attente. Il me demanda :
“ Qui sont-ils ?
– Ce sont des pauvres. ”
« Il voulut venir les saluer ; je les lui présentais un par un. Ils étaient peut-être soixante-dix. Puis il leur dit :
“ Je vous recommande la porte du patriarche, elle est toujours ouverte. Demandez à don Mario et ce qu’il pourra faire pour vous, il le fera volontiers.
– Excellence, lui susurrai-je entre les dents, vous me ruinez, ils ne me lâcheront plus. ”
« Mais lui, souriant, me répondit :
– Quelqu’un nous aidera. ”
« Les pauvres, les délinquants, les ivrognes, les repris de justice, les anciennes prostituées, les clochards... devinrent ses amis [...]. Personne ne repartait les mains vides [...]. Pour beaucoup, nous avons trouvé une maison et un travail. »
Ce bon pasteur accompagnait toujours ses charités d’un conseil avisé ou d’une parole surnaturelle. Quand il prenait un auto-stoppeur, il lui lançait : « Attention, je ne vous conduis pas pour rien. Vous réciterez un Ave Maria pour que j’aille au Paradis. »
Le cardinal subissait les critiques acerbes de la minorité gauchisante de son clergé parce que sa doctrine et ses œuvres sociales ne s’accordaient pas avec leur perspective de lutte des classes.
Certes, le patriarche n’hésitait pas à rappeler aux patrons leurs devoirs, comme le montrent ses Lettres pastorales :
« En allant au synode, j’ai emporté avec moi, ne souriez pas, le petit, le vieux catéchisme [celui de saint Pie X], que ma mère me faisait réciter chaque soir. Là, au paragraphe 25, parmi les “ quatre péchés qui crient vengeance devant la face de Dieu ” sont mentionnées “ l’oppression des pauvres et la fraude sur les salaires dus aux ouvriers ”. »
Mais sa défense des pauvres gens contre l’oppression capitaliste se distinguait radicalement de celle des progressistes parce qu’elle n’était liée à aucun travestissement du dogme. L’œuvre spécifiquement surnaturelle, et sous les espèces du ministère sacré, demeurait pour lui essentielle et primordiale :
« Si on prêche seulement la libération sociale, disait-il, Dieu, dans nos prédications, ne sera qu’un prétexte, une espèce de piste pour décoller vers les cieux socio-politiques, dans lesquels le Seigneur est absolument introuvable. C’est le contraire qu’exige l’authentique évangélisation. Si l’on fait dans l’église des discours religieux, purement religieux, on aura la répercussion efficace et bénéfique dans le domaine social. »
REPENTEZ-VOUS ET FAITES PÉNITENCE
En réponse à l’hymne à la gloire de l’homme entonné par Paul VI à l’occasion d’un voyage dans la lune (supra, p. 13, col. 3), l’abbé de Nantes écrivait :
« Il eût été sage de rester fidèles à cet autre hymne, de l’Apôtre des nations, que l’Église chantait chaque matin à prime, « Au roi des siècles, immortel et invisible, à Dieu seul honneur et gloire dans tous les siècles, Amen. » (1 Tm 1, 17), mais la réforme a supprimé prime !
« Saint Paul rend gloire, magnifiquement, à Dieu Seul. C’était tout de même une grande naïveté de croire que l’homme moderne, en échange des complaisances de l’Église pour lui, allait se consacrer au culte de Dieu après le sien. L’a-t-on cru ?
« Si oui, on s’est trompé ! Tandis que le monde, le monde des Autres qu’on voulait séduire, glisse à côté d’elle, indifférent ou hostile, et de plus en plus méprisant, cette pauvre Église Réformée se trouve envahie et corrompue par le culte de l’homme qui est orgueil de la chair, orgueil des yeux et orgueil de l’esprit. Sa nouvelle ligne lui interdit de le condamner et même de le proscrire de ses sanctuaires et de ses monastères jusqu’où il a pénétré et où il règne, refoulant le culte de Dieu !
« Alors, que reste-t-il à faire pour sauver l’Église demain ? Il faut et il suffit que Paul VI reconnaisse son erreur, et que tant d’évêques compromis avec lui brûlent ce qu’ils ont adoré, adorent ce qu’ils ont méprisé. Il est nécessaire qu’ils anathématisent le culte de l’Homme, l’ouverture au monde, la réforme de l’Église. Car c’est une erreur de principe et c’est un crime de princes de l’église.
« Mais il suffira que le Pape se reprenne à être Pape, et nos évêques à être évêques tout simplement, pour que la grâce surabonde là où le péché abondait. Et la vraie mystique refleurira... Il leur suffira de prêcher la foi et de condamner les erreurs du temps, de célébrer le culte de Dieu et de renier cet imbécile culte que l’homme lunaire se rend à lui-même. Il suffira de ne plus faire obstacle à la vie de l’Église, à l’Évangile de Jésus-Christ, pour que tout renaisse. Dieu ne demande pas au Pape d’être génial ni à nos évêques d’être des saints. Dieu et nous ne leur demandons que notre droit : qu’ils l’honorent Lui et Lui seul, qu’ils nous laissent seulement la liberté de Le servir selon la foi et la loi de l’Église catholique romaine... Mais qu’ils cessent de nous imposer le culte de l’homme !
« Nous ne leur demandons que de faire leur simple devoir avec piété, pour que vive l’Église, demain ! »
C’est ce vœu que combla, trente-trois jours durant, le pontificat de Jean-Paul Ier.
MARTYR DE SES FRÈRES
Dans la tourmente postconciliaire des années 1965, Mgr Luciani mettait en garde son clergé contre les erreurs qui pullulaient, sous prétexte de faire toutes choses nouvelles : « On ne juge pas les idées par leur date, mais par leur vérité. »
Sa Lettre aux prêtres, du 8 septembre 1967, fut, par la suite, appelée le petit Syllabus. Le prélat constatait une recrudescence du modernisme : « Les jeunes générations sont fascinées par une prétendue démythisation radicale qui va jusqu’à nier tout dogme, ou par une “ démythisation ” partielle de la Bible, proche de la position déjà soutenue par les modernistes. »
Après avoir rappelé le caractère incontestablement historique des Évangiles, l’évêque s’en prenait vigoureusement à ceux qui « tendent à nier la divinité de Jésus-Christ [...], à ne pas la proclamer en face de croyants d’autres religions ou d’incroyants. »
De surcroît, ce bon Pasteur mettait en garde contre « l’exaltation des charismes de l’individu aux dépens des charismes de la hiérarchie, la mésestime du magistère du Souverain Pontife, la glorification de l’autonomie de l’homme, la négation de l’existence des anges, l’oubli de la présence du diable, les erreurs touchant le péché originel, l’Eucharistie, la nouvelle morale de situation ; le silence trop fréquent sur les fins dernières », c’est-à-dire le Ciel et l’enfer.
Mgr Luciani s’alarmait des progrès de « l’ignorance religieuse... On prend l’habitude d’enseigner le catéchisme n’importe comment, grondait-il. Sous prétexte d’utiliser un langage nouveau [...], on en vient à amputer et à changer le contenu de la foi. »
Lui, qui s’était d’abord montré favorable aux méthodes modernes d’enseignement, rappelait maintenant la valeur irremplaçable du catéchisme traditionnel :
« Une formule comprise et connue par cœur est comme un portemanteau auquel, malgré les années qui s’écoulent, les connaissances religieuses les plus importantes restent suspendues. On apprend par cœur, au lycée ou à l’université, certaines formules de chimie et d’algèbre ou, en droit, certains articles fondamentaux de la loi. Or, y a-t-il des lois plus importantes que les vérités religieuses et les préceptes moraux ? Les formules, dit-on, sont arides. L’allumette aussi semble aride, mais quand on la frotte, une flamme surgit.
« Nous avons ici, en Vénétie, le cas de sainte Bertilla Boscardin qui ne connut pratiquement que le catéchisme en questions-réponses. C’est le curé de sa paroisse qui lui avait donné le Catéchisme de saint Pie X lorsqu’elle était enfant ; elle l’a emporté avec elle au couvent ; elle le lisait et le relisait continuellement ; on le trouva dans la poche de sa robe après sa mort. Il était complètement usé, mais la sainte avait fait jaillir de ces formules qui semblaient arides une sainteté flamboyante. »
« Le devoir que je dois accomplir, constatait-il en 1975, devient de plus en plus difficile, douloureux, incompris. On me dit : “ Ne voyez-vous pas que peu de gens désormais acceptent les directives de l’épiscopat ? ” Je le vois bien : les batailles d’un pauvre évêque, aujourd’hui, sont souvent la lutte de don Quichotte contre les moulins à vent.
« Je me réfère à don Quichotte pour dédramatiser. D’autres diront que les prédications des évêques se rapprochent quelquefois de celles de Jean-Baptiste s’adressant à Hérode [...].
« Mes frères, je le répète : Aujourd’hui, chacun ne conserve la foi qu’autant qu’il la défend, qu’il demeure ferme, courageux et déterminé, à l’imitation des premiers martyrs. » (Jean-Paul Ier, le Pape du Secret, p. 291-292)
Les prêtres progressistes frondaient le patriarche et cherchaient à l’abattre par tous les moyens. Ils allèrent jusqu’à entreprendre des démarches au Vatican pour qu’il soit démis de sa charge.
Notre bon pasteur, écrit l’un de ses amis, s’efforçait de dissimuler ses peines sous un visage souriant : « Il avait l’habitude de dire : “ Il me suffit que Dieu soit content de moi. Ce que je crois être, je dois le minimiser, ce que les autres disent de moi, je dois le négliger, mais ce que Dieu pense de moi, c’est cela seul qui doit m’importer ”. »
Comme le cardinal Felici savait ce que son ami souffrait et endurait à Venise, il lui offrit un petit chemin de Croix, et répéta son geste lors du Conclave qui l’éleva au souverain pontificat.
Dans une de ses homélies, le cardinal Luciani rappela à ses diocésains que le pape saint Pie X avait souligné cette phrase dans l’œuvre du cardinal Pie : « L’histoire de l’Église est le calvaire en permanence. »
Lui-même, Jean-Paul Ier, devait en faire la preuve, en accomplissement de la vision du “ troisième Secret ” qui représente une procession d’évêques, prêtres, religieux, religieuses, de messieurs et de dames de toutes conditions gravissant une montagne escarpée au sommet de laquelle est « une grande Croix ».
En effet, il n’a pas fallu attendre un mois pour que la confrontation prenne un tour dramatique au Vatican. Le cardinal Baggio et d’autres prélats de la curie s’opposaient au Pape en contestant ses choix et ses décisions pour la nomination de plusieurs évêques à des sièges diocésains.
De plus, le Saint-Père se préparait à faire tout le nécessaire pour mettre fin aux malversations financières et aux escroqueries de Mgr Paul Marcinkus, placé par Paul VI à la tête de la Banque du Vatican, et secondé ou parrainé par des mafiosi milanais et siciliens, ainsi que par des forbans de la loge P 2, dont son grand maître, Licio Gelli.
Le 28 septembre 1978, Jean-Paul Ier déclencha son “ coup de majesté ”. Il révoqua sans le moindre délai Mgr Marcinkus. Il nomma patriarche de Venise le cardinal Baggio afin de l’éloigner de Rome. Enfin, il avertit le cardinal Villot, secrétaire d’État, qu’il devait céder sa place au cardinal Benelli.
Le lendemain matin, à 5 h précises, une voiture du Vatican se présentait à la porte d’embaumeurs romains, les frères Signoracci... La voiture avait donc quitté le Vatican pour aller chercher les embaumeurs avant même qu’on ait découvert le Pape mort, dans son cabinet de toilette.
Ce fait s’inscrit dans un ensemble d’indices et de preuves démontrant l’assassinat de Jean-Paul Ier par empoisonnement, comme on peut le lire dans les CRC nos 202 et 203, où l’abbé de Nantes recense l’enquête d’un investigateur chevronné, David Yallop. Ses révélations stupéfiantes, en mille points vérifiables, ont été confirmées par la suite des événements !
De surcroît, elles sont paradoxalement renforcées par l’inconsistance des contre-thèses avancées par le Vatican (cf. Jean-Paul Ier, le Pape du Secret, p. 389 sq.).
CONCLUSION
C’EST LA PAUVRETÉ QUI SAUVERA LE MONDE
Aux pires moments du pontificat de Paul VI, nous l’avons vu l’an dernier, l’abbé de Nantes garda confiance en l’avenir de l’Église. Avec l’élévation du cardinal Luciani sur le Siège de Pierre, il fut comblé au-delà de ses espérances : « Nous n’imaginions pas qu’il pouvait exister encore parmi les Princes de l’Église des hommes d’une telle qualité, d’une telle sainteté. »
Ainsi, malgré les erreurs, schismes et scandales du concile Vatican II, la sainteté subsistait dans l’Église, et pas seulement dans le camp des opposants déclarés aux réformes conciliaires. Des âmes pures et soumises demeurèrent indemnes d’hérésie et de schisme, malgré leur ralliement par obéissance innocente aux doctrines nouvelles qu’elles voulaient entendre dans un sens catholique traditionnel. Notre Père me le faisait un jour remarquer à propos de sœur Lucie : dans sa sagesse, Dieu peut permettre qu’un de ses inspirés s’égare sans L’offenser, afin que la masse des fidèles, qui auront suivi le Pape sans comprendre, soient excusés de leur égarement. Et de me donner l’exemple d’Albino Luciani acceptant la liberté religieuse. C’était avant la divulgation du Secret. Quelle prémonition (cf. CRC n° 369, p. 20) !
L’abbé de Nantes tira une autre leçon du pontificat de Jean-Paul Ier, lorsque les preuves et les circonstances exactes de son assassinat furent connues : « L’idolâtrie de l’Argent, devenue la tare essentielle de notre monde moderne, maintenant qu’elle s’exerce souverainement dans la Maison de Dieu, achevait de tout corrompre. » Albino Luciani avait « mesuré cette plaie du capitalisme international, immense fortune anonyme et vagabonde, ravageuse des familles, des institutions chrétiennes, des États, et comprit qu’elle était le mal le plus profond de notre société moderne. Et depuis toujours, en ce qui le concernait, c’est à ce mal qu’il s’était attaqué [...].
« Élu Pape, il réformerait l’Église pour y ramener la pauvreté évangélique, réelle aussi bien que de cœur. En commençant par Rome, et dans Rome, par le Vatican, et dans le Vatican par sa banque. C’est d’avoir vigoureusement entrepris ce nettoyage difficile, dangereux, qu’il est mort.
« Je ne dirai plus avec Dostoïevski : c’est la beauté qui sauvera le monde. Ni avec Maurras : c’est la monarchie qui sauvera le monde. Je ne dirai plus, comme je l’ai moi-même pensé et répété : c’est la foi qui sauvera le monde. Maintenant, je vois dans la douce lumière du premier pape martyr de l’ère capitaliste moderne : c’est par la pauvreté que l’Église romaine, purifiée, sauvera le monde. » (CRC n° 203, août 1984)
Enfin, la publication du troisième Secret de Fatima, en l’an 2000, nous a appris que Jean-Paul Ier, martyr de ses frères, était le Pape du Secret. Décidé à faire la consécration de la Russie, « selon les indications que la Sainte Vierge a données à sœur Lucie », il entrait dans le dessein divin avec une docilité d’enfant.
C’est pourquoi ce saint Pontife nous apparaît comme la figure annonciatrice du Pape de nos espérances, âme de pauvre, qui aura suffisamment de dévotion et d’humilité intérieure pour satisfaire aux requêtes de Notre-Dame de Fatima, dans un acte d’obéissance et d’amour filial envers son Cœur Immaculé.
Prions pour le Saint-Père !
L'ÉLU DE NOTRE-DAME
Mgr Luciani dévoilait son vrai souci du salut des âmes lorsqu’il écrivait :
« Qu’est-ce qu’un diocèse, si ce n’est des âmes à sauver ? On peut s’occuper aussi d’autres choses : de terrains de sport, d’hospices, de colonies de vacances, mais à quoi cela sert-il si l’on n’arrive pas à sauver les âmes ?
« Imaginez l’agriculteur devant son champ prometteur d’une belle moisson. Il ne peut demeurer en paix : il pense aux rats des champs, aux insectes, aux oiseaux, qui guettent et menacent soit les racines, soit les tiges ou les épis, ou bien il pense à l’orage qui s’en vient. Personnellement, je pense aux passions qui ravagent les moissons spirituelles, et je recommande : “ Allez aux sacrements. ” » (Pour l’Église, t. 4, p. 44)
L’année 1960 devait être celle de la divulgation du troisième Secret de Fatima. Comme le pape Jean XXIII refusait de le publier, l’évêque de Fatima invita tous les évêques du monde à organiser, comme lui, les 12 et 13 octobre 1960, des journées de prière et de pénitence, dans un esprit de réparation et de consécration aux Saints Cœurs de Jésus et de Marie.
Mgr Luciani, qui avait déjà manifesté en plusieurs occasions sa dévotion pour le Cœur Immaculé de Marie, répondit à son appel. Le 8 septembre 1960, il écrivit à ses diocésains
« Durant tout le mois d’octobre, les curés de paroisse de notre diocèse inviteront leurs fidèles à la récitation du saint Rosaire devant le Saint-Sacrement exposé. Ils devront préparer avec un grand soin, chacun dans son église paroissiale, la veillée du 12. Au moment où la sainte nuit sera sur le point de commencer à Fatima, on rappellera aux fidèles présents, en quelques brèves paroles, le besoin et le devoir de la pénitence.
« Le jour même du 13 octobre, qu’on honore la Vierge Marie par un geste de pénitence extérieure, qui peut être un jeûne ou quelque autre sacrifice volontaire.
« La très Sainte Vierge est une Mère, et elle veut notre bien. Mais c’est précisément parce qu’elle veut notre bien qu’elle est triste de nous voir esclaves des pauvres choses de ce monde.
« Appelée à l’hôpital auprès de son enfant gravement malade, une de nos mères de famille se désole de l’entendre parler de la moto qu’il a laissée à la maison, des livres qu’il a prêtés et d’autres bagatelles. “ Mon fils ! Pense seulement à guérir ; le reste, après ! ” La Vierge Marie agit ainsi à notre égard : “ Allons ! courage, pensez d’abord à votre âme ! Le reste passe après, bien après ! ”
« Voici la pensée qui doit dominer au cours de la pieuse veillée du 12 au 13 octobre : Il faut sauver son âme ! En commençant par celle de l’évêque et en allant jusqu’à celle qui, se trouvant pour l’instant loin de Dieu, peut être appelée tout près de lui, par la bonté infinie du Seigneur ! »


