Morale totale

Morale naturelle ou surnaturelle ?… Religieuse

NOUS avons établi que le fondement de l’œuvre morale, de son bien et de son obligation, c’est la Relation de JE SUIS à nous ses créatures, relation fondatrice, première, antérieure à tout, gratuite… qui pose et définit notre être total : existence et essence, relations aux autres et au monde (…). Nous progressions avec d’autant plus d’aisance et d’assurance dans cette réflexion existentialiste et relationnelle sur la manière de vivre notre être de créature, qu’avec Jean l’Hour et sa « Morale de l’Alliance », c’est toute la Révélation juive de l’Ancien Testament, et chrétienne du Nouveau qui venaient non seulement justifier ces intuitions premières, mais surtout les enrichir en rappelant les apports successifs, ou transformations progressives ou même la transfiguration définitive de cette relation du premier amour, d’une alliance à l’autre : adamique, noachique, mosaïque, davidique, chrétienne et catholique. Une objection est venue briser notre élan.

QUE FAITES-VOUS DE LA MORALE NATURELLE ?

L’objection est une constatation : Vous ne distinguez pas entre morale naturelle et morale surnaturelle ! Cela vous conduit à la conséquence très grave de n’avoir plus de morale à proposer à tout homme, même incroyant (…). Il faut comme tous les philosophes et les théologiens avant vous, d’abord établir fermement une morale et un droit naturels, quitte à les compléter ensuite par des intuitions, et des préceptes religieux révélés : Le Décalogue, l’Évangile, la Doctrine de l’Église ! Et tout homme en conviendra parce que tous ont la même nature humaine, définie par la raison universelle, et s’exprimant identiquement dans toute conscience comme obligation !

RÉPONSE À L’OBJECTION

Il faut d’abord éclaircir une confusion de définition et de langage. Les philosophes appellent morale naturelle le mode d’emploi de la machine appelée « nature humaine ». Les Théologiens ajoutent que c’est là une première approche de la vie humaine “naturelle” qu’ils distinguent de l’autre “surnaturelle” qui y ajoute la considération de ce que Dieu donne par grâce aux hommes, en sus, pour réussir leur vie et faire leur salut : la grâce couronne la nature, elle supplée à ses faiblesses, elle l’aide, la parfait (…). La “morale naturelle” étant la science du bien et du mal déduite de la nature humaine, elle est accessible à tous par la raison et la conscience… tandis que la “morale surnaturelle” est accessible à la seule foi (…).  

LE VICE CONSTITUTIF DE LA MORALE DITE NATURELLE

Cette morale dite naturelle uniquement polarisée par le mode d’emploi de « l’animal raisonnable » va expliquer à l’Homme considéré comme une substance autosuffisante, existant en soi, là, par elle-même, ce que sa nature ou essence, définie par la philosophie grecque ou scolastique ou moderne, réclame de lui pour parvenir à son épanouissement maximum.

Cette perspective est substantialiste, essentialiste chez Aristote, comme chez saint Thomas et les scolastiques, et aussi bien chez Descartes, Leibniz, Wolf, Kant… Or, elle exclut tout ce qui est antérieur, collatéral ou antagoniste à l’essence ; non pas même le surnaturel, mais tout d’abord et surtout, elle exclut L’EXISTENTIEL ET LE RELATIONNEL !

VAINE EST LA “NATURE” POUR L’HOMME MESURE DE TOUTES CHOSES

C’est donc à un homme indépendant, raisonnable et libre, à un “absolu”, que l’on prétend imposer du dehors, au moins extrinsèque à sa liberté, une loi morale qui étant de “nature”, donne aux moralistes tels que notre objecteur, le sentiment d’avoir contraint tout homme au bien. Mais c’est trop tard : vous l’avez déifié !… C’est pourquoi, et c’est plus que jamais d’actualité, cet homme centre et sommet de toutes choses ne se prive pas de rejeter toute proposition d’un bonheur démontré par la raison, tout devoir dicté par la conscience, ou encore toute loi divine quel qu’elle soit.

AU NOM DE LA “NATURE” : NI DIEU, NI MAÎTRE NI PROCHAIN

Malgré les apparences sauvegardées, d’une religion naturelle et charité païenne, déterminée par la raison, pour la perfection de l’homme naturel, en accord avec sa conscience, faisant ses devoirs envers Dieu et le prochain, des chapitres de la morale naturelle dépendent et ressortent du culte de soi. Une telle morale de la nature passée à la trémie de la raison universelle échappe la reconnaissance à Dieu et aux pères, ainsi que le service à leur rendre (…). Sont donc exclus de toute considération morale la sujétion à Dieu précédant la construction de soi par soi, pour soi, et tout autant le service des autres, antérieur à l’épanouissement de soi-même. Il en résulte que cette morale dite naturelle va de proche en proche devenir un alibi moral et juridique à l’insurrection de l’individu contre l’espèce et à la révolte de la créature contre son créateur et Père.

Dernier vice révélateur, confirmant notre analyse : cette “morale naturelle” laissée aux mains des “humanistes”, perd très facilement en route ses devoirs envers Dieu, s’excusant par l’impossibilité kantienne de connaître s’Il existe, et ce qu’Il peut être. Naturelle, laïque, cette morale devient alors “morale civique”, masque d’un total hédonisme. Mais comme elle perd bientôt son autre “aile”, qui est la justice envers les autres, car cela ne tient guère à la nature de l’homme, cette morale dite naturelle devient “autonomiste”, autiste, et c’est la morale universelle des Droits de l’Homme qui se fait Dieu, roi, maître de tout. Autant dire que ce n’est plus une morale mais l’alibi du masque mensonger de la sauvagerie individuelle et de sa volonté de puissance.

Conclusion : à la question : N’y a-t-il pas avant tout, une morale naturelle, accessible à tous et même à ceux qui ne croient pas en Dieu ? Je réponds : Il y a avant tout une relation personnelle, concrète, existentielle, totale, s’imposant à l’homme avec son être. Elle est prégnante, intuitive, immédiate ; qui la refuse se nie lui-même, rend vaines toutes les lois morales, et s’il les respecte, ce sera par et pour son caprice, son plaisir, son intérêt, sa gloire (…). Quant à imaginer qu’il puisse être “salutaire” au temporel même et au spirituel, de proposer ou d’exiger une morale naturelle, raisonnable, à défaut de religion, c’est la grande erreur-apostasie de notre Occident chrétien laïcisé (…).

DÉVELOPPEMENT DE NOTRE DOCTRINE

NOTRE MORALE TOTALE EST NATURELLE

Si l’on entend par “nature”, tout ce qu’est l’homme avant tout nouveau don de Dieu (révélation, grâce, alliance envers des peuples ou des individus particuliers) et toute considération religieuse, notre morale totale est foncièrement naturelle ! En effet, qu’y a-t-il de plus universel, nécessaire et scientifique, que le fait de la naissance, et de plus métaphysique et rationnel, que la connaissance de la relation d’origine, constitutive de notre être concret, total, individuel, comme créature de JE SUIS ? (…). Or, cette “définition”, relationnelle, non réductrice mais globale de la personne humaine, nous conduit à toutes les conséquences morales déjà vues et à voir sans qu’il soit besoin de faire appel aux révélations religieuses, au “surnaturel”, à la foi juive ou chrétienne (…).

À tous les chapitres de son développement, notre morale totale est plus vaste, ouverte que la morale classique, elle relève surtout d’un esprit contraire (…). C’est une morale existentielle : elle ne met pas en relation avec une abstraction appelée nature humaine, mais avec un être personnel, le créateur et Père de tous : JE SUIS. En me créant, Il me donne cet instinct que j’appelle la morale, et qui me pousse à croire en Lui, à espérer en Lui et à L’aimer.

Notre morale s’accorde cependant avec les “attendus” scientifiques de la morale classique (vertus, devoirs, etc), à la seule différence qu’elle les ordonne en vue de Dieu et du prochain pour l’accomplissement final de la personne créée, mais non en  vue de cet accomplissement souverain, dans la subordination de Dieu et des autres hommes à son égoïsme exclusif (…).  

EST-ELLE SURNATURELLE ?

OUI en dans le sens où cette relation première de Dieu, JE SUIS, à la créature qu’il pose dans l’existence relève du don gratuit, du pur don amour, don bienveillant, bienfaisant comme sont toutes les grâces surnaturelles postérieures à la création de l’être.

NON, car la relation de création est antérieure à la nature comme à la surnature, puisqu’elle pose l’être, existence et essence, englobant l’une et l’autre, libre par rapport à elles (…). Le “surnaturel” étant défini comme s’ajoutant sans nécessité ou exigence de nature à l’être spirituel déjà constitué, la création n’est donc pas, en termes d’école, un acte “surnaturel”, contre-distingué de l’ordre naturel (…). On peut sortir de ces étroitesses scolaires, de cette antinomie, en disant de cette relation, de cet amour, de cette grâce antérieure à tout, qu’elle est d’ordre divin ! et religieux !

UNE MORALE RELIGIEUSE

On n’a pas compris que ma morale totale s’établissait sur un fondement antérieur à la nature comme à la surnature, les portant toutes deux. La première intuition de l’existence relative, relative à JE SUIS ne pose pas l’homme en sujet autonome, acteur de son destin, mais en terme passif de relation créatrice. Le Dieu créateur, son don gratuit, son amour sont à la fois antérieurs et coexistants, « intimior intimo meo, superior summo meo,» : « plus intime que l’intime de moi-même et plus élevé que les cimes de moi-même » (Saint Augustin : Confessions III, 6, 11)

Il fait alliance avec l’homme, dans et par l’acte créateur. C’est Lui l’autonome, le libre donateur, qui fait ce qu’Il veut. Il révèle ses bienfaits et exige : reconnaissance, coopération, amour et œuvres… Moi, moraliste, je n’offre donc pas à l’homme autonome une Loi, Je ne la lui impose pas au nom de sa nature comme s’il était d’abord ce qu’il est, et libre de faire ou non. Je lui fais entendre en son centre la Voix de Dieu créateur. Il l’entend, comme je l’entends. Cette écoute est l’acte élémentaire de foi, d’espérance et de charité (…).

LA PREMIÈRE “ALLIANCE”, « BERCEAU » DE TOUTES LES AUTRES

Cette relation d’origine, dans la mesure où elle est connaissable par l’homme, comme nous croyons l’avoir montré, constitue un aveu, une déclaration d’alliance, d’amour, de proposition de coopération, de Dieu “JE SUIS”, à l’homme sa créature. Son NOM : JE SUIS, son titre de Créateur, évident, son bienfait, englobant toute la vie naturelle, l’amour de soi et de tout ce qui est bon sollicitent l’homme à un acte de religion proportionné à cette révélation première et naturelle (…).

Cet acte originel, premier, n’excède pas la nature, même si évidemment le péché originel y fait obstacle. Il suffit pour sceller l’Alliance du salut selon saint Paul,  de « croire que Dieu existe et qu’il est rétributeur »  (Hb 11, 6) (…). Cette première Alliance dans l’être et l’amour est donc accessible aux hommes de bonne volonté, d’ailleurs tous les missionnaires en ont fait l’expérience. Arrivant dans des pays païens, ils ont rencontré des âmes vivant dans la grâce de cette première alliance, et pour qui la conversion n’était que l’accomplissement de ce qu’ils attendaient confusément. Au contraire, d’autres refusaient la foi, préférant leur fausse religion et leurs vices moraux (…).

Pour que l’homme retrouve cette virginité première du regard, de l’intelligence et du cœur, qu’il saisisse cette première Alliance que Dieu lui propose et soit délivré des fausses philosophies, religions et autres désordres moraux et intellectuels répandus dans l’humanité depuis le péché originel, Dieu a parlé, par Noé d’abord, puis Abraham, Moïse et enfin Jésus-Christ. La première alliance est ainsi le berceau de toutes les alliances successives, qui toutes le supposent et se perfectionnent jusqu’à la Nouvelle et Éternelle Alliance, celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ (…). Il s’agit donc toujours de la même Alliance, mais Dieu s’y révèle toujours davantage, de telle manière que l’homme, si sourd, si ignorant, si passionné, si méchant qu’il soit, se trouve comme cerné par l’amour de Dieu (…).Dieu a ainsi multiplié les alliances pour rendre la vie morale aux hommes plus facile, et l’union à Lui, plus parlante, plus aimable…

MORALE DE DIEU, MORALE DES HOMMES

Alors, faut-il poursuivre l’étude de la morale naturelle classique ? Non. Il faut en intégrer les divers chapitres à la morale relationnelle qui est première et dernière. C’est pourquoi nous allons rester fidèles à cette grande intuition selon laquelle notre être est l’effet d’une bonté divine primordiale, le terme de cette relation “verticale”, par laquelle non seulement Dieu nous pose dans l’existence, mais du même mouvement Il nous insère, nous incorpore dans un réseau de relations horizontales, terrestres : la parenté, le voisinage, la nation, qui vont déterminer notre destin, notre vocation. C’est par le moyen de ces relations de paternité et de filiation, d’époux à épouse, d’ami à compagnon ou citoyen que nous allons chercher à correspondre au dessein de Dieu.

Être père et fils, être époux et épouse, être entre amis est pleinement satisfaisant. Or, nous nous apercevrons que c’est précisément la perfection de Dieu, notre Créateur, et que nous sommes à l’image de notre Créateur, trinitaire. Avec la morale naturelle, laïque, sécularisée, l’homme grandit pour être un individu de plus en plus insupportable.  Non ! En chacun, il y a le secret de la Trinité qui doit s’épanouir…  

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la conférence du 20 mars 1986

En audio/vidéo seulement :
  • O 5 : Morale naturelle ou surnaturelle ?… Religieuse, mutualité 1986, 1 h (aud./vid.)

Références complémentaires :

L’homme est fait pour la religion :
  • Métaphysique totale. Le destin du monde present : II. La communion à Dieu, CRC tome 14, n° 181, septembre 1982, p. 3-12
  • Une mystique pour notre temps. Le sens mystique, CRC tome 9, n° 123, novembre 1977, p. 3-12